LA MORT
choses, telles qu'elles sont, mais telles que nous ne les eussions jamais comprises sans lui.
La respectueuse affection dont il avait bien voulu nous permettre d'entourer sa noble vieillesse ajoute à notre douleur. Mais je connais des Provençaux de ma génération qui ne l'ont jamais vu ou qui l'ont vu à peine : aujourd'hui dispersés sur tous les points du monde, ils sentiront qu'avec la personne brisée de Mistral se perd en eux le centre d'une attraction suprême auquel correspondaient comme par un accord de sourires mystérieux, le nom et l'image de leur pays .
(( Ame de mon pays — Ame sans cesse renaissante^ — àme joyeuse^ fière et vive^ — qui hennis dans le bruit du Rhône et de son vent, — âme des sylves harmonieuses — et des c/olfes pleins de soleil, — de la patrie âme pieuse. »
Il nous fallait que l'auteur de cette grande oraison restât dans la vie. Nous étions nés, nous avions grandi à son ombre. Nous nous étions accoutumés à cette chanson solennelle, profonde et familière comparable à l'ébranlement du chêne sacré. Sans lui, nous ne pouvons nous empêcher de demander, dans le dernier repli égoïste de l'être, ce que nous allons devenir. Le sentiment d'angoisse et d'abandon est d'autant plus aigu qu'au moment où le poète quitte le monde et pénètre au tombeau qu'il s'était préparé, nous sommes dans l'état du pilote qui tient la barre ou du combattant qui porte les armes sur un terrain d'honneur qu'il est interdit
de quitter *. Ceux qui pourront accourir à Maillane et s'agenouiller devant la dépouille du grand Vieillard, témoin d'un monde et rénovateur d'un pays se fîgureront-ils quel sentiment d'amer regret nous gonfle le cœur ?
Lui seul, né d'une « race d'innocents » et, comme il disait, capable d'expirer avec un sourire, eût pénétré et démêlé l'affreuse nuance de notre envie :
n La cansoun de Paris, eût-il murmuré doue- ment, la plus grando pieta dou mounde ! »
La chanson de Paris, la plus grande pitié du monde ! Ce vieux proverbe, qui fait sans doute allusion au profond pathétique des trouvères d'Ilede-France, se retourne maintenant et joue comme un fer dans le coeur de bien des Provençaux exilés !
25 mars 1914.
1. Mistral est mort dans la semaine qui suivit l'assassinat de Calmette. Paris était houleux. Il était impossible de s'absenter honorablement.
Hé Dieu 1 se j'eusse estudié Ou temps de ma jeunesse folle,
En escripvant ceste parole
A peu que le cueur ne me fend.
F. Villon [Gr. Test., xxvi).