‹ L'établissement des Récollets à Montréal, 1692 [microform]Chapitre 56 sur 61 · DOM CHARLES DE I/HOSTALLERIE · texte numérisé non relu

DOM CHARLES DE I/HOSTALLERIE

Pendant que ces deux abbesses et plusieurs autres personnes du premier rang admiraient sa prudence, un religieux, je ne sais par quel esprit, fit des plaintes aux superieurs majeurs qui, sans approfondir le ! s choses, lui infligerent une penitence. II la recut avec soumission et 1'accomplit sur-le-champ avec joie. Quelque temps apres, le visiteur, etant sur les lieux et ayant reconnu son innocence, lui dit qu'il aurait du sejustifier aupres du P. General et suspendre 1'execution dela peine. II ne faut pas tant raisonner, dit-il, quand il s'agit d'obeir. L'obeisa sance, aussi bien que la foi, doit etre aveugle, et ne souffre aucune discussion. Ges occasions sont si rares que lorsqu'elles sepresentent, u nous devons les saisir pour apprendre a nos religieux comme il faut obeir.

Sa sagesse ne brilla pas moins durant les six ans qu'il fut prieur de Saint-Eloi de Noyon (i). II s'y acquit une si grande reputation que les superieurs des maisons religieuses venaient le consulter dans les affaires les plus graves et les plus epineuses de leurs monasteres. En ce tempsla le Roi revoqua 1'edit de Nantes et on travailla partout a la conversion des heretiques. II y avait a Noyon une jeune demoiselle dont 1'esprit et les talents etaient extraordinaires. Plusieurs savants ecclesiastiques et des missionnaires experimentes avaient mis tout en oeuvre pour gagner a Jesus-Christ cette ame engagee dans 1'erreur, mais sans aucun succes. Dans son idee, elle sortait toujours victorieuse de ces discussions. Elle n'etait pas meme ebranlee. On la regardait comme une malade desesperee dont on ne devait attendre que la mort, lorsque M. 1'eveque de Noyon (2), par une derniere tentative, engagea le prieur de Saint-Eloi a travailler au salut de cette a*me. Le Pere jugea qu'outre les raisons il fallait beaucoup de prudence et d'adresse pour ne point revolter un esprit qui n'etait deja que trop aigri. En 1'abordant, il lui dit : u.JNlademoiselle, je viens vous trouverpour vous dire que je veux embrasser votre religion, si vous pouvez me prouver que je suis dans 1'erreur ; mais aussi si je puis vous faire voir que vous etes dans I'egarement, et qu'il n'y a point de veritable religion que la notre, il faut que vous 1'embrassiez. La demoiselle trouva la proposition raisonnable. II lui fit en meme temps present d'une miniature tres fine qui representait la Vierge portant 1'enfant Jesus entre ses bras, et, voyant qu'elle etait charm6e de la d^licatesse de la piece, il lui donna tout le temps de 1'admirer. II la conduisit ensuite peu a peu a lui dire ses difficultes. Elle

(1) De 1687 * l6 9 3 -

(2) Frangois de Glermont-Tonnerre, ev^que de Noyon de 1661 Si 1701.

declama d'abord centre les pretendues superstitions de 1'Egliseromaine. Le Pere lui repondit avec douceur pied a pied, sans contrainte, et sans vouloir dominer, melant toujours 1'agrement de la conversation avec la force et I'efficacite des preuves de la religion. II leva enfin le voile qui lui cachait la verite. Elle se convertit, fit publiquement abjuration des erreurs de sa secte, et depuis ce temps elle regarda Dom de 1'Hostallerie comme son pere en Jesus-Christ. Quelques annees apres, etant retournee a Fontenay-le-Gomte, son pays, elle epousa un riche gentilhomme du Poitou, qui a la noblesse joignait une grande piete. Elle devintl'exemple de son sexe, et lorsqueses affaires 1'appelaient a Paris, elle ne manquait pas de venir voir celui qui 1'avait conduite au bercail de 1'Eglise. Elle se prosternait a ses pieds et ne se levait point qu'elle n'eut rec,u sa benediction. C'est ce qu'ont vu plusieurs Peres de Saint- Germain-des-Pres qui m'ont raconte ces circonstances.

Quoique le R. P. eut une conduite aisee qui le faisait egalement aimer des bons et des mauvais religieux, il regardait la superiorite comme un etat dangereux. II se plaignait souvent qu'elle le separait de Dieu, qu'avant qu'il fut sup6rieur il passait deux heures de suite en oraison, que ce temps ne lui durait qu'un moment, que la superiorite epuisait tous ses instants et lui dessechait le coeur. II ecrivit au Chapitre general des lettres tres pressantes pour obtenir sa decharge ; mais on n'y eut aucun egard, et malgre qu'il en eut, il fut oblige de porter encore pendant six ans le joug de la superiorite aux Blancs-Manteaux (i).

Dom de 1'Hostallerie fut ensuite visiteur de la province de France, et ensuite de celle de Normandie : il contenta egalement dans 1'une et 1'autre. Etant visiteur de Normandie, il remarqua que les religieux de ce pajg ayant beaucoup d'esprit, il ne suffisait pas de les faire passer par 1'etude dela philosophic et de la theologie, qu'il fallait encore leur apprendre les langues grecque et hebrai'que. II demanda a la diete un maitre pour les leur enseigner a Bonne-TNouvelle de Rouen. On le lui accorda apres bien des resistances, et on a reconnu depuis qu'il avait eu raison. Get etablissement eut un grand succes, et il en sortit de si excellents sujets-qu'ils furent eux-memes juges capables d'enseigner ces langues dans les autres provinces.

En 1705, il fut elu prieur de Saint-Denis en France. Des lors il son-

(i) Dom de 1'Hostallerie fut prieur des Blancs-Manteaux de 1698 4 1699. Chapitres generaux le nommerent en 1699 visiteur de la province de France et en 1702 de celle de Normandie.

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gea a faire imprimer 1'histoire de ce monastere composee par Dom Michel Felibien (i), et, afin d'en faciliter 1'edition, il fit graver toutes les planches aux depens de la maison. Lorsqu'elle fut imprimee, il la presenta avec 1'auteur au Roi, qui la recut d'un accueil si gracieux que tons les courtisans vinrent lui en faire leur compliment. Quelques jours apres, ayant eu 1'occasion de parler a Madame de Maintenon, elie lui dit que le Roi avail une estime particuliere pour lui, que son compliment lui avait plu, que 1'histoire de Saint-Denis lui etait agreable et qu'il emploierait a la lire tous ses loisirs.

Son zele pour la decoration de la maison de Dieu parut singulierement dans la diligence avec laquelle il fit achever le magnifique ouvrage des grilles de fer qui forment le jube et ferment les portes collaterals de la nef et du choeur. Ces grilles avaient ete commencees par Dom Arnoul de Loo, son predecesseur.

Dom de 1'Hostallerie fut en 1708 choisi comme premier assistant du R. Pere General, Dom Simon Bougis, et, en 1711, du R. Pere Dom Arnoul de Loo. En 1718, il devint Vicaire general de la Congregation par la mort de celui-ci. Son zele pour les sciences lui fit aussit6t entreprendre la magnifique bibliotheque de Saint-Germain-des-Pres, qu'il fit construire aux depens de la Congregation. II chargea de 1' execution de ce dessein le R. P. Dom Barthelemy Laprade, dont il connaissait le zele et 1'habilete (2).

(1) Dom Miehel Felibien d'Avaux, ne a Chartres en 1666, fit profession a Notre- Dame-de-Lyre le 9 aout 1688, et mourut a Saint-Germain-des-Pres le 26 septembre 1719. Ses etudes terminees, il entreprit, sur les conseils de Dom Charles le Bouyer, prieur de Saint-Denis, d'ecrire 1'histoire de cette abbaye et il conduisit ce travail jusqu'a 1'an 1660. II parut sous le litre : Histoire de I'abbaye royale de Saint-Denis en France, contenant la vie des abbe's qai I'ont gouvernde depuis onze cens cms, les Hommes illustres qtfelle a donnees a I'Eglise et a VEtat ; les privileges accordes par les souverains Pontifes et par les Eveques; les dons des Rois, des Princes et des autres bienfaiteurs. Avec la description de I'Eglise et de tout ce qu'elle contient de remarquable. Le tout justifie" par des litres authentiques, et enrichi de plans, de figures et d'ane carte topographique, in-f, Paris, 1706. A la demands du Prevot des Marchands et des Echevins de Paris, il se mil a ecrire 1'histoire de cette ville et 1'annonga au public par un court expose de son Projet d'ane nouvelle Histoire de la ville de Paris depuis Vorigine de sa fondation jusqu'd present, in-4% Paris, 1718. L'ouvrage revu et augmente par Dom Lobineau parut sous le litre d' 'Histoire de la ville de Paris... jastijiee par des preuves authentiques et enrichie de plans, de figures et d'une carte iopographiqae, 5 in-f, Paris, 1726. Dom Felibien a laisse prete a etre imprimee une Vie de saint Anselme, archeveque de Canterbury, avec des observations sur ses ouvrages. II publia en outre Lettre circulaire sur la mort de Madame d'Harcourt, abbesse de Montmartre, Paris, 1699 ; eta vie de Madame d'Humieres dont il a eie question plus haut. Voir Dom Tassin, Hist. litte"raire, p. l\iz ; Vanel, Necrologe de Saint-Germain-des-Pres, p. 118.

(2) Dom Barlhelemy Laprade, ne a Souillac dans le diocese de Gahors, fit profession a Sainte-Croix de Bordeaux le 6 decembre i665. II gouverna de 1690 a 1696

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Au Ghapitre general de 1714* Dom de FHostallerie fut elu General d'une maniere qui fit admirer la conduite de la Providence sur la Congregation. Tous les bons religieux s'en rejouirent; lui seul s'en affligea. II sentit le poids de la charge qu'on lui imposait, et 1'abondance des larmes qu'il versa dans la ceremonie de son installation fut une preuve de la douleur qu'il ressentait. Ses religieux ne furent pas les seuls a se rejouir de son election. Notre Saint-Pere le Pape 1'honora d'un bref (i ) par lequel il lui marquait la joie qu'il avait de le voir remplir la premiere place de la Congregation, et le Roi Louis XIV lui donna des marques de son estime, 1'assurant qu'il pouvait compter sur sa protection royale pour sa personne et pour sa Congregation. Je ne parle point des religieux des autres ordres ; je dirai seulement que 1'un d'eux, homme de merite et de probite, qui avait vieilli dans les premieres charges de son corps, ayant appris 1'election du P. de 1'Hostallerie, dit dans une reunion de personnes de distinction qu'il avait connu peu d'hommes qui eussent plus de qualites et de talents pour gouverner que le Pere de 1'Hostallerie, qu'il avait souvent pris la douceur et la sagesse de sa conduite comme regie de la sienne, qu'on 1'avait mis trop tard General et que, meme s'il vivait encore de longues annees, la Congregation le perdrait toujours trop tot.

Lorsqu'il fut de retour a Paris, il s'appliqua avec tout le zele possible a maintenir la paix et 1'observance dans la Congregation. II s'etudia a se faire aimer plutot qu'a se faire craindre. Son abord etait facile et gracieux, ses manieres douces et prevenantes, ses paroles toujours assaisonnees d'un grand sens, son humeur toujours egale, et durant les six annees qu'il a ete General, il ne lui est jamais echappe aucun trait d'impatience. II avait fait une etude particuliere des Annales et des Actes des saints de 1'Ordre de Saint-Benoit pour se remplir de leurs maximes et imiter leurs exemples. Etant General, il lut toutes les regies et constitutions des autres Ordres religieux, et les avis donnes par le P. Aquaviva, General des Jesuites v aux superieurs de sa societe, et dans lesquels il trouva les principes d'une sage conduite pour son

le monastere de la Grande-Sauve, el en cette derniere annee le Chapitre general le designa comme prieur de Saiat-Maurin. Un an plus tard il etait envoye a 1'abbaye de la Grasse pour y remplir 1' office de procureur. Oblige de venir a Paris pour les affaires de son monastere, il y fut retenu en 1702 comme procureur general pres le Grand Gonseil et le Conseil prive du Roi. De 1708 a sa mort, qui arriva le 3o mai 1721, il fut depositaire des monasteres de la Congregation, et en cette qualite resida a Saint-Germain-des-Pres. Voir Vanel, Nierologe..., p. ia6.

(i) Ce bref de. Clement XI a ete public par Dom Denis dans son travail, deja mentionne, sur Dom de 1'Hostallerie (Tir. .a part, p. 90).

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gouvernement (i). II pratiquait ce qu'il enseignait, savoir que les superieurs doivent se tenir en garde centre la flatterie, et ne pas aimer a etre loues. Gar, disait-il, on ne voit que trop souvent les superieurs qui recherchent les louanges donner leur amitie a ces sortes de religieux, et ils trouvent ces ,religieux plus parfaits et plus dignes a d'emploi que les autres. La grande maxime, ajoutait-il, est que, dans la distribution des charges et des emplois de la religion, les superieurs ne doivent jamais souffrir que le cosur 1'emporte sur la raison. II etait persuade de ce principe de saint Bernard que tout superieur, aussi bien que chaque officier,- doit avoir les deux qualites marquees dans ces paroles de 1'Evangile : Fidelis servus et prudens ; qu'il doit etre prudent pour ne pas se laisser tromper, et fidele pour ne tromper les autres. Lorsqu'il s'agissait d'elire un superieur, il tachait de trouver en lui les deux qualites que la Regie de saint Benoit demande : la probite dans les moaurs et la capacite : Vitse autem merito et sapientise doctrina eligatur. II etait persuade, et il repetait souvent, qu'il ne fallait pas compter trouver des superieurs sans defauts, qu'il n'y a point d'homme parfait, que celui-la est le plus parfait, non qui n'a point de defauls, mais qui en a moins que les autres.

II n'avait rien tant a coeur que de contenter ses religieux, et il inspirait aux superieurs de prendre toutes.les voies legitimes pour s'attacher leurs sujets. Quand on a le coeur, disait-il, tout est meritoire parce qu'on fait son devoir par amour. C'est 1'esprit de saint Benoit quand il donne aux superieurs le nom d'Abbe : il veut qu'il conduise en pere et non en maitre ; que ses religieux agissent avec la sainte liberte des enfants de Dieu, et ne se conduisent point en esclaves qui gemissent sous le fardeau et le portent avec chagrin. Cependant, ajoutait-il, on ne doit point esperer de gagner tous les religieux, ni croire qu'on contentera tout le monde. Jesus-Christ lui-meme n'a pas plu a tous, selon le mot de Tertullien : Christus nee parviis, nee magnus mundo placuit. On doit neanmoins prendre toutes les voies que dicte la prudence .qui n'ont rien d'oppose aux regies, et abandonner le reste a la Providence. II croyait que, pour la conservation de la paix, on doit dissimuler bien des choses, lorsqu'elles n'ont pas de suites. II disait a ce propos la parole d'Ennodius : Time timeri. II exhortait les superieurs a etre reserves a faire des corrections publiques, a moins que les fautes ne fussent connues de tout le monde, parce qu'il arrive

(i) Dora de THostallerie se confortnait aiosi aux recommandations de Dom Gregcire Tarisse (t. 1, p. 60).

rarement que ces sortes de corrections aient un bon effet. La passion et le zele d'amertume ne doivent jamais entrer dans la reprimands. C'est pourquoi, lorsqu'un religieux commettait une faute secrete, il le reprenait toujours en particulier, et avec precautions pour eviter 1'eclat.

Dom dei'Hostallerie etait tres sensible aux chutes des personnes qui avaient la reputation d'etre sages et reglees ; et a cette occasion il disait que 1'homme est difficile a connairre, que I'homme etait cache dans I'homme meme : Homo latet in homine. Quand il voyait quelque jeune religieux s'ecarter considerablement de son devoir, il craignait fort que dans la suite il ne continuat d'etre mauvais. Quand un fruit, disait-il, est pique d'un ver avant qu'il soit mur, il reste toujours vicie. Sa maturite parait lui donner quelque belle apparence, mais u pour peu qu'on 1'entame on s'apergoit bien qu'il est corrompu au dedans. II ne s'etonnait de quelque echappee de jeunesse, pourvu que les ecarts ne fussent que Feffet d'une vivacite d'esprit ou de temperament, et non de la depravation du cceur. Ce sont, disait-il, des fruits tardifs, ce sont des poires de bon chretien d ? hiver : ces fruits a auront leur temps, ils auront leurs merites quand ils auront muri sur la paille. L' emulation et le desir de paraitre ne lui deplaisaient pas non plus chez les jeunes gens. Quand on lui en faisait des plaintes, il repondait : Un peu de vent doane le mouvement au-moulin. Ils changeront peu a peu leurs idees, et 1' amour du bien leur fera faire dans la suite ce qu'ils ne font d'abord que par un sentiment d'honneur.

II avait 1'esprit vaste, capable de concevoir, d'entreprendre et d'executer de grands desseins. II joignait al'etenduede 1'esprit la penetration et la delicatesse. Sa replique toujours presente etait fine et sentencieuse. Rarement il parlait sans que son dire ait son sel, sa fin, son utilite, et ne fut accompagne d'agrement, mais d'un agrement modeste et religieux. II avait le talent de soutenir et d'egayer la conversation, et meme de la rammer. Sa physionomie etait prevenante, gracieuse et en meme temps, majestueuse. II avait le front large, les yeux vifs, la taille grande et avantageuse. Sa presence imprimait 1'amour et le respect. II pensait heureusement et s'exprimait naturellement et avec facilite. Sa douceur, jointe a un air de bonte et de familiarite, lui conciliait les esprits etles cceurs. Des qu'il paraissait, chacun s'empressait de le prevenir, de raccompagner, de 1'entretenir. II repondait a ces marques d'attachement par un accueil obligeant. On lisait dans ses yeux et sur son front toujours serein les tendres et paternelles dispositions de son

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cceur : il les rendait egalemenl sensibles a tous. Son air ouvert donnait occasion aux plus timides de parler et de dire ingenument leur pensee : c'etail a ceux-la qu'il s'attachait le plus ; il les encourageait et les reveillait par des questions a propos, il s'abaissait et se mettait a leur portee. Le temps qu'on passait avec lui semblait toujours trop court. Dans ces sortes de conversations, il se menageait 1'occasion de dire agreablement a chacun des verites sans que Ton s'en offensat. II etait maitre de ses expressions et donnait un tel tour a sa censure que la seule impression qu'elle laissait etait le desir de se corriger.

Son bon esprit et la reflexion lui avaient forme un gout exquis pour juger des ouvrages de 1'esprit et de 1'art. Rien ne lui echappait ni dans les pieces d'eloquence, ni dans les ouvrages historiques ou polemiques : il saisissait vite le point de la difficulte dans les disputes comme dans les affaires litigieuses. II entendait parfaitement le dessin, jugeait sainement des morceaux d' architecture, de sculpture et de peinture, et s'en expliquait dans les termes propres a chaque art. II etait impenetrable sur ce qui devait etre secret. II aimait et cherchait a faire plaisir. Le reproche qu'on lui faisait d'avoir souvent fait des ingrats ne 1'a jamais empeche de rendre de bons offices. Sa sagacite etait merveilleuse pour decouvrir le merite cache : aussitot qu'il 1'apercevait, il le tirait de 1'obscurite.

Sa conduite n'avait rien de dur ; et c'est par cet endroit qu'il a conserve la paixdans la Congregation et qu'il 1'a gouvernee dans des temps tres difficiles ou il avail besoin de toute sa tete. On a admire sa prudence au dedans et au dehors, et on a eu peine a comprendre comment il a pu se tirer des affaires les plus epineuses et eviter lespieges que les ennemis de la Congregation lui avaient dresses.

Dom de 1'Hostallerie avail le debit fort aise, el il n'etail jamais embarrasse quand il paraissail devanl les personnes du premier rang. On ne pouvail lui refuser Fatten tion et 1'estime. Le roi Louis XIV 1'honora plusieurs fois del'uneet de 1'autre. Lorsqu'il fut le saluer en qualite de General, le roi ecouta avec plaisir le compliment qu'il lui fit et, apres 1'avoir entendu, il 1'assura qu'il etait plein d'eslime pour lui el pour la Congregation. II eut encore le meme avantage lorsqu'il alia a Vincennes saluer pour la premiere fois le jeune monarque qui venait de succeder a la couronne. II lui fil un compliment qui charma la cour qui etail presente : le jeune roi parut lui-meme fort contenl et lui presenla sa main a baiser, ainsi qu'a tous les religieux qui 1'accompagnaienl.

Dans les discours el exhortations qu'il faisait a ses religieux, il etait

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fort pathetique et persuadait aisement. Ceux qui Tont eu pour superieur, avouent qu'il avait le don de la parole a un degre eminent et qu'ils n'ont jamais entendu un superieur qui parlat avec plus de facilite, de naturel, et qui tournat mieux une conference. II joignait a la parole 1'exemple d'une vie tres sainte et tres reguliere. 11 etait tres retire et ne se repandait point au dehors, et pendant les quarante-cinq ans qu'il a ete superieur, on peut dire qu'il n'est jamais sorti que pour des affaires tres pressantes. Sa maxime etait que les religieux doivent honorer les grands et prier beaucoup pour eux ; mais qu'ils ne doivent point etre courtisans ; que les grandes assiduites pres d'eux sont presque toujours au detriment de la religion, et qu'ordinairement ceux qui les rendent cherchent moins le bien de 1'ordre queleur interet particulier.

On peut dire que son amour pour la pauvrete fut extreme. II n'a jamais voulu avoir d'argent en maniement, ni meme garder un sou dans sa chambre du soir au lendemain. Lorsqu'il revenait de voyage, il le remettait a son secretaire ou a 1'officier du temporel, auquelilrendait un compte exact de sa depense. Son secretaire lui representant un jour que sa robe etait toute deteinte et qu'elle ne convenait pas a sa dignite de General, il lui reponditque la pauvrete etait 1'ornement d'un moine. Sur ce principe il voulait que tout ce qui etait a son usage fut de la derniere simplicite, qu'il n'y eut rien de superflu dans sa chambre et que ses habits fussent de 1'etoffe la plus commune.

II avait une grande attention a secourir les pauvres. Soulageons les pauvres, disait-il, et prenons garde de tomber dans le defaut que saint Bernard reprochait aux religieux de son temps, qu'ayant le necessaire en abondance, ils ne pensaient pas a ceux qui sont dans la disette : Nesciant misericordiam, quia nesciunt miseriam. II ne sortait jamais en ville ou a la campagne sans demander del'argent aux officiers du temporel pour faire des aumones qu'il accompagnait toujours de quelques paroles pour 1'instruction et la consolation des pauvres.

Je ne dois pas omettre sa sobriete et sa mortification. Pendant les douze dernieres annees de sa vie, il ne but que de 1'eau chaude a ses repas, et, lorsqu'on oubliait de lui en servir au refectoire, il n'en demandait point, car son humilite lui persuadait que rien ne lui etait du. II passait tout son repas sans boire, se contentant a la fin de prendre un coup d'eau froide dans 1'aiguiere commune, quoiqu'elle lui fut contraire a cause des coliques auxquelles il etait sujet. II mangeait tres pen de poisson : une soupe au lait etun plat d'oeufs faisaient toutes ses delices. II fallail que la maladie 1'accablat pour qu'il s'absentat de la

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