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LE SACRE D'AIX

Dans la belle et vieille cathédrale de Saint- Sauveur d'Aix-en-Provence, j'ai vu la consécration épiscopale de Mgr Penon. Il peut exister des cérémonies religieuses plus émouvantes ou même plus majestueuses, je ne crois pas qu'il soit possible d'en concevoir qui parle mieux à l'intelligence. La synthèse catholique s'analyse elle-même, emblème par emblème, en fournissant la raison et l'explication de ce que la pensée ou le cœur doit entendre par chacun de ces signes matériels. La tradition, l'histoire sont invoquées sans doute, mais le rapport logique est marqué avant tout avec une précision lumineuse.

Et, comme il convient, toutes les fois qu'il s'agit d'une grande chose, les satisfactions de l'esprit sont soutenues par un ensemble d'émotions plus générales qui intéressent l'homme entier. A peine ont-ils accompli les rites impressionnants du serment et de l'examen, le prélat consécrateur et ses assistants s'agenouillent, et celui qui doit être sacré se prosterne, la face contre terre, sur les trois

degrés de l'autel : ce moment, qui figure une sorte de mort mystique dont la nature humaine ressuscitera tout à l'heure entièrement renouvelée, prend toute la vertu de sa gravité solennelle par le chant mesuré et lent d'une litanie qui n'a point de fin. A chaque invocation, une vague légère et douce, formée d'un chœur nombreux de voix sacerdotales, jette au ciel un répons de plain-chant grégorien d'une justesse et d'une simplicité qui pénètrent, d'une grandeur, d'une noblesse qui dépassent tous les sommets.

Les officiants se relèvent. La magnifique cérémonie continue dans un ordre que je n'ai pas la prétention de commenter. Mais l'épisode de la fin est d'une familiarité toute pastorale. A peine revêtu des ornements de sa dignité, le nouvel évêque descend du sanctuaire et s'en va à travers l'église en bénissant le peuple. L'air étincelait sous l'ogive claire. Les rayons de la joie universelle se multipliaient en se reflétant. Une foule qu'on évalue à plus de six mille personnes se pressait, accourue de tous les points du diocèse et de la Provence. Les Provençaux avaient senti quelle part leur « nation « a prise à cette fête. Des sept évoques présents, un seul, Mgr Lobbedey, appartenait, malgré sa terrible couronne de cheveux noirs, à une région septentrionale. Mgr d'Aix est né à Lorges, dans le Var, Mgr de Marseille à LaCiotvit, dans son propre diocèse, Mgr de Digne, à Roque-

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vaire, Mgr de Fréjus, à Aix. Enfin l'évêque de Montpellier, Mgr de Cabrières, tient aux racines des plus anciennes familles de notre marche de Provence, sur la rive droite du Rhône. Cette assemblée des princes ecclésiastiques, qui prirent jadis une part si haute et si utile à l'administration civile de nos provinces (les sièges de Narbonne et d'Aix fournirent leurs présidents-nés aux États de Provence et de Languedoc), était dignement couronné par Mgr Penon, né dans la banlieue d'Aix-Marseille, dans la petite ville qui lui prêta son enchaînement de tours et de fleurs de Ijs pour servir de bordure à son écusson.

Certes, l'ardente foule aixoise ne s'amusait point à raffiner sur l'histoire ou sur le blasop, elle acclamait son fils et saluait son père ; elle « bénissait » à la lettre l'un de ses meilleurs maîtres et de ses meilleurs serviteurs, mais la gratitude et l'admiration conscientes se rencontraient avec des tendances moins claires, les forces du passé reparaissaient au grand complet.

Tous les anciens paroissiens de Mgr Penon étaient représentés et, se pressant autour de lui, baisant son anneau, demandant une bénédiction qu'il prodiguait en souriant de joie à tant de bonheur, il reconnaissait les charbonniers de Fuveau, les paysans de Saint-Rémy et aussi ses compatriotes de Simiane, dont quelques-uns ont bien voulu nous reconnaître et nous aborder pour nous

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parler de notre maître, pour nous dire : — Vous souvient-il ? Il retrouvait aussi plusieurs générations de prêtres de toutes dignités, ses aînés, puis ses condisciples, puis ses élèves, animés, comme d'autres, d'une gratitude sans borne et remémorant avec nous les jeunes années passées sous les fines arcades de ce collège catholique et de ce petit séminaire que la République a volés.

Il allait, bénissant le peuple, comme le rituel le porte, et le peuple lui répondait en le bénissant à son tour pour mille bienfaits. Je ne sais quoi de primitif relevait cette procession d'une intimité de légende, qui nous faisait songer à ces derniers temps de la Gaule romaine quand les cités s'étaient réduites à l'église, puisque là seulement survivait devant les Barbares un esprit de défense nationale et de bien public. Le spectacle vivant était beau comme une œuvre d'art. La composition de l'assistance où toutes les conditions et les classes s'étaient unies, donnaient l'idée de la véritable communauté française enfin reformée. Gomment n'eussè-je fait un retour sur moi-même pour tenter de me rendre compte, comme chacun, de mes vieilles obligations ? Si les dettes du cœur sont facilement condamnées par leur nature à la pudeur et au silence, la pensée est plus libre. Elle doit parler.

Mon cas obscur et isolé ne peut signifier quelque chose que dans son rapport avec la destinée de la plupart de ceux de mon âge. Notre génération

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donnait certainement le fruit parfait de tout ce que devait produire l'anarchie du xix^ siècle, et nos jeunes gens du xx® se feraient difficilement une idée de son état d'insurrection, de dénégation capitale. Un mot abrégera : il s'agissait pour nous de dire non à tout. Il s'agissait de contester toutes les évidences et d'opposer à celles qui s'imposaient (y compris les mathématiques) la rébellion de la fantaisie, au besoin, de la paresse et de l'ignorance. Le mot de scepticisme n'est pas suffisant pour qualifier ce mélange d'incuriosité frondeuse avec le délire de l'examen. Je crois bien que sous les folies résistait un fond substantiel puisque le même enfant qui s'indignait des sujétions du thème grée ou du vers latin, et qui se refusait à plier les ressources de notre langue aux difficultés de Salluste ou de Xénophon, passait des nuits entières à lire en tumulte, à relire sans choix, à repolir indéfiniment le bégayage informe de sa pauvre pensée. Signe d'étoffe naturelle, si l'on n'eût mis son point d'honneur à le méconnaître et à le nier avec tout le reste. Un à quoi bon? réglait le compte universel des personnes, des choses et des idées. C'était le néant même, senti et vécu.

A quatorze ans passés, je sais par le menu ce que j'aurais pu répondre à tout docteur du Vrai, du Beau et du Bien qui eût voulu me catéchiser. Mgr Penon ne l'essaya point. Il ne m'apporta point de « théorie de Tordre ». Soit réflexion ou expérience^

soit divin instinct de l'éducateur, ce maître incomparable préféra me mettre en présence de ce qui devait imposer silence à la férocité et à la malice de mon barbare parti-pris. Il m'oblig^ea, ou pour mieux dire, m'entraîna à la lecture des chefsd'œuvre de manière à me rendre un compte direct de leurs beautés vivantes. Là, il n'y avait rien à dire : il n'y avait plus qu'à voir, à sentir, à subir. On peut professer, quand on l'a lu chez Hugo, que le beau c'est le laid ou qu'il n'y a point de critérium de la perfection dans les arts : il n'en est pas moins sûr, de la plus douce et de la plus forte des certitudes, que les adieux d'Hector ou les implorations de Priam, ou la plainte d'Iphigénie, ou les chœurs d'Antigone ou, dans Virgile, la mort d'Orphée, se détachent, s'imposent à l'admiration, à l'amitié et à l'amour par un ascendant souverain. Nulle extravagance d'imagination juvénile ne prévaut contre une beauté qui nous suit jusqu'au fond de l'âme. S'il n'est point d'autre discipline, il y a toujours celle-là! La merveilleuse maïeutique de mon maître établissait ce que ces vérités de sentiment et de jugement contenaient de définitif, puisqu'il n'était pas une de nos analyses, pas un de nos parallèles minutieux, conduits aussi profondément que mon âge le permettait, qui ne me ramenât aux lectures de mon enfance, à Perrault, à Homère, à Racine, à La Fontaine et à Fénelon.

Tel fut mon premier ordre ou plutôt sa première base, à laquelle la vie, par la suite, ajouta d'autres

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