‹ L'étang de BerreChapitre 37 sur 68 · SS · texte numérisé non relu

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Entretien littéraire où le mot de magnanarelle esl bonnement traduit par oliveuse, mais où le génie naissant de Mistral est fixé en traits éternels, Lamartine prit le parti de tout citer ou à peu près : c'esl ce qu'on peut faire de mieux.

Nous n'en sommes plus à la génération de Mireille. C'est d'un autre Mistral, plus profond, el peut-être plus grand, qu'est sortie, comme noMS autrefois, cette belle et forte jeunesse d'Aix, qui, aB printemps dernier, détela les chevaux du poète etl lui composa, du Cours à la Mairie, un triompbe digne des grandes époques de l'art. Ce Mistral, \m peu moins connu, plus intense, rayonne cependant hors de la Provence par le jevi naturel des mêmes qualités florissantes qui distinguent Mireille : elles s'appliquent seulement à des sujets plus mâles et mènent à l'enthousiasme plutôt qu'à des rêves d'amour.

On ne me fera pas convenir que ce soit un Mistral moins passionné que l'autre, ce Mistral héroïque de Calendal ou ce Mistral lyrique des Iles d'or^ os: le conteur de Nerte, ou le chansonnier philosopk* et tragique de la Reine Jeanne, ou le magicien amoureux qui nous fit descendre le Rhône. Seulement, on peut dire que s'étant rendu maître des forces de la gloire, assuré d'un public attentif aà respectueux, ce Mistral-là put dédaigner les chansoïss ordinaires, jeux et travaux de la commune poésie. Il a pu ce qu'il a voulu, c'est-à-dire suivre à sit

guise les lois, les volontés, les désirs, les nécessités de l'idée provençale qu'il avait conçue comme la souveraine de sa vie. On lit déjà sur le bandeau de la chapelle tombale qu'il s'est élevée si prématurément, l'invocation qui explique tout : — Non nobis Domine, non nobis^ sed nomini tuo et Provinciœ nostrœ da gloriam... Toute la gloire qu'il avait reçue des hommes, et tout le génie qu'il tenait de sa nature, il les a réunis au service de la patrie.

Ce grand homme, au dessein si net, a-t-il connu des heures de retour mélancolique et d'incertitude ? Comme tout homme, s'est-il demandé s'il a bien fait? ou s'il n'a pas trop fait? ou si l'énergique concentration de sa poésie et de sa pensée ne lui a pas ravi quelques-uns des plaisirs inséparables de la dispersion et du relâchement ? Chez Mistral, tout est si naturel et procède d'élan si facile et si doux qu'il n'y a guère à se mettre en peine de la question, et c'est même un petit sacrilège que d'oser le poser. Lui, douter !... Cependant, au dernier recueil de ses poésies, celui qu'il faut tenir pour le plus jeune et le plus frais de tous, celui qu'il traite à'Olivades, par une allusion aux travaux de l'automne, mais qu'il serait plus juste d'appeler une fleur d'olivier, qui pointe au mois de mai, je connais une demi-douzaine de strophes extrêmement mélodieuses, comparables pour la douceur liquide du chant à tout ce qu'il y a de frais, au plus frais de Mireille ; il m'a diverti plusieurs

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fois de l'interpréter comme une sorte de regret donné à d'autres Mireilles, à d'autres poèmes semblables qui auraient pu être écrits, qui ne l'ont pas été ; ils auraient été dédiés presque tout entiers à l'amour et à lajeunesse, sans arrière-pensée nationaliste trop vive, enfin conçus et mesurés comme le hxi Mireille sur la molle flûte lydienne. Il est certain que cet instrument semble avoir été négligé par le poète Il s'en tient depuis aux accords de la grave lyre, dont il s'était saisi pour donner le ton nécessaire, dorique, à son renouveau provençal.

Relisons cette page exquise, en y supposant ce regret :

(( Quand je me souviens — de Madame Laure^ — je crois devenir — amoureux du vent — Depuis quelle ne hante plus — la fontaine de Vaucluse, — la chaleur y est lourde^ — la roche y est nue.

« MaiSy ô Magali. — douce Magali, — Magali allègre^ — cest toi qui ni as fait tressaillir.

« Belle Passerose, — tu fus autrefois, — en vers comme en prose, — chantée, rechantée : — lors^ qu elles se coiffent — de V aube rosée, — les collines des Baux ■ — nous rappellent ton sein.

« Mais, ô Magali, — douce Magali, — Magali allègre, — cest toi qui m'as fait tressaillir.

« UneNicolette — qui était de Beaucaire — remplit à elle seule — avec son galant — toutes les

romances — d''un trouvère illustre: — Nicolette amie, — adieu ton lustre maintenant !

« Mais, ô Magali, — douce Magali^ — Magali allègre, — c'est toi qui m'as fait tressaillir.

« De la Montagnelte — fleurissant la grève, — Dame Stéphanette — inspirait Vamour : — tout cela s'écroule, — le donjon est veuf, — les cigales brunes — chantent sur les yeuses.

(( Mais, ô Magalij — douce Magali, — Magali allègre, — cest toi qui m'as fait tressaillir.

« Où sont-elles, Mabile, — Blanche fleur, Raymonde, — la gente Sibylle, — la fière Esclarmonde? — Dans les miniatures — de quelque vieux moine — un brin de peinture — enretrace le songe!

« Mais ô Magali, — douce Magali, — Magali allègre, — cest toi qui ni as fait tressaillir.

« Que de félibresses — nous avions en Durance! — et combien de joies — qui ont pris la fuite ! — Que d'Avignonaises, — sur les promenades, — et de Salonsises — courtisées par nous !

« Mais, ô Magali, — c'est toi, Magali, — Magali allègre, — qui nous fais tressaillir toujours!

Mai, O Magali, Douço Magali, Gaio Magali, Es tu que m'as fa trefoulil »

Ainsi, le souvenir de Magali console, mais combien d'autres héroïnes, combien de Magali et combien de Mireille possibles ont mis leur frais visage

aux balcons de la rêverie du poète pour s'évaporer dans la brise ou pour rentrer, comme pâles miniatures, à la marge des vieux missels ! Les sollicitations de ce que l'on appelait il y a cinquante ans l'art pour l'art ou Fart pour le plaisir ou l'art pour l'émotion pure ne pouvaient faire défaut à cette imagination si belle, si forte, si calme, qui ne s'arrête point de créer et de composer. Mais si le poète divin n'avait été doublé d'un pieux serviteur de notre Provence, le sage qui est en lui l'eût suffisamment averti que le grand art suit les mêmes lois que la vie noble ou sainte : il impose le choix, par conséquent le sacrifice. Un vers doré de Calendal le dit, « l'amour suprême est dans le sacrifice extrême... »

Quand il eut écrit cette jeune Ballade des Dames du Temps Jadis, qu'une ironie subtile a fait nommer « Coucher de Lunes », j'aime à me figurer qu'une dernière fois Mistral revit briller le front de Magali dans l'encadrement du croisillon légendaire. Peutêtre qu'elle lui parla. Une autre voix pleine d'harmonie et de gravité lui fit tourner la tête. L'ombre de l'héroïne de Calendal, Estérelle, la déesse, la fée, l'incarnation vivante de la Patrie, revenait pour lui faire signe. Et de nouveau il la suivit, l'ayant choisie encore, un seul regard de cette âme mystérieuse suffisant à faire pâlir toutes les Magali du monde, à peu près comme Magali avait fait pâlir les étoiles.

Septembre 1913.

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