CONSEIL
D8 TOUS LES CITOIENS (a) DE TOUT ETAT DE LA VILLE DE MARTIGUES
du 20 septembre 1789,
« L'an mil sept cent quatre vingt-neuf et le
[a) Comme cette formule le montre bien, il y eut jusqu'en 1789, dans nos communautés républicaines de Provence, des assemblées du peuple analogues à celles que nous connaissons par l'histoire grecque et romaine. Pour toute affaire d'importance, le peuple était consulté sans intermédiaire de représentation.
Deux points sont à noter. — D'abord, il ne s'agit que de consultation : c'est un consentement, non une volonté, que nos maires-consuls demandaient au peuple. Le Gouvernement proprement dit, l'initiative, étaient réservés à ces magistrats responsables ; mais ceux-ci, lorsqu'une décision grave devait être prisé, avaient soin de la faire ratifier de leurs concitoyens. Elle acquérait ainsi une force supérieure.
Second point : le système ne s'appliquait, pour l'ordinaire, qu'à la connaissance d'intérêts locaux bien déterminés, sensibles et immédiats, tels enfin qu'un particulier d'information moyenne y fût compétent par définition. Absurde dans une autre sphère, dans la sphère des grands et profonds intérêts politiques, ce système républicain est d'une excellence éprouvée dans l'administration locale. Le procès-verbal de la séance que l'on va lire témoigne, en même temps que de nos libertés antiques, de la prodigieuse étourderie des peuples aussitôt qu'ils touchent aux premières assises de leur constitution.
vingt septembre, jour de saint dimanche, à l'issue des vêpres, dans Fhostel commun de cette ville de Martigues, de l'autorité de monsieur Jean-Joseph- Genest Estaquier, viguier formel de cette dite ville, et à la réquisition de messieurs les maires-consuls et administrateurs de la même ville et communauté, le présent conseil de tous les citoïens de tout état de cette dite ville a été convoqué et assemblé par affiches, son de trompe et cri public.
« Auquel conseil ont assisté monsieur le viguier, messieurs François Boyer et Pierre- Joseph Tavernier de Courtine, maires-consuls, en absence de monsieur Honoré Granier, leur collègue (/>),
« Messieurs (c) :
{b)On va voir par l'extrême diversité de la condition des cinquante-huit « messieurs ici présents » que le nom d'assemblée « des citoïens de tout état » n'était pas^ un vain mot.
(c) Par quels moyens acquérait-on dans notre république la qualité de citoyen? Assurément la« classe » sociale n*y était pour rien (on y voit des pêcheurs et des capitaines, un « négociant » et un cordonnier), ni le degré de l'instruction individuelle : on découvre plus loin qu'un certain nombre, fort petit, de ces citoyens très actifs ne savaient pas signer leur nom. Selon les vraisemblances, le droit de cité était attaché à l'âge, puis au sang et au sol : il fallait être chef d'une famille établie depuis un certain temps dans la communauté et y possédant quelque bien. Toutes les républiques qui ont duré et prospéré ont été comme celle-ci en quelque mesure aristocratiques. Les cinquantehuit noms de cette noblesse bourgeoise sont d'un autochtonat si solide et si pur qu'il n'y en a pas quatre qui, aujourd'hui encore, ne soient portés dans le pays.
« Jean-François de Romans, ancien chevau-leger de la garde ordinaire du roy, ex-consul ; Henry Gerien, ancien capitaine de navire ; Laurent Gall)n, bourgeois; Jean-François Chabroy, ancien capitaine de navire ; Joseph Bonis, id. ; Henry Roustan, bourgeois ; Roch Henry, marchand ; Roch Icard, calfat ; Joseph Mouton, bourgeois ; Jacques Rihouet, marin ; Jacques Fabrique, ancien patron marin; Gouverne, constructeur; Louis Barthelois, cordonnier; Augustin Foucard, maçon; Joseph Martin, id. ; Charles Beraud, maître es arts libéraux; Jean Audon, bourgeois; André Brest, calfat ; Louis Monnier, marin ; Jean-Joseph Loubon, faiseur de chaises ; Joseph-Georges Cauvet, travailleur ; Pierre Lauj^ent, serrurier ; Jacques Guilhen, boulanger; Biaise Estelle, portefaix; Charles-Mathieu Venet, ancien capitaine [marin] ; Fierre Vidal, id. ; Claude Estrine, négociant ; Estienne Champion, calfat ; Jacques Bauzon, calfat; Louis Deg aïe, patron pescheur ; Bar//ie7e/nt Chave, id. ; Christophle Leidier, id. ; Charles Daumas, capitaine de navire ; Pierre ' Simon, maçon; Estienne Jourdan, constructeur; Antoine Sabatier, id. ; Jean Doux, calfat ; Jean Leydier, id. ; Jean-Joseph Laugier, pescheur ; Estienne Rolland, marin; Louis-Gérôme Cassen, tonnelier; François Poncet, marin ; Pierre Richaud, patron pescheur ; Estienne Lidier, calfat ; Laurent Daumas, pescheur; Jean-Baptiste Coulet, toucheur
d'orgue ; Joseph Boyer, messager ; Laurent Degouët^ charpentier ; Jean-Joseph Guibaud, cordier ; Louis Puech, bourgeois ; Melchior Dol, négociant ; Antoine Graiiier, ancien capitaine de navire; Jean-Mathieu Doumergue, id. ; Vincent Maurenq^ id. ; Paul Nicolas^ id. ; Jean-Baptiste Reybaud^ professeur d'hidrographie ;
« Auquel conseil Monsieur Tavernier de Courtine, maire-consul, portant la parole dans ses quatre mois, a dit :
« Messieurs,
« Dans un de nos précédents conseils, vous avés solennellement adhéré à tous les décrets émanés, à cette époque, de notre auguste Assemblée nationale. Vous promittes aussi la garantie de tous les actes que lui inspireront dans la suite la sagesse de ses délibérations. Votre adhésion fut alors le pur hommage de votre reconnaissance. Le courage intrépide des dignes représentants du peuple françois venoit de briser le colosse du despotisme ministériel, vous donner un roy citoien et rendre à la liberté une nation généreuse trop longtemps opprimée.
« Des circonstances plus glorieuses exigent à présent des plus nobles efforts. Vous n'ignorés pas sans doute, messieurs, l'envoy qui nous a été fait de la séance de l'Assemblée du Quatre août dernier ; séance à jamais mémorable, dont les fastes de l'histoire ne retracent aucun exemple, séance qui sûre-
<Sft LA PETITE VILLE
ment immortalise les noms de nos représentants par le héroïsme du noble patriotisme qui si est manifesté, séance enfin chère pour toujours à tous les cœurs françois puisqu'on j a décerné, dans les élans d'une joye g-énérale, à Louis seize, notre bon roi, le titre glorieux de restaurateur de la liberté françoise [d).
« Tous les genres de sacrifices dans cette séance &iii été offerts sur l'autel de la patrie. Clergé,
[d) Ce paragraphe conçu dans le vrai langage du temps n'appellerait aucun commentaire si, à quelques incorrections près, parmi l'emphase et le fatras, on n'y sentait une certaine force, une langue solide, de la politesse et du goût, goût malheureux, un goût pourtant, avec l'exacte connaissance du formulaire politique qui plaisait alors aux plus beaux esprits. On se tenait fort au courant, bien qu'il fallût huit jours pour aller à Paris. Il serait utile et curieux de comparer à cet échantillon de la culture municipale en 1789 un document du même ordre et du ^ême genre, mais qui fût rédigé d'hier. Pour la petite république dont il s'agit, la dégénérescence n'est que trop manifeste. Une comparaison entre les délibérations municipales d'il y a cent onze ans et celles d'aujourd'hui ne pourrait même pas être soutenue. Par le jeu naturel des institutions, parla suite normale de la démocratie, l'ignorance a pris le pas sur l'instruction et sur l'éducation, comme l'inertie et la négligence sur l'initiative ; les classes supérieures, devenues indifférentes au bien public, ont cherché nécessairement des Occupations égoïstes ou des distractions basses. Un conseil municipal élu par 7 ou 800 voix (sur près de 2.000 électeurs) représente l'opinion radicale-socialiste. Il a peu de pouvoirs, à peine les moyens de se faire renverser. On le néglige donc et l'on s'applaudit de ce que toutes les affaires graves sont traitées dans le «abinet du préfet, — à Marseille I
noblesse, communes (e), se sont empressés de faire inscrire l'abandon volontaire de tout ce qui porte l'odieuse empreinte du privilèg-e (/*). Toutes les
(e) Je le répète : pas un historien sur cent, pas un instituteur sur dix mille ne mentionne le sacrifice consenti dans la nuit du 4 août par les députés des communes. On parle à tout propos des privilèges auxquels renoncèrent le clergé et la noblesse. On ne dit rien, parce qu'on ne veut et qu'on ne pput pas dire qu'ils exisfaienf, des privilèges des communes <jui furent aussi abdiqués dans la même nuit. Toutefois, en perdant ceux-ci, « volontairement abandonnés à l'Etat », nous perdions plus que le clergé et la noblesse ensemble. La dissociation de la France date de là ; les funestes institutions de Van VIII en ont très méthodiquement réglé le cours vers les abdications civiques du Consulat et de l'Empire.
(/) Ne convient-il pas d'excuser ici l'inexpérience de nos ancêtres ? J'en sais qui, ayant voté pour Mirabeau aux Etats d'Aix en 1789, rallièrent trois ans plus tard le parti de la contre-révolution, malgré tous les périls. La majorité des Français a été plus lente à sentir la faute. Cependant elle y vient.
Or, cent sept ans après les meilleurs de nos anciens compatriotes, cent ans après Maistre et Bonald, soixante ans après Comte, quarante ans après Renan et Le Play, il s'est rencontré en Sorbonne, parmi ceux que nous appointons pour enseigner la vérité, un professeur qui s'est avisé tout d'un coup que celui qui dit « Liberté » dit par là même « Privilège », s'il prend garde à la naturelle inégalitédes individus : cette Amérique est entrevue (quelques années après Colomb et après Vespuce) dans la préface du troisième volume des Politiques et moralistes de M. Emile Faguet. M. Faguet a d'ailleurs soin de s'en faire honneur comme d'une invention de son propre génie, et il est vrai de dire que la Faculté en prit du scandale.
M. Faguet mit par écrit sa découverte mémorable. Puisset-il être autorisé à la professer de vive voix ! Pour être de
provinces, toutes les villes et tous les corps ont manifesté avec la plus grande ardeur l'unanimité de leurs vœux sur l'abrogation plénière de tous les privilégies dont la nation ne jouirait pas en commun (^).
l'Académie, M. Faguet est moins élevé dans l'État que ne l'est son collègue, chargé de cours à la même Sorbonne, M. Henry Michel. D'abord, M. Michel est juif. Il est, en outre, de culture protestante ; il professe la philosophie de ♦ M. Renouvier, la morale de Kant : morale et politique qui sont officielles sous ce régime-ci, en dépit de quelques feintes positivistes. Enfin M. Henry Michel est rédacteur au Temps, dans lequel il rédige de très « menus propos » trois ou quatre fois la semaine. Eh bien, M. Michel n'a pas admis la façon de voir (si originale ! si neuve I) de M. Emile Faguet. Il l'a trouvée et déclarée paradoxale. La Liberté pour M. Henry Michel n'est ni un privilège, ni une génératrice de privilège. M. Henry Michel conçoit la Liberté comme égale entre des hommes inégaux, à moins qu'il ne conçoive rien du tout à l'entour du mot Liberté. Dans le premier cas, il conçoit l'inconcevable, et c'est un grand esprit. Mais, dans le second cas, cet honnête universitaire atteint du premier coup le plus haut point de ce verbiag« démocratique qui, non content de perdre tous nos pays de France, gâte aussi la langue française. De toute façon, il reste clair que nos communes, en perdant leurs privilèges, durent perdre leur liberté, et, dès la première liberté reconquise, elles retrouveront de quoi se donner un régime ou un statut qui ne sera ni uniforme, ni conforme à l'égalité, qui, par là même, sera privilégié. L'égalité ne peut régner qu'en nivelant les libertés, inégales de leur nature. [g) Nous voudrions avoir été là pour demander à nos respectables ancêtres comment ils s'y fussent donc pris pour établir entre les villes françaises des « privilèges »» dont elles eussent joui « en commun » et ce que peut bien être un « privilège commun à tous ». Mais la folie de ce misérable Rousseau avait, en ce temps-là, gagné les plus
« Les sages députés de notre province^ non moins animés du noble patriotisme qui agitait toute V Assemblée nationale j mais gênés par leurs mandats (/i), n'ont pu et n'ont dà adhérer que pour eux-mêmes à ces actes généreux et sublimes. Ils ont cru devoir se réserver la ratification de leurs mandataires. Notre Communauté leur doit partiellement cette ratification en attendant (i) qu'une assemblée générale du
Terines esprits. Ils perdaient jusqu'au sens des vocables les mieux connus. Gomme Voltaire en eut le pressentiment,
...Ce sombre énergumène, Cet ennemi de la nature humaine,
avait transporté le corps entier de la France en un district de Suisse. Ce huguenot, tout perverti et pourri de biblisme, avait rassemblé les plus lettrés et les plus passionnés des Français
Dans un vallon fort bien nommé Travers.
On y mettait l'univers sens dessus dessous.
[h] Ces commencements du parlementarisme furent tout de même admirables. On y voyait des députés, ceux du moins de cette province, qui étaient gênés par leurs mandats. Les temps héroïques !
(i) L' « en attendant » est à remarquer. Ces ennemis des privilèges particuliers avaient leur particularisme dans le sang; ils n'admettaient pas que la ratiûcation de chacune des communautés provençales équivalût à la ratification de la Provence entière : s'ils ne le savaient pas avec une entière clarté, ils sentaient qu'un ensemble politique est autre chose que le simple total des parties qui le eonstituent. C'est dans cet esprit qu'ils réclamaient la ratiûcation d'une « assemblée générale du païs de Provence ». On verra avec quelle ardeur significative ils insistent à ce sujet. L'assemblée dont ils rêvent n'a Jamais été convoquée.
païs de Provence, organisée sur des bons et solides principes, puisse solennellement ratifier en forme tout ce que le véritable esprit du bien public aura fait faire à ses vertueux représentants.
« Monsieur le secrétaire vous fera la lecture du procès-verbal et de la lettre de messieurs les commissaires des communes qui l'accompagne.
« Mais, comme dans tout ce que vous venés d'entendre, on n'y trouve encore rien de favorable à la liberté de la pesche publique [j). Comme cet art est ici presque l'unique moïen d'industrie, comme cette triste contrée gémit encore à cet égard [k]
(j) On venait de lire un procès-verbal de la nuit du 4 août avec la Lettre officielle qui raccompagnait. Ce qui frappe aussitôt l'esprit des maires-consuls, c'est que l'on oublie dans ces pièces un des intérêts capitaux de leur communauté. Ils protestent donc avec véhémence. Faute de réflexion politique, ils n'aperçoivent pas que la négligence dont ils se plaignent est partie intégrante du système qu'ils applaudissent. La liberté de la pêche était trop (c particulière » pour attirer tout de suite l'attention des théoriciens de la Constituante. Ces « sages députés », ces « vertueux représentants » poursuivaient l'injustice et la déraison en général : incapables de surveiller directement tout le détail des faits injustes ou absurdes, ils s'appliquaient pourtant à détruire l'organisation sociale la seule qui pût prêter concours à cette surveillance...
[k) Mais à ce seul égard. Un acte authentique témoigne qu'en 1290 la communauté de Martigues formait une république constituée de temps immémorial et par là même exempte « du despotisme » des seigneurs. Il n'y a d'exception que pour l'industrie de la pesche. La personne des pescheurs est libre, mais la seigneurie s'arroge un droit do propriété sur les étangs et les canaux où se pratique leur
SOUS le despotisme seigneurial, comme les pescheurs forment une grande partie de nos concitoïens et qu'ils sont nos frères, n'est-il pas de l'équité de réclamer pour eux la sagesse des ordonnances du royaume sur le fait de la pesche ? Les pescheurs seuls de cette contrée gémiroient lorsque toute la France seroit en joye, si nous gardions ue perfide silence dans des circonstances aussi favorables. Car n'est-il pas révoltant que dans ua golphe de plus de quatorze lieues de côtes, il n'y ait pas un libre canal de navigation, que celui qui existe soit tortueux, peu large, peu profond, fermé par une capoulière (/), et obstrué par diverses pescheries privilégiées (m), n'est-il pas inique que la pesche publique, dans un si grand espace, sok
art. Ce droit na jamais cessé d'être contesté. Cependaal nos concitoyens ont quelquefois désespéré de triompher dans cette contestation : alors ils demandaient l'abolitioa pure et simple de la seig^neurie elle-même, dont le retour au comtat de Provence, puis la réunion à la France paraissent avoir tempéré, limité et rogné sans cesse les attributions. La principauté de Martigues étant un fief royai tenu par des princes du sang et ainsi destiné à revenir à la Couronne, ils se flattaient avec assez de vraisemblance que celle-ci intervenant mettrait fin à l'abus en en supprimant le prétexte.
(l) Filet à larges mailles tendu au travers d'une passe ei qu'il faut abaisser pour donner pratique aux embarcations.
{m) Ces « pescheries privilégiées », sorte de labyrinthes en roseaux où s'engage et où se conserve le poisson, s'appellent encore des bourdigues. Et elles donnent encore lieu à de grands procès. Et ceux qui engagent ces procès
uniquement sacrifiée au seul avantage de quelques heureux individus ?
« N'est-il pas odieux de voir les marquis et comte de Galliffet, seigneurs de Martigues (/i),
contre nos populations maritimes sont encore pour une part les ayants droit des seigneurs contre lesquels se faisait la protestation du 20 septembre 1789 !
Rien n'a changé, qu'en mal. Nous avons perdu nos pri- Tilèges municipaux ; mais les prétendus princes de Martigues ont gardé le plus essentiel et le plus fructueux de leurs privilèges seigneuriaux. Cependant, rien n'est plus absurde que l'institution des bourdigues, et rien n'est plus injuste. Les personnes compétentes et désintéressées savent fort bien que ce genre de propriété manque de base et se trouve en contradiction avec tous les droits.
{n) En 1793, le marquis et le comte de Galliffet, possesseurs de la principale bourdigue (la bourdigue du Roi), »e disaient « princes des Martigues » depuis 17 années seulement. C'étaient des bourgeois d'Aix, membres depuis 'jeux ou trois générations du Parlement de Provence.
La maison de Villars venait de s'éteindre. Le testament dernier du duc de Villars désignait pour ses héritiers la Teuve de Vesins et M. Joseph-François de Vogué ^ mais il était question de partager entre eux la principauté, oe qui fit jeter les hauts cris à tous les citoyens de Martigues et des environs qui réclamèrent le retour à la couronne ou royalité. Faute de pouvoir s'accorder, l'on parla ensuite de
1. Quand ces deux noms ont paru pour la première fois dans VAction française du 15 juin 1900, l'auteur ne prévoyait pas que peu d'années plus tard, la marquise de Mac Mahon, une Vogué, serait des plus grandes amies de V Action française et que l'un des principaux membres du Comité directeur, fondateur et administrateur du journal V Action française, porterait aussi le nom de Vesins ; le comte Bernard de Levelou de Vesins, capitaine d'artillerie démissionnaire, a couru reprendre du service en août 1914 ; depuis janvier 1915, il est au front (1915). II €st heureusement revenu de la guerre lieutenant-colonel et officier de la Légion d'Honneur (1919).
possesseurs de la principale Bordigue, se disant propriétaires fonciers de tout le vaste golphe (prétendue propriété formellement démentie par l'acte d'acquisition, mais presque reconnue par divers arrêts surpris (o) à la religion du Parlement de Provence dont le marquis est membre), n'est-il pas odieux, disons-nous, de voir des seigneurs agir en despotes sur le golphe, protéger des règlements abusifs, enfreindre les ordonnances du royaume (/)),
vente par licitation. Quoi qu'il en soit, des documents de la plus haute antiquité, confirmés par lettres patentes de Louis XIV et de Louis XV, établissaient l'inaliénabilité absolue de la seigneurie. D'autres fiefs pouvaient être objets de vente ou d'achat, mais celui-ci, par son statut particulier, n'était point aliénable.
La principauté fut vendue. On observera que les acquéreurs, magistrats, eurent les moyens de peser sur la décision de justice. Les sieurs de Galliffet, pour deux millions de livres, crurent pouvoir s'intituler « princes des Martigues ». Du moins ne furent-ils jamais reconnus pour tels. Leurs officiers ne parurent dans les assemblées de la communauté que pour s'entendre dénier l'existence légale. Si l'origine du titre peut paraître médiocrement glorieuse, le titre n'est pas d'une grande validité. C'est un titre acheté, mais acheté sans droit.
(o) Était-ce la première fois que les Galliffet surprenaient la religion du Parlement d'Aix? Ils intervinrent certainement, en 1772, dans l'affaire de la succession de Villars.
[p) L'abus signalé dure encore et nos propriétaires de bourdigues manquent au droit commun comme jadis les Galliffet aux ordonnances du royaume. Ce sont d'ailleurs encore les mêmes qui y manquent. Bien que les droits féodaux aient été supprimés dans la nuit du 4 août, bien que la mer soit réputée res nullius, les Galliffet n'ont pas perdu
deffendre en certains temps la pesche publique pour rc\ieux faire valoir celle de leur pescherie {^), soumettre les autres Bordigues à des redevances foreées, faire marqiuter de leurs armes les filets des pjescheurs (r), exiger un droit de tout ce qui passe dessous ou sur le pont-levis qui traverse le canal (s), rendre nul par leurs tracasseries notre tribunal de l'amirauté (/), vexer par des amendes arbitraires les patrons des bateaux qui beurtent dans le canal de passage les parois de leur Bordigue (w) et qui y
leur « pescherie » sur notre bras de mer. Ils possèdent, encore la Bourdigue du roi, à Marligues, et, au PorL-de- Bouc, celle du Passage. Cette double propriété fui laissée indivise par le colonel de Galliffet à ses trois enfants : le général-marquis et MM™" de Wassinbac-Imecourt et d» Barbentane. Le général dut abandonner la part qui \u revenait à la marquise, née LafJûtle, dont il est séparé depuis fort longtemps. Mais voici une mutation plus curieuse encore : la nièce du général, née Wassinbac-Imecourt, étant devenue par son mariage princesse de Hobenlohe-Dehringen, c'est le prince de lïobenlohe-Dehringen, lieutenant au 4^ régiment de dragons autrichiens, qui dispose d'une s;urvivance de droit féodal sur cette fraction de notre territoire centralisé!...
Cosmopolitisme et féodalité : nous sommes en plein moyen âge.
{q) LaJius signalé- dure encore.
(r) Cette vexation de pure forme a disparu, je ledoisdire. Est-ce là, tout soldé, le bénéfice d'une grande Révolution?
(s) Ce pont-levis ayant disparu, aura emporté son péage.
(/) L'abus signarlé dure encore. Bien des fois nos commissaires de l'Inscription maritime, successeurs de l'Amirauté, ont eu à protester contre l'usurpation continue des propriétaires de bourdigues.
(w) L'abus signalé dure encore.
LA RÉPUBi>IQUE DE MARTIGUES 75
séjournent lorsque le mauvais temps les empêche de se rendre au port, réduire à la mendicité ou à l'expatriation les pescheurs qui osent exercer leur art sans leur permission [v) ; enfin, causer la ruine et la dépopulation [x) de cette déplorable contrée par des actes inouïs de tirannie atroce qu'on y exerce en leur nom et sous leurs ordres (?/). Rendons jus-
(u) Les conséquences de l'abus ainsi signalé n'ont pas cessé de se dérouler.
[x) Même observation que dessus.
a La dépopulation de cette déplorable contrée » a suivi, sous le poids de la même cause, un cours régulier, jusque vers 1870. Mais, à ce moment, la mauvaise administration du gouvernement républicain, jointe à de grandes fautes économiques qui furent commises de haut, avaient accéléré cette décadence aujourd'hui arrêtée tant que dureront les travaux du canal et du chemin de fer.
[y] 11 y avait, dans ces Gallifïet de la première manière, du parvenu et du publicain. Tout a été dit sur la rapacité du légiste; mais on n'a pas assez parlé de l'insolence des nouveaux anoblis à la fin de l'Ancien Régime, surtout dans les premières années du règne de Louis XVI. Une fâcheuse réaction nobiliaire, d'allures féodales que rien ne justifiait plus, surtout dans un pays ainsi composé, comme la Provence, de libres communes, donnait un prix nouveau à des titres achetés ou surpris de la veille. Plus l'ancienne aristocratie affectait de marquer les distances qui l'éloignaientdela nouvelle, plus celle-ci montrait d'ostentation à faire valoir ses préséances sur la bourgeoisie et le peuple.
La situation des GallifTet était d'ailleurs particulière. Ayant payé, ils tinrent à en avoir pour leur argent. Contestés et niés en droit, ils jouissaient le plus qu'ils le pouvaient du fait. Cette jouissance était dure pour les pauvres pêcheurs. Il est permis de croire qu'elle était délicieuse aux prétendus princes. Comme l'observe bien Renan, dans
tice à la mémoire des Vendômes et des Villars (z) illustres prédécesseurs de MM. de Galliffet. Ils tempéraient par leur bienfaisance Vatrocité des règlements,
sa Réforme intellectuelle et morale de la France : « Ces plaisirs faciles... ne sont sans inconvénients que quand on est blasé sur leur compte. — L'homme sans éducation s'abîme vite dans le plaisir, le prend lourdement au sérieux... » Les Galliffet de 1772 ressemblaient peut-être à Vhomme sans éducation de Renan.
[z) Voilà la vérification, par la contre-épreuve, de la vérité politique énoncée dans la note précédente. Un Villars, un Vendôme n'a pas besoin de se prouver à luimême ni de prouver aux autres quelle est sa dignité. Elle éclate en lui et au dehors. Si les procédés des Galliffet envers les pêcheurs ressemblent magnifiquement à ceux des Rothschild et des Ephrussi à l'égard de nos braconniers de Seine-et-Oise, les Vendôme et les Villars se référaient à de meilleures traditions. Puissants de père en fils, ils étaient héréditairement généreux.
La libéralité du fils du Maréchal, celui qui s'éteignit en 1770, était passée en proverbe à Martigues. Ce proverbe n'est pas éteint. Il s'est transmis dans les anciennes familles du pays. Je ne Tentends jamais sans une surprise joyeuse : « Je n'ai pas la bourse de M. de Villars. » Chez nous, CCS dix mots établissent de façon péremptoire les limites inévitables de la bienfaisance; on les oppose à l'enfant trop exigeant et à la quêteuse indiscrète. Celui qui voudrait être aussi généreux que Villars fait reconnaître quïl n'a pas sa bourse...
En 1770, le conseil général des « citoïens de tout état » constata, par une délibération solennelle, par l'envoi de plusieursde ses membres (dont deux consuls) aux obsèques faites à Aix et enfin par une messe publique célébrée en l'église de l'Ile, les dettes de tout genre que la communauté de Martigues avait contractées envers son dernier authentique prince.
Tels sont, Messieurs, les divers objets qui doivent entrer dans la délibération que vous allez prendre.
« L'Assemblée,
« Considérai it que la qualité de François est devenue le premier et le plus utile des droits nationaux (a') et la source la plus féconde de la liberté, de l'égalité, de la prospérité sociale [b') ;
(a') L'expérience de ce siècle nous a appris que la qualité de Français devenait une simple formule administrative, perdait sens et vertu, si elle n'était éclairée et rendue sensible par celle de citoyen de quelque province. En devenant moins Provençaux et moins citoyens de leur ville, les membres de notre communauté seraient devenus moins Français. Eux qui étaient nourris de ce particularisme, nos ancêtres de 1789 montrent dans ce texte une intelligence superbe et un amour profond du bien de la patrie entière. Encore qu'il se soit manifesté maladroitement et dans le sens de la centralisation, l'amour de l'unité doit être estimé à son prix. L'esprit d'anarchie qui y a succédé dérive, en ligne assez directe, d'une centralisation opérée contre nature et au rebours de toute raison.
Reconnaissez les particularilés naturelles : elles se tournent par une nécessité physique vers le centre dont elles reçoivent leur unité. Ignorez ou méconnaissez ces particularités, n'en tenez point de compte: elles souffrent, elles s'irritent, se révoltent, et il ne devient plus difficile de leur représenter comme un ennemi le môme centre, dont la fonction comporte tant do bienfaits !
{b') La liber ié, V égalité el la prospérité !... Il est trop clair que la liberté tue Tégalité et que l'égalité paralyse la liberté : mais, de ces deux contraires ridiculement accouplés, ne peut sortir que le contraire de la prospérité. L'histoire de la ville de Martigues de 1789 à 1900 vérifie assez bien ce petit théorème, qui n'est pas démenti par l'Histoire de France.
78 LA PETITE VILLB
« Que renoncer à toute autre existence politique, c'e&t moins afîoiblir qu'étendre ses privilèges, puisque c'est se donner une manière d'être plus avantageuse et plus sûre et centupler ses forces par une étroite confédération avec les autres parties de l'Empire françois (c') ;
(c') Il y a ici une question de fait à vider.
Du point de vue de Tintérêt national, l'unité française avait-elle besoin, en 1789, de quelque surcroît de centralisation ? L'expérience historique avertit que non. Les armées de Louis XVI dont les cadres servirent aux victoires révolutionnaires valaient certainement les armées de Napoléon, de la Restauration et des régimes suivants: elles n'étaient ni moins cohérentes, ni moins exactement subventionnées et pourvues. Il semble que la Monarchie ait précisément poussé, presque en l'exag-érant, ;< Tétroite confédération » des différentes parties de l'empire français jusqu'au point où ces parties elles-mêmes en pouvaient souffrir. Elle est accusée d'avoir parfois dépassé ce point. Il était sage de ne pas outrer encore le système. Il fallait le relâcher. Le roi, convocateur des assemblées provinciales, le comprenait et le voulait. En 1789, c'était le vœu marqué dans les Cahiers de beaucoup de provinces. Les pays d'élection, c'est-à-dire administrés par les fonctionnaires royaux, réclamaient un régime analogue à celui des pays d'État, c'est-à-dire une administration décentralisée : on fit tout le contraire, on centralisa et l'on imposa aux pays d'État le régime des pays d'élection...
Je vois bien qu'il y eut en 1790 et les années suivantes un essai de décentralisation départementale ; mais cette circonscription du département étant fictive et contrariant tous les groupements naturels ne pouvait engendrer que l'anarchie pure. Celle-ci ne manqua point de naître, en effet.
Il faut noter dans ce passage l'emploi du terme Empire pour désigner l'étendue -territoriale de la France. Dans
« A délibéré de ratifier dès à présent la renonciation faite dans la séance du 4 août de l'Assemblée nationale par Messieurs les députés de Provence aux droits et privilèges particuliers du païs qui contrarieroient {ci') le sistème d'égalité et d uniformité (e') qui va être la base de la constitution françoise et de ne réseî^ver[f') aux Provençaux V exercice
l^heureux cas d'une restauration de la Monarchie historique, il conviendra de conserver précieusement ce vocable en son sens précis, comme aussi de garder République dans le sens de liberté communale et provinciale. Il n'y a qu'un mot et qu'une idée à proscrire éternellement: c'est « démocratie » qui est le mal, c'est « égalité » qui est la mort.
(c7') Ce conditionnel est bon. Un privilège particulier qui contrarierait un système d'égalité et d'uniformité ! Les rédacteurs de la délibération ont l'honnêteté de prévoir, en cet endroit, quelque conflit... Ils auraient mieux fait de sentir que l'égalité exclut tout privilège, donc toute liberté, et de répudier énergiquement, au nom du principe <les différences personnelleset locales, toutrégime d'égalité.
(é') L'uniformité, base de la constitution d'un pays! Cela revient à commencer par nier la nature de ce pays, avec les diversités nécessaires qu'elle réclame, et à constituer ensuite quelque chose au moyen de cette négation: tuer quelqu'un, puis le guérir. Dans ce système, on n'a rien constitué du tout, on a détruit à l'infmi.
(/") Réserve admirable. Car, en dépit des théologiens révolutionnaires, nos ancêtres faisaient des réserves sur les décrets de la nuit du 4 août. Ils gardaient dans la politique un réalisme salutaire et bienfaisant. 'Ces Lons, ces excellents Français avaient de la pleine à concevoir une France asservie ou démembrée. Cependant, par prudence historique, ils la concevaient : alors, ils couraient tout de suite au secours de leurs libertés et privilèges. Chez de
du droit d'exister en corps de nation séparée que dans le cas presque impossible à idéaliser où la
pareils amis de Tuniforraité, ce mouvement instinctif est d'une forte et rare signification.
Où nous conduit l'histoire ? Par trois fois en ce siècle, s'est produit ce qui n'était arrivé ni au xviii®, ni au xvri*, ni au xvi^ siècle, ni, sauf au xv®, en aucun autre siècle de notre histoire nationale, l'asservissement de la France à l'étranger I En 1814, en 1815, en 1870, la France a même été menacée du démembrement complet. En ce cas, qu'il faudrait prévoir avec le sang-froid du courage, qu'est-ce qui sauverait le nom français d'une perte définitive et réserverait l'avenir ? Uniquement la sauvegarde des éléments réels de la France, c'est-à-dire le culte des traditions particulières, municipales ou provinciales, avec leur convergence et leur diversité î En mettant du scrupule à conserver intègres les forces du sol et du sang, on se garderait en état d'en renouveler la synthèse et l'unité. Les centralisateurs sont, dès à présent, jugés de grands criminels. Ils risquent de paraître encore plus coupables, si quelquesunes des menaces qui chargent l'avenir de notre nation viennent à se réaliser.
L'opinion d'un assez grand nombre de bons esprits n'estelle pas qu'il peut n'y avoir plus de France en 1950 ? Di avertant. Mais si la France n'est point démembrée encore, elle est partiellement asservie à l'étranger. La France perd sa nationalité. Proie successive de la finance cosmopolite, de la pensée cosmopolite, de la puissance cosmopolite, elle a subi après 1870 une quatrième violation pacifique, commencée dès le départ de l'armée prussienne. Invasion sûre, lente, croissante, victorieuse. Elle ne se fait point en province, ou n'y réussit guère : en province, là même où campent des milliers de Belges et d'Italiens, un robuste esprit local triomphe de ces éléments hétérogènes qui se
1. Tout ceci date de 1900. M. Rouvier devait dire en 1908 : la France se dissout. Nous devions être envahis jusqu'au delà de l'Aisne et de l'Oise en 1014. (Noie de 1915.)
LA RÉPUBLIQUE DE MARTIGUES 8l
France asservie ou démembrée ne laisserait plus au comté de Provence d'autre ressource pour maintenir sa liberté.
montrent à nu. C'est au cœur de la France, c'est à Paris que gagne plutôt rinfiltration. Paris est une place ouverte à ce genre d'envahisseur. Car le Parisien de Paris est peu nombreux. Le nouveau Parisien, venu de quelque coin de France, est trop affairé, trop sujet de ses idées fixes, pour opposer quelque résistance à qui que ce soit. Il y a d'ailleurs là un assemblage d'hommes plutôt qu'une cité. Le rongeur anonyme, le destructeur obscur y peut placer son paradis ; il arrive inconnu, il travaille inconnu et peut s'évader inconnu ou se fondre, tout semblablement ignoré, dans la masse indigène.
De plus, les provinces dépersonnalisées tendraient à ne plus nous produire la même qualité d'hommes. Le type original, le caractère personnel s'affaiblit au fur et à mesure que s'effacent ou s'affaiblissent les traits locaux. Mais je vous prie, mettez un être diminué, réduit, poli, pour ainsi dire, comme les galets de la mer, sans grand relief ni grand ressort, tel enfin que l'engendre une édu, .cation uniforme, mettez-le en contact avec cet être vierge, sauvage, nettement figuré, en qui les différences s'accusent fortement et que vous nommez, d'où qu'il vienne, l'Étranger : votre pauvre compatriote subira la défaite certaine. Moins armé, il sera de plus enchaîné d'une foule d'obligations, de devoirs, de coutumes dont l'autre sera mieux qu'affranchi, ignorant. Il sera donc vaincu. Il cédera le pas dans Paris à son hôte. Il verra s'élever au-dessus de lui le misérable fugitif, la veille agenouillé sur la cendre de nos foyers.
Ces observations contre nos Métèques, présentées à peu près dans les mêmes termes, en 1895, dans la Cocarde et dans la Nouvelle Revue, ont, depuis, acquis une clarté singulière et nouvelle, grâce à deux événements assez différents, mais d'un enseignement pareil : la publication des Déracinés et la campagne dreyfusienne. Averti par ses
« Considérant ensuite [g') que des ratifications isolées d'une partie des membres de la nation provençale n'ont pas toute la force et la solennité d'une délibération commune et qu'il importe de la prendre, ne fût-ce que pour détruire jusqu'aux prétextes qui pourroient être allégués par les ennemis de la Patrie ;
« Qu'une délibération commune en corps de païs [II') ne sera pas moins nécessaire pour adopter la constitution générale du royaume et le régime provincial, qui vont être établis [i') par l'Assemblée nationale ;
amis aussi bien que par l'eiinemi, Paris s'est brusquement rallie au nationalisme. Cela ne suffit pas. Cette fièvre patriotique peut passer : mais Finfiltration étrangère, ayant des causes plus profondes, ne passera point. Il faut, pour la combattre, donner à la France réelle, à nos Frances provençales et angevines, lorraines et picardes, gasconnes et comtoises les moyens de se fortifier contre l'Etranger, C'est par nationalisme qu'il faut être fédéralistes. En prévoyant la crise, nos pères ont marqué le remède à nous appliquer '.
{g') Notons Yensuile. Il signifie l'extrême attachement de nos concitoyens de Martiguos aux coutumes provinciales dont ils feignaient ou même essayaient de se ciétacher.
{h') Même remarque que dessus. Il s'agit d'une assemblée de Pi'ovence.
(i') Qui vont être établis ! Cette sainte simplicité vaut qu'on la souligne. Au lieu de confirmer ou de rendre aux circonscriptions naturelles leurs libertés, on allait établir le morcellement départemental. Quant à la division par districts, excellente en général, elle causa par tout le pays
1 . Depuis ces notules de 1900, V Avant-guerre de Léon Daurlct a montré avec une clarté tragique à quoi servaient ces pacifiques envahisseurs étrangers ! (Note de 1915.)
« Qu'il faudra se concerter en commun pour l'application à certains usages locaux, indifférents au reste de l'Empire françois mais utiles à la Provence (/'), des règles introduites par le régime nouveau des assemblées provinciales ;
« Que les discussions communes seront indispensables, surtout pour effectuer la réunion du païs aux terres adjacentes et vraisemblablement encore celle du comtat Venaissin (/'') ;
de Martigues les plus graves dommages. Le chef-lieu du district, d'abord établi à Salon, fut placé ensuite, sur les réclamations de nos compatriotes, mi-partie à Salon et à Martigues : « alternat dérisoire » qui ne pouvait satisfaire personne et devait nuire à tous.
Quant aux départements, leurs directoires ne tardèrent pas à causer les plus grands désordres. On a supprimé ces directoires ; mais la circonscription départementale, du seul fait qu'elle subsiste contre le gré du sol, contre le vœu des intérêts et la nature même des races, empêche toute grande vie locale de se montrer. Il faut que nos divisions administratives deviennent sincères, naturelles, conformes à la géographie comme à l'histoire. Il faut abattre le département.
(/') Ce paragraphe est fort bien écrit, mais enveloppe une grande somme d'indécision. Il y a donc des usages locaux indifférents au reste de l'empire français, mais utiles à la Provence? Et il y a, d'autre part, des règles nouvelles? Mais ces règles nouvelles doivent s'appliquer h ces usages anciens. Comment l'entendent nos honorables ancêtres ? Sont-ce les règles qui s'adapteront aux usages : « usages utiles » ? Ou sont-ce ces usages « utiles » qui vont être sacrifiés aux règles nouvelles ? Leur pensée secrète est bien simple. Ils veulent du nouveau régime tout ce qui n'est point susceptible de les gêner dans leurs coutumes, c'est-à-dire, en fait, fort peu de chose ou même rien : de mots, les nuées à la mode.
(J") Pour apprécier l'importance de ces lignes, il faut se rappeler que Marseille et son territoire furent « terres adjacentes » au pays de Provence.
« Que l'abolition d'une foule d'abus locaux [k'), ie besoin de pourvoir à une multitude d'objets qui ont été laissés en souffrance et aux détails de l'administration courante nécessitent encore cette assemblée générale ;
« Qu'en Provence, ainsi que dans tout reste de l'Empire, il sera très essentiel de mettre à exécution, pendant la tenue de l'Assemblée nationale, les lois constitutives qu'elle décernera et de mettre en activité les nouvelles administrations, les nouveaux tribunaux, afin non seulement de prévenir une foule d'obstacles qui surgiraient après sa séparation, mais encore afin de pouvoir faire juger par la seule autorité qui puisse interpréter ses loix les difficultés que le nouvel ordre des choses découvrira et qui ne peuvent qu'échapper à la théorie la plus profonde (/') ;
[hl) Pour remédier à cette «foule d'abus locaux», il faut des assemblées locales, c'est-à-dire émanant de la réalité locale. Les partisans de l'ancien régime décentralisé ne prétendent point autre chose : mais ils font prévoir qu'un sectionnement malheureux ne devait produire qu'une contrefaçon d'assemblées locales.
{l') Confusion remarquable entre le monde législatif ou représentatif et ce pouvoir que nous n'appellerons jamais «n simple pouvoir exécutif, car il est essentiellement le pouvoir politique et le gouvernement. C'est à ce pouvoir, c'est au roi que nos concitoyens et ancêtres auraient dû s'en remettre pour la bonne application des décrets de leur Assemblée nationale : car le roi eût été naturellement amené à faire composer la rigueur littérale de ces décrets avec une foule de réalités respectables que brisa par son
u Que ce seroit n'avoir rien fait que de ne pai? s'assurer de l'exécution pleine et entière de h constitution françoise, du moins dans ses articles fondamentaux, avant de terminer la présente ses-sion de l'Assemblée nationale (m') ;
« Par tous ces motifs et afin de pouvoir prononcer sur tous ces objets, il a été délibéré qu'il sers pourvu aux moyens d'avoir une assemblée générale du païs de Provence^ immédiatement après que ki constitution du royaume, celle des provinces et k formation des tribunaux de justice, toutes choses étroitement unies et des plus urgentes à déterminer pour le bien et la tranquillité de l'Etat, auront été décrétées par l'Assemblée nationale, et pour être tenue pendant la présente session [n!).
« De plus, l'assemblée, considérant que, dans une circonstance aussi glorieuse pour la France^ tandis que tous les privilèges exclusifs ont expiré ou sont près d'expirer sous la réprobation de l'opinion publique, il serait absurde que, dans la seul^ contrée du (p') Martigue, les pescheurs, nos conci-
despotisme la plus folle et la plus criminelle de toutes les Assemblées françaises, sans excepter la sanguinaire mais réaliste, positive et patriote Convention.
[m') Même observation que dessus.
[n') N'y a-t-il pas quelque impatience et, déjà aussi, quelque désappointement dans le ton chaleureux, vif^ pressant de cette formule ?
(o') Remarquez la transcription du vocable provençal le Mariigrue appliqué non à la ville mais à la « contrée ».
tojens et nos frères, fussent privés de participer à la joie publique (/>') par les entraves sans nombre dont les seigneurs {q') ont investi la pesche publique, la navigation et la construction, a délibéré unanimement de réclamer la protection de l'Assemblée nationale pour faire prononcer la suppression des bordigues qui obstruent notre canal de navigation (r'), la réduction dans de justes bornes (5') de celles qui peuvent exister sans nuire à la navigation publique, l'abolition de tout règlement abusif (<'),
(j)') Il serait curieux de savoir et de recenser dans combien de contrées fut faite la même observation désagréable. L'Assemblée nationale venait de décréter le paradis terrestre et les citoyens remarquaient qu'il subsistait des cidevant pauvres et des ci-devant malheureux. L'exception douloureuse était ici chez le pêcheur, mais je parierais sans risque que l'on en rencontra partout les équivalences.
iq') Ces seigneurs subsistent aujourd'hui sous la forme d'ailleurs ancienne de propriétaires de bourdigues.
(/) Ces bourdigues subsistent.
(s') Ces justes bornes n'ont pas été trouvées. Mais c'est qu'elles n'existent pas. Les bourdigues qui ne nuisent pas à la navigation nuisent tout au moins à la pêche. A l'automne de 1894, les propriétaires des bourdigues élevèrent la prétention d'interdire la pêche non point à un mètre de leurs engins, mais sur une distance de sept kilomètres^ exactement 7.180 mètres. Il en sera traité plus loin.
[t') Ces règlements abusifs subsistent ; les propriétaires des bourdigues, ayant consenti à payer au fisc des impositions assez fortes, ont ensuite argué de leurs versements pour défendre une possession usurpée. C'est une espèce de corruption tentée et réussie sur la personne de l'Etat et dont les particuliers sont victimes. A se faire anonyme et irresponsable, l'Etat moderne n'est point devenu inof-
la radiation des armes des sieurs de GallifTet sur les filets des pescheurs, l'exacte observation des ordonnances du royaiime sur le fait de la pesche, enfin la proscription plénière du despotisme seigneurial («') sur notre bras de mer.
Et plus n'a été proposé ni délibéré et se sont signés Monsieur le viguier, Messieurs les maires consuls, et les sieurs déliberans qui l'ont sceu [v').
Suivent quarante-neuf signatures.
fensif. Il est même devenu un peu plus apte à de certaines immoralités qu'il ne l'était du temps où il s'incarnait en une personne vivante. Une possibilité de concussion abstraite et collective s'est ajoutée aux concussions imputables aux chefs personnels de l'Etat.
{u') Ce despotisme, à peine transformé, subsiste toujours.
[v') Sur soixante-une personnes présentes, le viguier, deux consuls et cinquante-huit citoyens, il s'en trouve quarante-une d'aptes à signer de leur nom. La plupart sont même lettrées, cela est sensible au tour de leur écriture. Calfats, cordonniers et pêcheurs ne sont pas les plus maladroits. Non seulement la communauté avait ses petites écoles, mais elle subventionnait aussi un collège dont les élèves pouvaient faire toutes leurs classes, philosophie comprise. J'ai d'ailleurs remarqué, d'après toutes les études sur l'ancienne Provence, le développement de l'instruction primaire dans le peuple, de l'instruction secondaire chez les bourgeois. A ce dernier égard, nous avons certainement
reculé. A premier, le gain a été fort médiocre et plus apparent q eréel. Le peuple est contraint à l'étude, au lieu qu'il y ^ enait jadis spontanément. Il y a des gens qui montent au Capitole à tout propos : qu'ils y montent pour rendre grâc de ce progrès I
a L'ABUS SIGNALÉ DURE-T-IL ENCORE?»
Cette phrase, qui revient en manière de refrain à différents endroits des annotations à la pièce qu'on vient de lire, fait constater la persistance au XIX^ siècle des pêcheries réservées, institution féodale dont se plaignaient amèrement les pêcheurs du XVIII^. Le chapitre suivant montrera que Vabus n'avait fait que croître et embellir aux environs de 489â.
La même remarque était encore juste en 1900, elle a cessé de Vêtre depuis quelques années. Mais les bourdigues féodales n'auront pas disparu devant un progrès de la démocratie : elles ont succombé par un phénomène de pure économie, la construction du canal de Marseille au Rhône, qui avait d'ailleurs été demandée par les députés de Martigues aux derniers Etats Généraux de Provence, en 1788!
Combien ce petit fait en illustre d'autres ! Que de terribles « droits féodaux » étaient tombés de même entre l'an 1300 et 1789, par la simple force des choses ! Le peu qui en restait eût disparu de même manière si la Révolution n'avait pas eu lieu : tout réfléchi, ce fameux mouvement semble avoir été tout à fait inutile à la naissance des seuls biens dont on puisse lui faire honneur.