‹ L'étang de BerreChapitre 21 sur 68 · A QUI L ON DEFEND DE PECHER · texte numérisé non relu

A QUI L ON DEFEND DE PECHER

En débarquant hier dans ma petite ville, les (juais étaient sans mouvement. Les hommes, debout sur le port ou couchés sur les ponts, avaient les bras croisés. Ils ne dardaient plus sur les eaux ce longtrident à treize pointes qui traverse au passage l'écaillé des mulets et des loups marins. Et les femmes assises au seuil des maisons, maniant la navette avec moins d'entrain qu'autrefois, faisaient le filet sans parole.

Les pêcheurs ne m'ont point déguisé leur chagrin qui est vieux de trois mois environ. Tristes, les yeux fixés sur l'horizon des étangs inutiles, ils m'ont conté comment, depuis le jour de l'ouverture de la pêche, qui est le 1^^' juillet, on leur a défendu de pêcher sur une étendue considérable de leurs eaux. L'amende, la prison, sont suspendues sur la tête des délinquants, lesquels risquent, en outre, de payer d'assez beaux dommages-intérêts.

— Mais à qui ces dommages? demandai-je aux pêcheurs.

— A des gens qui ne sont point pêcheurs, ont-ils répondu.

Gela vous a l'air de folie, rien n'est pkis exact. Les eaux qui entourent immédiatement notre Martigues sont interdites à tous les pêcheurs de la ville. Sur une longueur de sept kilomètres environ, exactement sept mille cent quatre-vingts mètres, défense absolue de poser aucun engin. La défense vient de haut lieu, et n'a d'autre objet que d'étendre au delà du possible un privilège qui est un abus.

L'étang de Caronte forme une espèce de corridor allongé entre l'étang de Berre et la mer Méditerranée. Il est très poissonneux. C'est là qu'on a construit immémorialement des « bourdigues ». Les bourdigues sont des façons de labyrinthes formés de claies de roseaux secs enfoncés dans les eaux. Une fois qu'ily est entré, le poisson ne peut s'échapper et se conserve mieux que dans n'importe quel vivier. Source de gros profits pour les propriétaires.

Les bourdigues, chez nous, remontent aux temps les plus éloignés de la féodalité ecclésiastique. Elles appartinrent d'abord aux archevêques d'Arles et passèrent de là aux comtes de Provence, puis aux vicomtes et aux princes de Martigues, dont les GalliiTet se sont dits et peut-être crus successeurs. Gomme il est naturel, les nouveaux princes se montrèrent fort âpres à défendre ce qu'ils nom-

maient leur propriété. Plus d'une fois, ils durent s'arrêter devant la résistance énergique de nos Consuls.

L'amirauté de la ville, représentante du pouvoir royal, avait presque toujours pris fait et cause pour les pêcheurs. Elle obtint même que Ton distinguât soigneusement entre les droits de souveraineté, d'ailleurs de plus en plus fictifs, qui pouvaient bien appartenir aux princes de Martigues et leur qualité de propriétaires du privilège des bourdigues. Des arrêts du Conseil d'État rendus au xvu® siècle et au xviii® établissent fortement cette grave distinction : le privilège de pêcher dans les bourdigues est une chose, le droit de souveraineté sur les étangs en est une autre. Mes compatriotes ont gardé souvenir de ces bénignités de l'ancien régime.

Un pêcheur me disait hier :

— De l'ancien temps, du temps des consuls, les bourdigaliers avaient bien leurs bourdigues. Mais eux chez eux et nous chez nous ! Notre pêche était arrêtée seulement à quatre pans * de leurs roseaux et maintenant nous sommes obligés de pêcher à sept mille cent quatre-vingts mètres plus loin...

Telle est la teneur du vieux règlement de marine que l'on vient de ressusciter cette année. Ce règlement date du second empire. Il fut conclu aux jours de la toute-puissance de Galliffet et approuvé

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