LE SACRE D AIX
constructions émanées du même empirisme, si profond et si sur quand on n'essaye point d'en exagérer la portée ! Je renonce à me figurer ce qu'aurait été ma pensée démunie de cet appui élémentaire. Si, en général, le petit barbare et le petit sauvage qui existent, dit Le Play, dans le cœur de tout homme enfant ont besoin d'être domptés et exorcisés peu à peu pour accéder aux dignités du genre humain, que dire de l'enfant d'un âge où la notion de toutes les valeurs avait été si ridiculement bouleversée ! Aucune idée, même évidente ou démontrée, ne se fût imposée sans cet adoucissement préalable, cet apprivoisement, voudrais-je oser écrire. Combien qui valaient mieux n'eurent pas ce bonheur de l'initiation nécessaire ! Par le naufrage qui recouvrit tant d'intelligences et de talents, j'imagine aisément ma propre noyade ; par la fermeté du terrain que nous foulons ensemble, par les grandes lignes du plan national auquel nous travaillons et par l'heureux succès de nos premiers efforts, je ressens mieux le prix du salut intellectuel : nos amis, nos lecteurs savent désormais comment est née ma part de coopération utile à la France.
Cette part vaut ce qu'elle vaut, mais elle procède d'un goût et d'une volonté de l'ord e dont la première inspiration doit être rapportée à celui qui en fut la source.
Juin 1911.
On pouvait lire Paul Arène et le méconnaître : son art, son génie se dérobent avec une grâce sauvage. i\Iais il n'était guère possible de le rencontrer sans être vivement frappé de son aspect. « Il va tout d'une pièce », dit quelqu'un qui ne l'a mé connu sous aucun rapport, « à petits pas, l'œil vil dans un visage immobile... C'est un ^léridional contenu dont l'abord étonne. On n'a jamais vu bouger un muscle de son visage. Même quand il parle, sa face au front large, à la barbe pointue, reste silencieuse. Il a l'air de sa propre image modelée et peinte par un maître. » M. Anatole France, de qui l'on vient de reconnaître le style nerveux et doux, retourne, dans un autre passage de la Vie littéraire, à la peinture de « ce visage immobile qui semble avoir été taillé dans le buis d'un bois sacré parmi chevrier aimé des dieux au temps des faunes et des dryades ».
Tel était bien le Paul Arène que nous avons connu. Il vieillissait un peu, et tous ses traits s'accentuaient. Les cheveux jadis châtain sombre,
devenus grisonnants, et que les dernières saisons couvrirent tout à coup d'une neige brillante, dégageaient, en s'éclaircissant, la courbe magnifique de la voûte du front. Un je ne sais quoi de farouche, d'âpre et même de dur qui paraissait dans toute la physionomie ne diminuait point, mais laissait voir, comme par transparence, la délicatesse, presque enfantine, du teint et des traits. Ainsi la sagesse de Paul Arène, sa sensibilité ne cessaient de percer sous la rudesse. Je donnerais beaucoup pour qu'un sculpteur se fût trouvé au lit du poète mourant pour mouler le masque glacé, car la mort dut creuser et souligner le visible travail de la maladie et de l'âge.
Paul Arène naquit le 26 juin 1843, sur la roche de Sisteron, ville de la haute Provence où sa famille était fixée depuis longtemps. Le nom d'Arène est fort commun par toute la contrée, jusqu'en Corse et en Italie ; il ne s'arrête même pas aux pays de langue latine. Homère parle, à plusieurs reprises, de « la riante ville d'Arène » et de « l'aimable Arène ».
11 y eut au xvi® siècle un Antoniiis Arena ou, ce qui revient au même, de Aliéna, de qui l'on connaît un poème macaronique, mélange bizarre de français, de latin, d'italien et de provençal, sur La Meijgra Entrepresa, c'est-à-dire sur l'expédition
malheureuse des Impériaux en Provence contre François P'^ : les Provençaux défendirent seuls leur pays, incendièrent leurs moissons, rasèrent leurs arbres et firent une guerre de partisans si bien menée que l'ennemi dut regagner Nice et le Piémont. Antoine Arène avait pris sa part de la guerre ; en bon homéride, c'était ses exploits qu'il chantait^ On lui doit aussi des poèmes enjoués ou burlesques sur les réjouissances des écoliers d'Avignon et les différentes figures de la danse ; il promettait à un de ses amis Ravnier, de l'Ile de Martigues, de le nommer un jour dansarum lo capitanus. Il pouvait transmettre ce grade, car il l'avait. Le roman de cette vie joyeuse plaisait à Paul Arène. Il aimait à se réclamer du vieil Antoine, tout au moins comme d'un aïeul spirituel. Il composa pour le buste du poète macaronique cette épigraphe provençale que je traduis :
Voici le portrait de maître Antoine Arène; — il vécut en hardi compagnon [hragard) et s'éteignit Tâme sereine : — écolier, puis soldat, félibre, homme de loi, — Provence Taugura comme un fils d'élection. — Soliès-Pont garde son berceau, puis, vers la fin, comme il était — juge dans Saint-Remy, canton voisin de Berre, — sur le parler latin il pila son grain de sel: — et toujours souriant soit en paix, soit en guerre, — il se battit pour la France et resta Provençal.
L'Arène moderne ne fut point sans ressemblance avec ce portrait de famille. Paul Arène se battit
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poxir la France et sut demeurer Provençal. Lui aussi fut « bragard », autant dire bon A'ivant et hardi rieur, bien qu'il préférât vivre et sourire en dedans. Son esprit avait bien quelque eho&e de la molle douceur des sables de la mer que son nom rappelait, mais cette arène primitive s'était, à la surface, cuite et durcie comme la brique, au vent des Alpes. Sortis peut-être du rivag-e de la déesse, ses arrièregrands-parents, fixés à Sisteron, étaient devenus d'assez rudes montagnards.
On est tenté de raconter sa naissance à peu près comme son héros le plus connu, Jean des Figues, conte la sienne : « Je Adns au monde au pied d'un figuier, il j a vingt-cinq ans, un jour que les cigales chantaient et que les figues fleurs, distillant leur goutte de miel, s'ouvraient au soleil et faisaient la perle. » Dès son enfance, le pays lui appartint. Il en connut par cœur les arbres, les herbes, les oiseaux, les rochers. L'école buissonnière lui offrait d'ailleurs un commentaire vivant des belles-Lettres qu'on enseignait au collège. Celles-ci convenaient à son souci, à son étude, à son amour de la nature. Elles lui fournissaient un langage capable de traduire ses goûts. Un écolier intelligent qui vit à la campagne n'a qu'à ouvrir les yeux pour y retrouver Horace et Virgile à tout bout de champ.
Ce trait n'est point particulier aux petits Français du Midi. On trouverait des indications du même
ordre dans les souvenirs d'enfance d'un Parisien comme Anatole France, qui passa plusieurs mois de vacances dans les campagnes mancelles et angevines, et jusque d'un Normand comme Gustave Levavasseur.
Mais voici notre Jean des Figues :
Vieux chênes verts que je prenais pour le hêtre ; larg-e étendue des bergeries latines ; petit pont sonore sous lequel j'ai tant rêvé... ; maigres ruisseaux presque à sec l'été, mais dont le murmure parmi les galets et les rocs sonnait harmonieusement à notre oreille ainsi qu'un son de flûte antique ; lointains souvenirs, paysages demi-efl'acés, je n'ai, pour les faire revivre, qu'à ouvrir deux livres bien jaunis et bien usés, les Géorgiques et les Odes. 11 y a là des fragments d'idylle, où vous ne verriez rien, et qui sont pour moi un coin de vallon ; des hexamètres emmêlés entre lesquels j'aperçois encore, comme entre les branches d'un buisson, le nid de merles que je découvris une après-midi en levant mes yeux de sur mon Horace, des strophes qui veulent dire un sommeil à Vomhre et dont moi seul je sais le sens. Est-ce dans Virgile, est-ce dans Horace tout cela ? Certes, je l'ignore ! Libre à vous de jeter au feu ces Vieux livres, si vous ne trouvez pas sous leurs feuillets les fleurs desséchées de votre enfance, et si, derrière les saules virgiliens, au lieu desblanches épaulesde quelque Galathée rustique, vous apparaît pour tout souvenir la tête furieuse de votre premier maître d'études.
Maître d'études, Paul Arène l'avait lui-même été, pendant un an ou deux, aux lycées de Marseille
et de Vanves ; il prit de bonne heure sa licence es lettres. Une petite pièce jouée avec succès à l'Odéon, Pierrot héritier^ lui fît quitter, en 1865, l'Université pour le journalisme. On a retenu de Pierrot héritier la chanson d'un tour agréable :
Du temps qu'on adorait les merles, Cléopâtre, reine du Nil, Dans le vin grec jetait des perles Grosses comme des grains de mil.
Or, je fais, moi, Polichinelle,
Autrement qu'elle :
En fait de perles, j'aime mieux Boire une larme de ma belle Dans un grand verre de vin vieux.
Il avait vingt-trois ans. C'est vers cette époque qu'il commença de collaborer au Figaro littéraire et fît les premiers vers provençaux qui parurent dans V Almanach avignonnais de Roumanille.
On ne sait pas assez que Paul Arène a honoré deux littératures françaises, celle du nord et celle du midi de la France. Ses meilleurs vers sont provençaux, comme sa meilleure prose ^ est française ; celle-ci est de premier ordre, mais ceux-là ne le cèdent qu'aux œuvres de Mistral. Pour la force du style, la vérité du sentiment, la finesse, la fraîcheur et la