Sus loti Rose eilalin s'enana li lahut
M souvenir d'une autre chanson, où l'on voit la rencontre de la reine (ou de la fée) avec un poète : « Ils voient dans les Ségonnaux la moisson qui mûrit — ils voient dans les Ségonnaux — naviguer radeaux et nefs. » Cela ne vous dit rien qu'un nom de gare peut-être ? Oui. Mais cela conduit à la plus haute vue symbolique de la prise de possession de iimivers par l'esprit humain.
Dans ce voyage sans rival, sur une route merveilleuse, je n'avais cessé de confier à mon illustre compagnon l'écho intérieur éveillé par son œuvre cm par sa présence ; peut-être aperçut-il qu'il y avait dans mon érudition mistralienne quelque chose d'exceptionnellement pieux, car je le vis sourire d'un air assez surpris, puis il ouvrit son portefeuille et me récompensa, comme, seul, peut le faire le poète divin, en me communiquant le dernier poème de la saison. Il n'y a plus d'indiscrétion à divulguer La Rieuse, puisqu'en voici le texte dans V Almanach provençal de 1910 que Mesdames Roumanille et Boissière ont bien voulu me faire tenir de leur librairie d'Avignon. La traduction inédite est de la main de Mistral :
On rappelait Henriette — et, pour couper court, Riette. — Comme elle riait toujours, — ce nom de fantaisie — s'accommodait à son rire — comme la nose au rosier.
Et lorsqu'on lui faisait : « Riette, — Sais-tu que
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tu es jolie ? » — Elle répondait : « Tarare ! — compliment pour la jeunesse! — mais nos picfeonnau.t pattus — me Vont bien dit avant toi. »
Et lorsqu'on lui venait : « Riette, — comme un bel enfant au sein — tu as le rire grassouillet ». — Elle répondait : « Dans ses langes — le petit qui pleurniche, — le croyez-vous plus net pour ça? »
(Je n'ai pas besoin de rappeler que nous sommes à la campagne. La poésie épure tout.)
Et lorsqu'on lui faisait : « Riette, — Quelque jour à ta serpette — en riant tu te blesseras! » — « Gr'os balourd, répondait-elle, — tu me feras une poupée
— et tu m'y baiseras les doigts. »
Et lorsqu'on lui venait : « Riette, — Comme î& fauvette des bois — ris, mais gare l'oiseleur!)} — « Le rire est grand, répondait-elle : — les chasseurs qui m'auront prise — plus que moi s attraperont. ?>
Et lorsqu'on lui faisait : « Riette, — tu ris comme une jeune fée — cela te donnera des rides. »
— « Peut-être bien, répondait-elle, — mais quoi! de devenir triste, — mariée, nous aurons le temps, »
Et lorsqu'on lui venait : « Riette, — à la folle jouvencelle — le malheur, tôt ou tard, apporte le bon sens. » — Elle répondait : « Quand 7ious finissons, — c'est en riant qu'on meurt chez nous, — étant de race d'innocents ! »
La fin du voyage approchait, mais je vous jure que je ne regardais presque plus le paysage ni le
poète. Tout à l'heure, aux premiers accords de Riette, un vieux chant populaire de Provence m'avait bourdonné à l'oreille :
Nous la marierons, la belle Françoise,
Nous la marierons Quand elle aura du bon sens
En écoutant la suite, toute la sphère delà poésie locale me semblait dépassée par cette douce et simple profession de foi d'innocence. Je méditais sur la naïveté, qui fait l'essence du g^nie. J'admirais cet hommage à la noblesse de la joie, et cette religion de la mort souriante. Mistral, baissant la voix, me parlait du dernier moment de son père. C'était un affreux jour de pluie. Le vieillard que son fils appelle « le dernier patriarche de la Provence » demanda quel temps il faisait. On le lui dit. Il se contenta de sourire en murmurant : « Il fait beau temps pour les semences. » Ce fut la suprême parole. Elle reflétait la sérénité d'une vie. Elle annonçait la sérénité lumineuse de la grande œuvre dont il laissait aussi la semence.
« C'est en riant qu'on meurt chez nous — étant de races d'innocents ! »
I>écembre 1909.
Comme l'autre dimanche, quelques journaux avaient mis en circulation l'absurde nouvelle d'une maladie de Mistral, Charles Formentin, notre ancien confrère devenu trésorier payeur général d'Avignon, accourut à Maillane par les voies rapides et à peine rendu chez Mistral, que vit-il ? Le poète assis à sa table de travail, tranquille comme un pape, corrigeant les épreuves du prochain recueil de poèmes lyriques, qui aura nom Les Olivades, qui fera suite aux Iles d'Or. Cette nouvelle anthologie est donc toute prête et, si je me rappelle exactement une confidence qui ne date que de 1907, Les Olivades n'épuiseront point la réserve du poète : un autre recueilles accompagnera de très près.
Seuls s'en étonneront ceux qui n'ont pas suivi le régulier épanchement de cette belle veine de sonnets, de chansons, d'odelettes, de discours en vers ou de simples quatrains, les uns dictés par la fantaisie la plus libre de la pensée et les autres par cette influence de l'occasion où Gœthe aimait à voir le principe de tous les chefs-d'œuvre. Quand
on a dépouillé les journaux, les revues, les annuaires ou almanachs du pays d'oc, en particulier V A Imanach provençal où Mesdames Roumanille et Boissière recueillent avec une attention pieuse tous les fleuves, rivières, ruisseaux et ruisselets du génie mistralien, on a certainement la mémoire d'un certain nombre de poèmes entrevus et perdus qui suggèrent une nostalgie délicieuse. Mais la nostalgie des poètes se guérit en rouvrant le recueil de leurs chants : en quel recueil retrouverais-je la berceuse étonnante que Mistral rapporta (en 1891 ou 1892) d'un voyage à Venise, que j'ai lue une fois et n'ai pu oublier ?
C'est un enchantement que je ne saurais comparer, dans les limbes du clair obscur de la réminiscence, qu'à un autre poème, également introuvable d'ailleurs, la Fête des Vierges, où les villages du pays artésien défilent personnifiés dans un groupe de jeunes filles dont chacun est salué de petits vers immenses éveillant en quatre syllabes les échos d'une histoire auguste.
Je ne me tiens pas de plaisir en songeant que ces trésors épars nous seront rendus a^ant l'hiver. Les passe-temps du grand poète, auxquels il se donnait pendant qu'il produisait le fort de son œuvre, vont mettre à portée de la main un incomparable bienfait.
Ce recueil fermera la bouche aux jaloux envieux et principalement stupides que suscite d'une manière
inévitable toute grande gloire. Je viens de lire dans le Mercure de France une espèce d'étude mi-partie littéraire et bibliographique d'un critique très remarquablement organisé pour ne rien entendre à la poésie et qui n'en est que mieux armé pour témoigner d'un parti pris ombrageux envers Mistral, ses disciples ou ses amis. Je tiens d'Henry de Bruchard que ce collectionneur de correspondances inédites ne sait pas mettre de Tordre dans ses tiroirs, et cela se peut bien, car il est vrai que le plus humble des métiers, fût-ce d'enfoncer des clous dans une semelle, suppose, pour être exercé avec art, précisément la sorte d'amour supérieur dont les esprits envieux sont toujours démunis. Sa bibliographie doit être pleine de fautes, et les dieux l'ont voulu ainsi. Ils l'ont maudit et destiné à se répandre en murmures amers contre l'esprit ordonnateur et pacificateur qui, de sa maison de Maillane, prescrivit, autant que cela peut le faire icibas, la pudeur, la réserve, la tenue, ou du moins la décence à ces passions nombreuses, souvent rivales, parfois furieuses, qui devaient agiter l'immense peuple de poètes et d'écrivains dont il était l'empereur et le roi . Cet archiviste semble reprocher à Mistral d'avoir apaisé et concilié les amours-propres, jeté un léger voile où il le fallait et composé, en somme, avec les éléments de la faiblesse humaine, le beau chœur des amitiés et des harmonies. Ce reproche renferme un compliment très délicat.
Mais , pour notre critique , Mistral n' est guère qu'une victime accessoire. L'hostie de choix, c'est Aubanel. Le critique bibliographe ne paraît pas s'être rendu compte de ce que c'est au juste que l'auteur de La Grenade entr ouverte et des Filles d'Avignon. J'admets, j'approuve même qu'un maître de la jeunesse tienne, un peu par goût, un peu par position, à rester étranger aux poèmes de la passion pure, si chaste pourtant, si profondément sentie et poignante qui remplissent le premier recueil. Il a le droit d'y être absolument insensible, bien que Léon Daudet aime à nommer cet Aubanel de La, Grenade son premier poète d'amour. Mais ce qui est dit du second recueil d' Aubanel impose le devoir de faire observer à l'homme du Mercure qu'il ne sait pas un mot du métier ni du sujet.
Aubanel est, des trois ou quatre grands poètes provençaux, celui qui a te plus subi l'influence des parnassiens et des romantiques, mais ces influences tinrent surtout aux thèmes, aux sujets, aux matériaux employés, dont il ne faut par exagérer l'intérêt. Si, en effet, de tels matériaux avaient l'importance qu'on leur accorde, il suffirait aux romantiques et aux parnassiens d'avoir mis en vers ou en prose des Jeanne d'Arc ou des Duguesclin pour être classés dans la veine de l'esprit national le plus direct et le plus pur. Eh ! c'est leur art qui était barbare, c'est leur manière de concevoir, de sentir, de composer, d'écrire, qui, d'après des sujets fran-
çais, avec des mots français, les faisaient tomber au-dessous des Germains. Inversement, les emprunts d'Aubanel à Gautier, à Baudelaire, à Leconte de Liste, à Goppée même auraient été significatifs, s'il en avait tiré autre chose que des accessoires de couleur, de vocabulaire et de rythme. Aubanel gardait son lyrisme et pliait ces matériaux à son mouvement ; il les entraînait et les sublimait dans son ciel. Si le critique n'a pas vu cela, le poète, lui, s'en doutait.
Lisez par exemple l'odelette extraordinaire, intitulée A VAmie que je n ai jamais vue et qui s'occupe de savoir la couleur des cheveux de M^*^ de L... Après s'être excusé de l'indiscrétion et avoir déclaré qu'à son sentiment rien n'est beau dans la plus belle jeune fille comme la beauté de la chevelure, le poète pose sa question :
« Avez-vous les tresses châtaines — des filles qui vont le matin — mener les chèvres à la montagne ? — Leurs pieds brunis libres de chaussures — ont le parfum du thym...
An lou perfum di ferigoulo.
« Des blondes êtes-vous la sœur? L'une — petite fée, hélas I qui meurt trop tôt, — Ophélie à chevelure pleine de lune — l'autre aux boucles pleines de soleil — sans cesse renaissante n'a guère — quun baiser de Vonde pour ajustement. — Elle
parle aux poètes et aux pêcheurs — et les marins qui de tous côtes — vont à la foire de Beaucaire
— toujours te rencontrent, Vénus. »
Il atteste la Madeleine aux cheveux de feu qui enflamment encore la solitude de la Sainte-Baume.
« Depuis, là-bas, la fleur des cimes — de la fleur de ces cheveux parfume — Vherbe et Varbre, Vhomme et Voiseau. »
Le poète évoque ensuite Zani, sa première amoureuse, l'héroïne de La Grenade entr ouverte, Zani aux longues tresses noires « farouches, enivrantes de race — qui m'avez tant lié d'amour » 1
Puis :
« Cheveux noirs de la Reine Jeanne — et de Madame Marcabrun — épis serrés d'Italienne — tordus k flots sur la nuque brune, — comme le serpent qui enlace — et qui se dresse et qui fait peur — ô couronne, heureux qui vous brouille — car l'amour fait délirer! — Heureux qui avec une Jeune fille a querelle — pour un baiser pris sur son cou!
« Ressemblez-vous à Desdemone — sous le porche de Saint-Marc — quand Othello pompeux lui donne
— la main et quelle descend vers la mer. — Le page qui fait V espiègle — avec duchesses et chevaliers — pendant qu'il joue et habille — laisse traîner la robe — qui, à beaux pans, trop lourde balaie
— le marbre fier des escaliers.
« De la calotte cramoisie — fleurie de rubis et de perles — sur sa robe d'or qui craquille — ses
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cheveux s'épandent en éventail. — Le soleil qui s éteint dans la vague — embrase d'un éclat plus vif les amoureux ; — de cet incendie qui éblouit — ce qui fait le plus baisser la paupière — ce nest pas Vétincelle des diamants — mais le rayon des grands cheveux roux. »
La fausse poésie française du xix^ siècle aura certainement pesé sur les Provençaux. On peut se demander comment ils surmontèrent ces mauvais modèles. Gela est dû probablement à deux petites causes. Les circonstances avaient permis qu'ils restassent fidèles à la première condition historique de la poésie, qui est, je pense, le chant. La plupart de leurs bons morceaux lyriques sont régulièrement destinés à être chantés (sur des airs, populaires ou non) et je crois bien que cette coutume suffisait à donner le vrai ton aux poètes, aies garder, par exemple, de la manie de transposer en vers les procédés de la peinture immobile. Elle imposait le mouvement. Le Tiepolo qu'on vient de lire en témoignerait. Sans doute la mise en musique put avoir l'inconvénient de conduire à la romance. Outre qu'il y a de belles romances, elle sauva toujours du sonnetisme parnassien.
Un autre usage tutélaire fut l'habitude homérique de réciter des vers devant de grandes assemblées de lettrés et de peuple. Quand la poésie lyrique est forgée pour être entendue et non pas uniquement lue, elle risque sans doute aussi de tourner au
narratif, au dramatique et à l'oratoire, mais elle est sûrement gardée du bric-à-brac d'Hérédia et du cryptogramme de Mallarmé.
Feuilletez Aubanel, vous verrez abonder chez lui les santés (ou brindes), les épithalames, les chansons de naissance, les souhaits de baptême, et vous serez charmé de tout ce que cette jolie floraison des plus petits genres comporte de cordialité, de naturel et de passion, souvent de haute poésie. Aubanel s'avise un jour de commencer ainsi :
« Je lève la coupe ... // me plaît, à moi — en faisant un baiser au vin — de porter une brinde à la grâce divine — des belles dames pleines d'amour! — Le vin élève Vesprit, — mais l'amour ennoblit les âmes... »
Une autre fois, se trouvant à la table nuptiale d'un sien neveu, il se met à chanter les simples amours du beau garçon et de la belle fille qui ont fini par se marier. Je transcris le couplet du contrat et le mot de la fin à la gloire du village, du château et du peuple entier :
« Alors, fiers et sages, les pères, — ont fait un pacte comme des rois : — L'un à l'autre, ces amoureux, — donnons-les.
(( Voilà pourquoi, brune fiancée^ — aujourd'hui, voilà pourquoi, fiancé blond, — en votre honneur ont tant d'entrain, — les violons ;
K Vieux Barroux, — ton château s'écroule, —
des hommes et des ans saccagé, — mais le soleil donne à. tes brunes, — la beauté. . . »
C'est aussi un épithalame, le prodigieux poème des Noces de Mistral, où les deux héros de la rencontre amoureuse, la noble Estérelle avec son Calendal, apparaissent fixés dans cette beauté surhumaine :
« La gloire est vaine, — il ny a que l'amour, — quand tout s'écroule, — qui échappe à la brume. — Il est meilleur d'être aimé — que d'être illustre. — U amour est un laurier, — qui napas son pareil...
« Tout blancs en marbre, — j'ai vu des basreliefs — sous la verdure — caressés du soleil. — Le Génie et la Beauté — sur un trône assis — comme un couple d'amants — se tiennent par la main... »
Il est bien rare que F idée et les choses réelles se soient mariées si étroitement. La sublimité du caractère de ce poème de circonstance n'a pas à être démontrée. A travers la gaucherie de ma traduction, on doit en respirer la fraîcheur magnifique. Que ce sublime est pur, et qu'il est voisin de la vie !
Certains restent intraduisibles. Dans Avril, par exemple, strophes qui se chantent, hélas ! sur l'air des Cerises, le texte seul est accordé suffisamment au « murmure du vent dans les frondaisons »,
au parfum des fleurs sous les allées profondes, au bouquet des vieux vins ruisselants. Je ne sais quel effet produiraient en français certaines inflexions caressantes où sonnent tour à tour la voix des rossignols et le bruit des dragées : « Tu es notre mignonne et notre gâtée, — des félibres, tu es l'orgueil et l'honneur, — la reine et la fée... » Mais ces vers provençaux, vieux de cinquante ans, conservent, je le jure, la folie et la force du printemps méridional qui, au moyen âge, enivra toute la littérature naissante. Pour le montrer complètement, il faudrait avoir le texte en main et relire le livre entier ; cela n'avancerait pas beaucoup le critique qui n'a pas compris.
Ce fâcheux n'a même pas vu quel avantage la Renaissance provençale peut donner à notre patrie dans un siècle où la grande affaire des nations est d'échapper tout ensemble à un cosmopolitisme qui les abrutit ou les décolore d'une part, d'autre part au nationalisme séparatiste qui les déchire. L'œuvre mistralienne réveille une langue, un corps de tradition, de mœurs et d'usages qui ne présentent pas le moindre danger pour l'unité de la France, qui peuvent même aider beaucoup à réaliser la notion concrète du patriotisme français, et elle oppose une résistance énergique à tout ce qui voudrait nous déclasser, nous déraciner et nous niveler.
Nous avons ce grand avantage sur tous les autres peuples de l'Europe que nos races françaises sont
assez semblables et assez différentes pour gagner à creuser leurs traits distinctifs sans risquer des antagonismes radicaux. Seul, un traitement artificiel, — le régime électif, — peut tourner à la compétition et à l'anarchie ces éléments prédisposés à l'accord naturel, à l'entente profonde. Un chef héréditaire correspondant à l'hérédité qui nous fait Français n'aura pas de peine à tirer la paix ei l'ordre du concours des rivalités fraternelles.
Juillet 1912.
La fête de Saint-Rémj commence, les noms unis àe Mistral et de Gounod vont monter au ciel une lois de plus. Que nous aurions aimé, Léon Daudet et quelques autres, assister à cette apothéose de la Provence ! Rien n'est plus discuté dans le monde des poètes de langue d'oc, admirateurs directs de îa poésie de Mireille, que la contribution apportée par l'opéra parisien ^ Mais aujourd'hui, la discussion
i. Mon ami Jean Darnaudat, critique musical de YAclion française, exprimait ce sentiment de beaucoup de bons ©sprits à propos du séjour de Gounod à Saint-Rémy : « Le Toilà vivant et respirant dans un des plus beaux paysages du midi, parmi les parfums de l'antiquité, fréquentant Mistral, sachant jouir de ces enchantements et, dans des lettres charmantes, mêlant la poésie des jours qu'il coule en ces lieux avec celle de l'œuvre quïl y élabore. Quand on lit cette correspondance, on se figurerait merveille d'une œuvre trempée à de telles sources. A l'épreuve, on est déçu. Gomment avoir si bien senti et décrit ce qu'il fallait faire et avoir si peu fait? Gomment s'être si généreusement livré et n'avoir pas été soulevé? Gertes, il y a de jolies choses dans Mireille, mais jolies seulement. Gomparez-en Jtes inventions à celle de Carmen qui a tant d'analogie pour
OU la bouderie ne seraient guère dignes d'un mouvement dont le mot d'ordre est la piété d'un souvenir reconnaissant envers tous les bons esprits disparus, ceux, comme dit Mistral, « qui ont vécu, — qui ont tenu — autant qu^ Us ont pu ». Gomme dit encore Mistral, « ceux-là qui ont la mémoire — ceux-là qui ont le cœur haut » ne s'arrêtent pas aux difficultés de la critique : c'est à l'essentiel du bienfait que leur esprit sera fidèle.
Gomme chantait un prédécesseur de Mistral, chanoine d'Avignon, qui fît de beaux Noëls, le vieux Saboly : « Et laissons donc — et laissons donc — les choses vaines ! — Et que nos cœurs — et que nos cœurs — battent plus fort — que toutes les cloches ! » Il n'est pas de bon Provençal qui veuille s'attarder, en un pareil jour, à ces minuties que nos paysans appelleraient avec justesse des « paupières de pie » . En donnant au chant provençal l'aile de la musique, en lui permettant de vibrer sur les scènes de Paris et du monde, Gounod a rendu un service immense. Les citoyens de Saint- Rémy ne se sont pas souciés d'être ingrats. Gomme ils ont bien fait !
Mais les Provençaux de notre âge qui suivront
le sujet. C'est la différence entre un pinceau qui l)iûlo la toile de ses traits de feu et un pinceau qui glisse, qui caresse, qui est moins mené par la vision originale de l'objet à imiter que par la facile pente de contours trop connus ».
la fête de loin ou de près, auraient trop de peine à détacher leurs yeux de Mistral, c'est lui presque seul qu'ils glçrifîeront. Cet exemplaire de Mireio, daté de 1860, texte français et texte provençal en regard, précédé d'un « avis sur la prononciation provençale », contient tant de choses pour nous ! Il nous signifie le recommencement d'une vie si belle ! Il tire notre langue maternelle, nos mœurs, notre nom historique d'une nuit si épaisse !
Du point de vue de notre existence nationale (on disait nation provençale sous Louis XVI, avant la prétendue libération de 1789), il faut placer le fait de la composition et de la mise au jour de Mireille sur le même rang que ces premières bibles tchèques, anglaises et allemandes que Jean Huss, Wiclef, Luther firent servir sans le vouloir à stimuler la conscience de leur pays. Avec cette différence importante que Mistral savait ce qu'il voulait ! Avec cette autre différence que sa volonté et son acte, au rebours de Luther, de Huss et de Wiclef, ne tendaient pas le moins du monde à séparer, à détruire, ni à dissoudre : il réveillait un des éléments assoupis de l'esprit et du corps de l'Etat politique français.
L'effet fut immense. Par ce mélange du génie instinctif et de la profonde diplomatie naturelle aux poètes, Mistral s'était gardé de débuter par un de ses poèmes de résurrection nationale dont plusieurs étaient tout prêts dans sa pensée ou même
dans son tiroir, et qu'amis et disciples se récitaient en chœur d'après le fameux Almanach provençal, alors bien obscur ; Mistral avait envoyé en ambassade aux peuples et aux rois de l'opinion universelle une simple fille de Crau qui recueillait « la feuille » avec son ami le vannier.
{( Je chante une jeune fille de Provence. — Dans les amours de sa jeunesse, — à travers la Crau, vers la mer, dans les blés, — humble écolier du grand Homère, — je veux la suivre. Comme c était — seulement une fille de la glèbe, — en dehors de la Crau il s^en est peu parlé.
« Bien que son front ne resplendît — que de jeunesse : bien quelle neût — ni diadème d'or, ni manteau de Damas, — je veux quen gloire elle soit élevée — comme une reine, et caressée — par notre langue méprisée »
Le premier point était de plaire. Et le plaisir est si parfait, il demeure si véritable que trois ou quatre générations ont pu se succéder en plus d'un demi-siècle, mais personne ne peut se flatter d'ouvrir au hasard quelque chant de Mireille sans être saisi par la fraîcheur des voix et par la jeunesse du chant. Ce n'est pas ici une affaire d'esthétique, comme les savants disent : c'est affaire de sentiment, si direct que le simple ou l'illettré l'éprouvent ; si général que nulle frontière de langue ou de race ne l'arrêtera. Même traduits, ces vers
gardent leur vie chantante, leur puissance sur les cœurs et sur les mémoires, leur doux art d'ensorcellement. Le parfum de ton livre ne s'évaporera, pas en mille ans^ a prédit Lamartine.
On a presque regret que Mistral, dans sa dédicace au poète et prophète qu'il nomme son maître et son père, ait comparé l'ouvrage « à un raisin de Crau avec toutes ses feuilles ». Peut-être aurait-il dû se contenter de dire que « c'était la fleur de ses ans ». J'ai toujours songé à Mireille comme à une fleur en bouton.
Aussi, de tous les livres que l'on aime à lire et à relire, c'est peut-être celui dont il reste le plus malaisé de parler. L'incomparable second chant, par exemple, mérite d'être enseveli sous le flot de ces à peu près fleuris dont Gœthe se servait pour parler de Sacountala^ — à moins de se borner à lire et à citer, à relire pour recommencer à citer. Encore, le choix peut-il trahir, car ce que l'on détache ne vaut jamais que par des beautés de détail :
Tu que lalejes dins ta gorgo
Vai plan, vai plan, pichouno sorgo
« Toi qui gazouilles dans ton lit, — va lentement, va lentement, petit ruisseau... »
Mais c'est tout le paysage, et la scène et l'idylle entière qui valent et concourent pour la vraie beauté du détail. Sans en jurer, n'ayant point les textes à portée, je crois bien que dans l'admirable
ESTERELLE ET MAGALI