NOTRE-DAME DE SEPTEMBRE
s'était imposé de faire renaître une langue et une poésie. Il fallait créer l'œuvre et fourbir l'instrument. Cette substance provençale brillante, mais inculte ou laissée en jachère depuis des siècles, il fallait la remettre au rang d'une matière d'art. Ce fut un travail de Romain. Ce fut le plus simple des jeux. Tous les sept ans depuis Mireille^ Mistral donna quelque grand livre révélant un aspect ou une idée de sa Provence. La première œuvre avait dit la terre provençale, la seconde dit notre montagne et notre mer. La troisième, d'un lyrisme épanoui selon les modes et les rythmes les plus divers, fut la synthèse de tout ce qui précéda et suivit. La quatrième fut le docte et parfait dénombrement des mots appartenant au peuple de Provence. La cinquième chanta l'Église : cette Nerto, que îe curé de Maillane a offerte à Pie X en mémoire de la papauté d'Avignon. La sixième disait l'État dans la forme splendide et parfaite de la royauté d'une fée. La septième, le fleuve. La huitième, journal des souvenirs de sa jeunesse, portait la gloire de la race et les fastes du félibrige. A la neuvième, le poète confesse sa foi. Et, dans ces neuf livres, en quelque ordre que ses pensées se rangent, il est serviteur de l'amour. « Amore spira, noto », disait le Florentin.
Rustique et pastoral dans le frais babil de Mireille^ héroïque dans Calendal (et tel que tous les Provençaux de race s'y retrouveront tête et cœur), îe vœu d'amour se plie, sans changer de nature,
aux costumes de rhistoire, de la palitique et de la science, aux règles de la religion. L'anïour seul occupe et remplit le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre,, ce Poème du Rhône : une fantaisie de géographe amateur d'anciennes légendes semblait en composer le fond ; mais ce fond est tiré des mystères derni^ers de l'âme du poète,
E Vanmur de là. pâtrio E si douço laaguisoun.
Il en sort aux accents d'une tendre et mystérieuse musique, à la douce lumière du ciel intérieur. Chaque détail pose sur le sol mais s'envole et remonte en jouant et en souriianiversle ciel. En certain sens, cela est proche de terre ; dans un a-uire, c'est « altissime » : fierté, pudeur, éloignement de tout ce qui commence, finit et meurt.
Tantôt le poète ne semble épris que des vérités immuables, et tantôt sa tendresse et sa mélancolie retournent se réchauffer à tous les feux des petites maisons éparses à travers nos champs provençaux.
Et naturellement cela reste assez incompris, même et surtout dans ma Provence. Il y faudra des générations de lecteurs, de disciples, de commentateurs et d'apôtres. Ce vin était trop pur jxjur une seule époque, dans nos conditions historiques. Une société provençale polie et savante fait trop défaut. La Restauration nationale à laquelle nous travaillons permettra seule de reprendre l'œuvre régiona-
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liste des Berlue Perussis, des Villeneuve, des Amouretti. i l^ais déjà Fétude de Mistral, si longtemps superficielle, semble en progrès. On dit le plus grand bien des conférences données par M. Edouard Aude, biï>liothécaire de la ville d'Aix, étudiant Mistral comme Mistral a voulu vivre, inter artes et naturatn, entre riiistoire et la vie. Notre Dante doit être enseigné par Boccace. Cela viendra. Cela est déjà venu peut-être ^ Tout arrive. Quand l'essentiel est accordé ce n'est pas le secondaire qui se fasit attendre. Ceux c|m désespèrent de la Provence tet de la )Franee se ressemblenlt touo ; ils ne prennent i^as garde afu grand niiradLe iréalisé : ce qui semMait mort ressuscite., ;ee que tout condamnait manifeste une glorieuse vigueur. En Provence, la langue du « vieux peuple fier ert libre ». A Pari«, la foi nationale et royale. Pour en i;irer les conséquences, il ne faut que la volonté d'oser, d'agir et de risquer.
1. J'étais alors renseigné trqp indirectement sur les belles conférences de M. Edouard Aude pour en donner une appréciation-moins sommaire, et je pensais -surtout aux études misiraliennes, si fortes et si drues que préparait M. Pierre Lasserre. On verra quelques échos de son Cours à l'Institut d'Action française dans le « "Mistral » de son admirable recueil d'études Portraits ^t 'Discussions (IQdo). ■Pierre Lasserre a publié depuis un très beau livre sur Mistral poète ^ moraliste et citoyen.
Les Provençaux de notre siècle auront eu la chance de naître en un moment où toutes les idées et toutes les passions de l'âme provençale, non contentes de vivre à l'état dispersé dans la population, se trouvaient rassemblées et sublimées dans un homme qui nous est cher et sacré comme un demi-dieu.
Ceux qui l'attaquent en prétextant l'intérêt de la langue française s'en soucient comme de leur première chemise, eux qui ne se souviennent de défendre l'esprit français contre aucun des agents du cosmopolitisme. Ce brusque amour de la patrie leur remonte au cerveau contre le seul Mistral. Si cela nous paraît absurde, cela ne l'est point. Il vaudrait la peine de voir en détail comment le particularisme provincial, élément du patriotisme national, doit faire horreur aux hommes qui ont le mandat de nous convaincre que nous sommes les citoyens de tous les lieux de la planète et que l'amour d'une patrie quelconque est un préjugé. S'ils se servent du nom de la France pour détruire la fidélité au nom des Provinces, c'est qu'ils savent que le conscrit
sera moins fidèle au drapeau quand il commencera à sourire de son clocher. Toucher ceci atteint cela, et nos Juifs le savent très bien. Mais nous sommes quelques-uns qui nous en sommes aperçus à temps, et les justes hommages rendus non seulement au génie, mais au patriotisme de Mistral par des Français tels que le comte de Paris, Drumont, Barrés et tant d'autres esprits réfléchis, prévoyants et sages achèvent de montrer où est le véritable intérêt de la nation.
Quant aux intérêts de la poésie supérieure que Ton craint de voir compromettre et oublier, avec l'éternel, avec l'universel, dans les soucis inférieurs de la cité ou de la nation, nos cosmopolites peuvent se rassurer. A peu près tous les hommes qui ont eu le grand et sincère souci de la moralité ou de la destinée générale de l'homme ont aimé à se dire gens de chez eux, citoyens d'une cité, patriotes d'une patrie bien déterminée. Dante était de Florence, Gœthe de Weimar. Sophocle n'entend pas raillerie sur les oliviers de Golone et sur les coursiers de l'Attique ; les paroles les plus tendres qui aient été dites sur la patrie sont peut-être du vieil Homère, dont neuf villes se sont disputé le berceau et qui est devenu le concitoyen de tout homme. Ce qu'ils eurent de supérieur au temps et au lieu tire une saveur plus relevée et plus vive de leur prédilection ardente pour les annales de leurs frères et le paysage de leur berceau.
Je ne sais pas parler de Mistral. Ce dont je suis capable, c'est de me souvenir à voix haute de lui. Voilà déjà plus de deux ans passés, il m'a été donné de le saluer. Ce grand citoyen traversait Arles, sa capitale, il avait eu la bonté de m'y promener tout un jour. Nourri des cadences du maître, il m'était impossible de ne pas mêler à chacune des souples formes ou des sobres couleurs qui passaient devant moi le murmure de sa poésie qui les suit et qui les enlace toujours. Ce vieux porche roman m'évoquait les couronnements médiévaux : « Moi j'ai vu dans Saint-Trophime — plein de lumière — les rois d'Arles couronnés — les vaisseaux couvrir le fleuve — et tout Arles tressaillir. » Du pas des portes- les plus modestes, où frémit le hennin, où brille la gorge en chapelle, s'élevait la chanson qui dit cette louange : « Les filles de la Roquette — tiennent la fleur en main — elles sont héritières de l'Empire romain... — Les filles de la Hauteur — sont issues de Pallas — et les premières — peuplèrent Arelas. »
Musique inextinguible dont les accords me poursuivirent jusque dans le train qui nous ramena vers le nord. Car la grave et pure campagne est embellie et commentée par ce génie du lieu, qui fait aussi l'intelligence de la contrée. Le noble autel de Montmajour et la ferme colline où veille le Lion de la République arlésienne s'accordaient avec les clochers et les ponts de la ville de Constantin pour répéter, en la lui appliquant, le finale admirable du
grand sonnet qui fut offert à une fîUe d'Arles : « ... Tu personnifias ton Arles grand et muet — ton Arles, cette veuve Artémise qui garde -r- la gloire des ancêtres enclose dans la tombe — qui porte les Arènes en couronne et regarde — sur le Rhône, là-bas, s'en aller les voiles en forme de luth ' ! »
Une flore et une faune surnaturelles, une mystérieuse forêt de fables, de légendes, d'histoires pleines d'héroïsme et d'amour se trouvent maintenant reliées par la poésie à cette ample et paisible nature provençale, berceau et tombe de civilisations toujours renaissantes. Sur FAlpille bleuâtre où passèrent les cours d'amour, mais que reprennent les végétations du désert (« où la rose, d'ennui, est devenue sauvage ») le poète a tout revécu. Il a reconnu et salué par leurs noms les amoureux seigneurs et les belles amantes. Je récitais par cœur le mélancolique cortège où « Guy de Gavaillon se tenant à l'écart — menait sous son bras Hugonne de Sabran », et je me murmurais, d'après Pierre Vidal, traduit et interprété par mon Maître, le vieil acte de foi de la race et du sol : « Qu'il y ait quelque chose — de plus doux que Provence et qu'Amour ne soit rien, — ô frères du Midi, laissez-le dire à d'autres ! » Gomme la gare de Ségonnaux passait devant nous, l'écriteau me