DOM JOSEPH FRIZON IJ
Du R. P. DOM JEAN SAVOURAY
Dom Jean Savouray, natif de Canville (i) dans le diocese de Rouen, etait un peu age lorsqu'il entra en religion ; il avait en effet trente et un ans au moment de sa profession qu'il fit a Lyre, le 2 aout 1668. C'etait un tres bon religieux qui avait etabli le fondement de sa perfection sur le mepris de soi-meme. II lavait les sergettes de tous les religieux avec lesquels il demeurait au moins le faisait-il pendant son sejour a Bonne-Nouvelle de Rouen et il allait chercher luimeme ce vetement dans la chambre des religieux, mettant de telles instances pour les obtenir qu'il fallait toujours ceder a ses importunites. L'ete, il s'en allait dans les ecuries et s'exposait le dos nu a la morsure des grosses mouches qui y sejournent. Enfin il passait ses nuits a 1'eglise et, quand le sommeil 1'accablait, il dormait assis dans une des chaises du choeur ; puis a 1'approche des matines, il s'en allait eveiller la communaute. Dom Jean Savouray mourut a Ivry (2) le 7 de septembre 1706.
Du R. P. DOM JOSEPH FRIZON
Dom Joseph Frizon, issu d'une bonne et riche famille de Reims, eut le bonheur d'avoir une sainte mere qui eleva tous ses enfants pour le ciel plus que pour la terre. Elle avait trois garcons. L'aine se fit jesuite, et elle alia lui couper elle-meme les cheveux. Le second fut celui dont nous parlons ici. Le jeune Joseph etudiait la philosophic a Reims, lorsqu'il declara a cette mere son desir de se faire reli-
(t) Canville, com. du cant, de Doudeville, Seine-Inferieure.
(a) Ivry, Ivry-la-Balaille, com. du cant, de Saint-Andre, Eure. L'abbaye de Notre- Dame fut fondee par Roger, seigneur d'lvry. Tres eprouve par la guerre de Gent ans et par les guerres de religion, ce monastere fut restaure par la Congregation de Saint-Maur, qui en prit possession en 1669. L'eglise abbatiale (X1V-XV siecles) sert a la paroisse ; on remarque un curieux portail du XII 8 siecle et quelques restes des bailments de 1'ancienne abbaye.
gieux. Celle-ci projelait de 1'unir a Mile de Blainont, fille dont la sagesse et la verlu egalaienl la richesse ; mais en apprenant que son fils voulait faire un eternel divorce avec le monde, elle ressentit une grande joie inlerieure. Toutefois, ne voulant pas lout d'abord devoiler ses vrais sentiments, elle repondil a cette ouverlure en invitant le jeune homme a faire une retraite pour eprouver sa vocation. Bien differente en cela de la plupart des peres et meres qui, en pareil cas, lancent leurs enfants dans le monde. Je crois que Joseph fit sa retraite a Saint-Remy meme. Quoi quil en soit, au sortir de la, il persista dans sa volonte d'etre religieux et il le declara a sa mere. Celle-ci, qui u'en attendait pas davantage, lui decouvril alors qu'elle avail destine cent ecus pour lui faire soutenir une Ihese el que, n'en ayant plus besoin ni elle non plus, il fallail donner eel argent aux pauvres pour attirer les benedictions du ciel sur sa personne. Quand il fallul parlir, cette pieuse mere conduisit elle-meme frere Joseph a Corbie, ou il eut pour Pere Maitre Dom Francois Douay. Au mornenl de sa profession, qui eul lieu le 27 juillel 1688, elle voulul etre presente encore et elle fit presenl au monaslere d'une belle croix el de six chandeliers d'argenl. Les pauvres, a celle occasion, eurenl une large parl a ses aumones, et leur nombre etait si grand qu'il fallut enfermer celle bonne dame dans une chapelle d'ou elle dislribuail ses dons, car autrement ces miserables 1'eussenl elouffee de leur presse. Apres la profession du nouveau moine, Madame Frizon s'elail tournee vers son troisieme fils et lui avail dil : Vous voyez ce que vienl de faire votre frere, je souhaite que vous rimitiez bientot. Mais Dieu avail d'autres desseins sur celui-ci, et c'est aujourd'hui Monsieur le Presidenl de Blamont.
Avant de se separer de frere Joseph, cetle pieuse mere jfril occasion de faire un nouveau sacrifice a son endroit. Elle dit au Reverend Pere prieur (i) : Je sais, mon Reverend Pere, que c'est la coutume d'envoyer a Sainle-Nicaise de Reims vos jeunes religieux apres leur profession ; mais, comme il n'esl pas expedienl que les religieux, surtoul les jeunes, soient si proches de leurs parents, je vous prie de n'y point envoyer mon fils. Les Superieurs accederenl a celle volonte, el frere Joseph demeura Irois ans a Corbie el vinl ensuile eludier la philosophic a Sainl-Germain-des-Pres, ou sa mere eul la consolalion de le voir quelquefois. Son Iroisieme fils ayanl en effel declare vouloir embrasser le barreau, elle le fil eludier en droit et,
(i) Ce prieur etait Dom Louis Seroux.
DOM ALEXANDRE THEVIN 1 9
de crainte qu'il ne se debauch&t, elle vint s'elablir a Paris pour 1'avoir toujours sous les yeux. Elle avait un grand plaisir a revoir son benedictin, parce qu'il etait etait bon religieux, et celui-ci n'en avait pas moins parce que sa mere ne lui parlait que de Dieu. II en prenait occasion pour la porter a faire des aumones considerables, notamment a favoriser 1' entree de pauvres filles en religion, en fournissant leur dot.
Ses etudes terminees, Dom Frizon recut 1'ordre de pretrise et fut envoye a Saint-Denis, ou sa regularite, son detachement de toutes les clioses creees furent bien vite remarques. En voici un exemple qui fera juger des autres. Un jour qu'il avait accompagne un religieux chez Monsieur Benoit (i), on 1'invita a monter dans une chambre haute pour voir le Cercle, c'est-a-dire toute la cour represented en cire et au naturel. Bien peu eussent neglige cette occasion de satisfaire leur curiosite; mais Dom Frizon, qui ne rencontrait point Dieu dans ce cercle, declina 1'offre en remerciant, se refusant ainsi un plaisir que d'autres acbetaient a prix d' argent. Toute la vie de ce digne religieux est remplie de traits de ce genre. Dieu le tira de ce monde par une mort subite, le 20 mars 1706. Lorsque Madame la Presidente de Blamont, sa belle-soeur, eut appris sa mort, elle vint a Saint-Denis et demeura a genoux pres de son corps jusqu'au moment des funerailles.
Du R. P. DOM ALEXANDRE THEVIN
Dom Alexandre Thevin etait de Poitiers. II fit son noviciat a Saint- Augustin de Limoges sous un des plus saints superieurs et 1'un des
(i) Antoine Benoist (-}- 1717) est qualifle ea son acte de deees peinlre du Roy et son unique sculpleur en cire coloreew. Dans le Livre des Peintres 1'abbe de Marolles nous le presentc ainsi :
G'est Antoine Benoist, de Joigny en Bonrgogne Qui fait toute la Cour si bien au naturel, Avecque de la cire ou se joint le pastel, Que de la verite 1'ame seule s'eloigne.
11 avait obtenu de Louis XIV la permission de montrer a Paris et dans les provinces une suite de portraits des princes de la famille royale et des plus grands seigneurs de la Gour. Voir A. Jal, Dictionnaire critique de Biographic, addition, in-8, Paris, 1872, p. 198.
plus verses dans la vie interieure qu'ait eu la Congregation (i). II avait dix-neuf ans au moment de sa profession, qu'il prononca le 4 mai 1660. Pendant toute sa vie il conserva les bons principes qui lui avaient ete inculques et, comme il avait de la piete et de 1'esprit, on en fit un superieur, Dom Thevin s'acquittait tres dignement de cet emploi et donnait satisfaction a ses religieux, lorsque le degout de la superiorite le porta a solliciter sa decharge en meme temps que la permission de vivre en ermite dans la Congregation.
Les Superieurs, pour dissiper cette envie de son esprit, le firent d'abord secretaire du Visiteur, puisils 1'envoyerent a Marmoutier sous le Pere Dom Innocent Bonnefoy. Aux instances que Dom Thevin continuait de faire, celui-ci repondit qu'il fallait avant toute chose s'eprouver soi-meme et demeurer au moms, un an sans parler. La condition fut acceptee et rigoureusement mise en pratique. Mais au bout de 1'an, Dom Claude Martin etait devenu prieur de Marmoutier, et lorsque Dom Alexandre vint lui demander la permission de vivre seul dans 1'ermitage des Dormants qu'il avait accommode proprement, le Reverend Pere le nomma sous-cellerier. II s'acquitta si bien de cet emploi, que le procureur le demanda comme cellerier, ce qui attira au nouveau titulaire bien des jalousies et des contradictions ; mais le Pere prieur le soutint.toujours. Dom Thevin s' acquit aussi de la reputation au dehors et il fit beaucoup de fruit dans les confessions. En quittant la superiorite, Dom Claude Martin le fit nommer prieur de Saint-Gildas, et on lui confia la conduite des jeunes profes. II devint ensuite prieur de Tuffe et y tomba malade : transporte a Saint- Vincent du Mans, il supporta avec patience des douleurs tres aigue's et deceda en ce monastere le 20 juin de 1'an 1706 (2).
Du FRERE MARIN DE LAUNOIS
Frere Marin de Launois etait natif de Sainte-Jammes dans le diocese du Mans (3), et il travaillait dans" une forge, lorsque Dieu lui apprit
(i) Dom Philibert Nitot.
(a) Dom Alexandre Thevin avait ete nomme prieur de Saint-Maur-sur-Loire en 1678; de Lantenac en 1681 et 1684 ; de Saint-Gildas-des-Bois en 1696 et 1699 ; de de Saint-Jacut en 1702 et de Tuffe en 1706. ;
(3) Sainte-Jammes, com. du cant, de Ballon, Sarthe.