DOM JEAN-BAPTISTE HOUSSAYE Q
lorsqu'il fit profession a Jumieges, le 14 novembre 1687. C'etait un homme veritablement de Dieu, et il etait impossible de le voir sans reconnaitre le zele ardent qui consumait son coeur et qui 1'avait rendu comme mort au monde et a lui-meme. II menait une vie tres austere et, sans parler de ses penitences se'cretes, il n'usait ni de poisson, ni de vin et, en Gareme (pendant 1'Avent aussi, je crois) il ne niangeait que son potage et son dessert et ne buvaij point du tout, excepte le dimanche. Jamais il ne s'asseyait, a moins qu'il ne fut en compagnie, autrement il etait toujours debout ou a.genoux dans sa cellule. Dom Jean-Baptiste Houssaye n'etait oecupe que de Dieu ou du salut de son prochain. C'etait un grand aumonier et il croyait que les aum6nes, loin d'appauvrir les monasteres, leur sont au contraire une source de prosperite. Aussi disait-il : Lorsque je mets un ecu dans la main-d'un pauvre, j'ajoute : Seigneur, vous rri'en devez cent. II a ete superieur en plusieurs monasteres, lesquels ont tons prospere sous son gouvernement (i). II debuta, je crois, par Pontlevoy; il y avait une communaute assez nombreuse et des revenus fort modiques. Le monastere cependant etait a son aise. Le R. P. Dom Joseph Seguin (2), qui etait alors Visiteur de la province de Bourgogne, lui demanda comment il faisait pour arriver a ce resultat ; Dom Houssaye repondit que toute son economic consistait a consigner 1'argent dans le depot et a distribuer beaucoup d'aumones. Etant prieur de Tiron, il faisait lui-meme le catechisme tous les dimanches aux pauvres gens d'alentour durant le temps de la meditation du matin et, afin de les attirer, il remettait a tous, chaque fois qu'ils se presentaient, une aum6ne en rapport avec leurs besoins. Cette conduite lui attira 1'estime et la veneration de tout le pays. Son humilite ne contribua pas moins a le faire passer pour un saint. II en donna une marque bien 6clatante en une rencontre que son pere 1'etant venu voir a
(i) Dom Jean-Baptiste Houssaye gouverna le monastere de Pontlevoy de 1669 a 1676; de Tiron de 1676 a 1681 ; de Saint-Evroult de 1681 a i684; de Sainte-Groix de Chelles de i684 a 1690 ; de Saint-Thierry de Reims de 1690 a 1698.
(a) Ne a Tours, Dom Joseph Seguin avait etudie a la Fleche. II fit profession, age de ao ans, a Saint-Melaine de Rennes, le 3o juillet i633. II debuta en i645 dans leg premieres charges de la Congregations comme prieur de Marmoutier. De 1661 a 1667, il fut abbe de Saint-Sulpice de Bourges ; de i65? a i663, prieur de Saint-Benigne de Dijon ; de 1668 a 1669, dp Saint- Augustin de Limoges. II fut ensuite choisi comme Visiteur en 1669 de la province de Ghezal-Benoit et en 1673 de celle de Bourgogne. II fut trois ans plus tard premier assistant du R. P. General, Dom Vincent Marsolles. Enfin en 1678 il fut de nouveau nomme prieur de Saint-Benigne de Dijon, ou il mourut le k octobre 1682. On trouvera au t. If, p. 609-5 1 3, de I'Histoire de Marmoutier publiee par 1'abbe Chevalier, un resume de la notice que Dom Martene a consacree dans ct ouvrage a cet eminent religieux.
Tiron, on vint 1'avertir qu'il y avait un cheval malade al'ecurie. Dom Houssaye etait en compagnie et avec plusieurs des pensionnaires ; en presence de tous il dit : Mon pere est ici, il faut 1'appeler et lui faire voir cette bete. Reponse qui toucha tellement ces jeunes enfants, qu'au lieu de concevoir du mepris pour le Reverend Pere a cause de la bassesse de sa naissance, ils admirerent au contraire son humilite et I'estimerent davantage lui-meme.
Pendant son priorat a Saint-fivroult, Dom Houssaye fit construire le dortoir et la bibliotheque; il entretint vingt-neuf religieux dans la communaute, fit de grandes aumones et, en sortant de charge, il laissa la maison a son aise. Lorsque Madame de Fontanges fut faite abbesse de Chelles, a la suite de la demission de Madame de Brissac, Tune des conditions de la resignation avait ete que la nouvelle abbesse mettrait nos Peres hors de 1'abbaye. Les religieuses, qui craignaient cette mesure comme la mort, s'y opposerent toutes (i). Mais, comme
11 fallait gagner 1'esprit de 1'abbesse, nos superieurs mirent Dom Jean- Baptiste Houssaye prieur a Ghelles, et celui-ci, par ses bons exemples et sa prudence, prit tellement le dessus sur Madame de Fontanges que, charmee de lui, elle le choisit comme confesseur. Le Reverend Pere la conduisit de telle sorte qu'il lui persuada de quitter sa table abbatiale pour venir en communaute ; cette abbesse etait disposee a faire de grands biens et beaucoup de fruit a ses religieuses dont elle avait gagne les coeurs, lorsque Dieu la retira du monde a 1'age de trente-cinq ans.
Dom Houssaye fut. ensuite envoye prieur a Saint-Thierry, et ses eminentes vertus lui attirerent Festime de Monseigneur 1'archeveque
(i) L'abbesse de Chelles, Madame de Cosse-Brissac, avait choisi pour confesseur un religieux de 1'ordre de Saint-Francois centre lequel s'eleverent de nombreuses plaintes. Apres enquSte, 1'archeveque de Paris ordonna a ce franciscain de se retirer. Mecontente, 1'abbesse prit alors la resolution de quitter 1'abbaye et de s'en demettre en faveur de madame de Scoraille de Roussille-Fontanges, religieuse de Faremoutier et scsur de la trop celebre duchesse de Fontanges. Elle y mit toutefois pour condition que la nouvelle abbesse eloignerait les Peres de Saint-Maur qui jusqu'alors avaient eu la direction spirituelle de 1'abbaye. Madame de Roussille, ayant regu avis de sa nomination par le roi, s'en vint a Montmartie, et ne fit pas mystere de ses intentions de se conformer aux desirs de madame de Brissac. Prevenues aussitfit les religieuses de Ghelles, pour n'etre pas privees des secours spirituels qu'elles recevaient des religieux de la Congregation, en ecrivirent a 1'archeveque de Paris, a la duchesse de Fontanges et a leur nouvelle abbesse. Celle-ci apres quelques hesitations, ayant appris que le roi, averti des desirs de toutes les religieufes, avait declare que les Peres de Saint-Maur devaient rester a Chelles, s'empressa d'ecrire qu'elle serait heureuse de conserver pour son abbaye des benedictins qui meritaient toute sa confiance (3o juin 1680). Madame de Roussille mourut dans la nuit du 6 au 7 avril 1688.