Belaud de la Belaudière, poète provençal du ivi® siècle
du firmament, sur la fin d'une autre chanson d'amour de Paul Arène : « Le long du chemin de Saint- Jacques, — il J a un vol d'astres palpitants : — qu'une étoile s'en détache — moi, j'irai te la cueillir K » Cela est caractéristique. Les chansons de Paul Arène partent d'un petit coin de terre soigneusement déterminé, et d'où l'on va droit aux étoiles. Le défaut de ces beaux poèmes, c'est d'être courts et peu nombreux. Le plus long de tous, Lis Estello Jiegro, compte une vingtaine de strophes de quatre vers... Iffaut beaucoup produire pour fixer l'attention. Délicat, paresseux, plus prodigue de ses heures et de ses pas que de ses paroles écrites, enfin très sévère à lui-même, Paul Arène n'a pas donné le recueil de ses poèmes en langue d'oc. Ce qu'il a fait reste dispersé dans les florilèges.
Paul Arène tournait aussi de jolis vers français qu'il allait réciter à ses nouveaux amis les poètes parisiens.
Un incident faillit le brouiller avec cette troupe. Son Parnassiculet lui valut, un instant, de vives inimitiés. C'est une parodie du majestueux Parnasse contemporain-, qui venait de paraître chez l'édi-
1. Le Pont du Gard, écrit en collaboration avec Théodore Aubanel. La dernière strophe ne peut être que de Paul Arène.
2. Publiée quelque trente ans plus tard, l'Anthologie Lemerre(t. III), qui renferme plusieurs poèmes français de Paul Arène, avec une notice biographique, est muette sur le grave chapitre du Parnassiculet. La rancune du Parnasse aura été plus longue que celle de la mule du pape.
teur Lemerre. Les auteurs du Parnasse j étaient appelés tout net, dès la préface, « des Turcs attardés qui ont oublié, ou qui ne savent peut-être point que le carnaval romantique est clos depuis? trente ans ». Quelque talent était concédé à deux ou trois de ces Parnassiens, qui n'en étaient que plus sévèrement repris sur leurs extravagances : (( Que les enfants de chœur fassent la cabriole derrière Tautel, passe encore ! mais des chanoines ! h Entre ces chanoines aussi peu épargnés que les enfants de chœur dans les feuilles narquoises du Parnassiculety un certain Narapatissejou, à qui Tob faisait entonner gravement ce couplet :
Iraouady, tes vagues saintes Aux vagues saintes du Kiendwen Disent les fureurs et les plaintes Du fier rajah de Sagav^en,
rappelait, à ne s'y point tromper, M. Leconte de Lisle. Un autre, le héros d'Avatar, sonnet qui débute par ce distique :
Près du Tigre, sous l'or des pavillons mouvants, Dans un jardin de marbre où chante une piscine,
et qui se ferme sur ce vers :
Je suis chanteur lyrique et je couche tout nu,
était montré du doigt, selon la chronique du temps^ comme un frère jumeau de M. Catulle Mendès, Celui-ci, emporté par la juste colère, envoya bes témoins à Paul Arène.
Un certain nombre de poèmes de Paul Arène date du même temps. Ceux qu'il a composés plus tard ne se distinguent pas beaucoitp de ces premiers ouvrages. Le vers d'Arène se reconnaît aisément à je ne sais quoi de pur et de bref dans le style et à la sécheresse élégante du tableau qui s'égaie parfois d'un sourire. On cite volontiers le début et JsL fin de La Bouquetière :
Épris des margots idéales Et rêvant au siècle dernier, Je la rencontrai près des halles Qui portait un petit panier...
Elle était blonde,, presque rousse, L'œil malin, mais bon en dessous, Et Tendait,, piqués dans la mousse.
De petits bouquets à deux sous. . .
La fraîcheur de Ta bouquetière Me fit désirer son bouquet.. .
Froiilin, je le dis sans reproche.
Avait, ce matin, oublié De mettre de Tor dans mes poches, Et j'étais fort humilié.
Elle, devinant ma pensée, Prit le bouquet entre ses doigts :
« C'est le dernier, je suis pressée Vous me paîrez une autre fois. »
Puis elle rit, étant de celles Qui, plébéiennes au cœur haut, D'une rep.rise à ses dentelles Faisaient crédit à Diderot.
Tl y a aussi dans le Noël en mer un modèle de îécit, nu et simple, sans autre accent que celui de
PAtL ARENE
la vérité et de la nature. On pourrait v désirer plus de chaleur. Le vieux pêcheur Thamus, dont il est question dans Plutarque, a entendu les voix mystérieuses annoncer la mort de Pan, La naissance du dieu nouveau; et, tout en conduisant la barque à travers les écueils, sa longue expérience lui inspire un sage discours d'espoir et de crainte à la Lucrèce, à la Voltaire :
Qu'il vienne do,n<i ! Qu'il vienne enfin l'enfant débile
Et divin, si longtemps promis par la Sibylle !
Qu'il vienne celui qui, détrônant le hasard,
Doit donner à chacun de nous sa juste part
De pain et de bonheur ! Plus de maux, plus de jeûnes !
Les Dieux sontbons parfois, mon fils, quand ils sont jeunes ! . .
La fin de ce ?^oêl n est pas moins eurieuse. Mais tout serait à citer, et je ne puis que mentionner un autre poème d'Arène, qui a de la grâce. Pourquoi Vénus est-elle blonde ? 11 faut avouer cependant que ses vers français laissent Paul Arène dans l'attitude difficile du chanteur plein de mépris pour les fausses beautés à la mode, mais qui ne peut atteindre aux parfaites beautés.
Deux mois de l'été 1868, juillet et août, lui suffirent pour traeer les deux cents pages accomplies de Jean des Figues, son chef-d'œuvre.
Il ne faut pas résumer Jean des Figues, mais le lire, devoir auquel les dernières g-énérations ont trop manqué. De là les lacunes profondes des jugements sur Paul Arène. Jean des Figues doit être vu en tête des ouvrages de ce maître dans l'art des contes. Il les éclaire tous. Dans La Chèvre d'or, dans Domnine, un chœur d'allusions subtiles ramène sans cesse la pensée à ce premier livre.
Il faut le lire encore pour un autre motif. Ecrit dans une langue aussi ferme que sûre, d'un style aussi simple que pur, Jean des Figues sera compté entre les monuments de la prose française. Petit monument, si Ton veut. Un petit monument au pied de l'Acropole nous conserve, plus clairement que les hautes colonnes du Jupiter Olympien, le souvenir exact, le témoignage clair de ce que furent le goût et la grâce à Athènes. Bien des ouvrages ambitieux pourront être emportés ; si Jean des Figues reste, l'on saura que le goût français n'avait pas disparu vers le troisième tiers du xix® siècle.
Jean des Figues renferme, d'ailleurs, un sens assez considérable, je ne sais si l'auteur l'y voulut mettre de propos délibéré ; mais à mesure qu'il racontait, en y prenant plaisir, l'aventure du petit garçon de Canteperdrix, de son âne Blanquet et de Roset, sa Bohémienne, Paul Arène s'apercevait peut-être qu'il faisait un véritable panégyrique du naturel en toutes choses. Sans trop peser sur cette idée, il lui permit de transparaître çàetia.
Né en plein champ, comme on Ta vu, et ramené à Canteperdrix dans un sac plein de ligues que son père avait pendu au bât de Blanquet, Jean reçut quelque coup de soleil de trop. Ce rayon, lui mettant cigale en tête, lui fît faire bien des sottises. Son vice ordinaire fut de perdre de vue les choses et de se payer sur les mots, qui n'ont point de réalité. Cent fois il négligea l'avertissement du plaisir ; cent fois il étouffa son cœur pour l'image d'une chimère.
Dès l'âge le plus tendre, ayant découvert dans la malle d'un certain sien cousin, le cousin Mître, un paquet de lettres d'amour, Jean des Figues rêva de connaître l'amour. L'amour ne se commande pas, il ne naît pas à point nommé ; le petit Jean n'en put trouver qu'une pâle contrefaçon qui, du reste, suffît tout d'abord à lui remplir l'âme, et quand le vrai amour survint, la place était prise... Sous le frais et vivant baiser de la jeune Bohémienne, puis à la sensation délicieuse que lui laissa le goût de ce beau fruit de chair, il continua de préférer les grâces minaudières d'une petite demoiselle, froide, blonde, ignorante, et ses rendez-vous inutiles à l'extrémité du jardin.
A Paris, où il arriva sur l'âne domestique, Jean des Figues se paya de moindre monnaie encore. Ses meilleures maîtresses furent les dames d'utopie qui hantaient Fécritoire et le pupitre des musagètes contemporains, Malaises, Grecques ou
Bédouines, revêtues des costumes les plus variés, mais, les malheureuses ! sans corps. En vain la petite Roset emprunte l'un de ces eostitmes pom^ rejoindre son Jean dans le cénacle des rencliéris. Il la repousse ou il la perd de façons ridicules. Elle l'aime et le lui fait voir. Mais il me songe qu'à publier sur un beau papier le volum;© de Mes. Orffles-.
Misère et folle vanité 1 Jean des FigTacs dut traverser bien des épreuves avant que de connaîllre enfin la saveur et la vérité de la vie. Un important de Canteperdrix faillit lui collo<juer sa fille et la jolie Roset lui échapper à tout jamais ; pendant plusieurs semaines Jean ne l'avait-il pas pleurée, la croyant morte et enterrée pai' des Bohémieas sous le tro-nc d'un figuier ? Heureusement, il n'y avait d'enterré au pied de cet aarbre que le gi^so^n Blanquet. Rosetet Jean se rejoignirent, lestristesses s'évanouirent, les sottises s'oublièrent, on n'eut pas à se pardonner, et Jean des Figues aima comme l'y invitait raisonnablement la nature.
Cette analyse a le défaut de dessécher une narration charmante de vivacité et de grâce. Je voudrais m'excuserpar une citation. Gopierai-je la patge où l'on croit sentir renaître le vent des fîeiirs2 ou le portrait du notaire cantoperdrisien, M. Tullius Cabri dens, académi<;ien, numismate, botaniste et violoniste, qui montrait un si vif dédain pour les poètes provençaux, a des gens qui écrivent en patois et qui ne sont membres de rien » ? Vous
montrerai-je M"® Reine? Ou rapporterai-je l'histoire de la façon miraculeuse dont cette jeune demoiselle avait été conçue ? Préférez-vous la lettre que reçut Jean des Figues d'un père justemienl courroucé des Ij^riques débordements qui s'étalent dans les sonnets de Mes Orgies ?
Tout compte fait, mieux vaut détacher de ce premier livre de quoi montrer ce que Paris avait ajouté de nouveau à la sensibilité provençale de Paul Arène. Voici Roset et Jean des Figues vagabondant par les fraîches campagnes du Valois ejf du Parisis : •*.
Roset n« connaissait, comme moi, que les belîcfr aridités du Midi provençal, ses côtes plantées d'oliviers couleur d'arg-ent et d'amandiers au feuillage pâle, ses rochers couverts de lavaade et ses ravines brûlées d«. soleil sans un brin d'herbe, où coule sur la marne bleue un mince filet d'eau claire.
Ici, au contraire, la verdure et Teau, les fleurs humide?, les mousses mouillées où le pied s"'enfonce. et partout, même aux endroits élevés du bois où n'apparaissent ni élang ni fontaine, un bruit d'eaux cachées qui vous enviromie, comme si de petites sources couraient de tous côtés sous vos pieds evt nombre infini, et montant par d'invisibles canaux dans Tiiatérieur des hautes herbes et jusqu'à la cime des grands arbres, venaient se résoudre en vapeur sur la surface veloutée des feuilles et affluer plus abondants aux lèvres toujours fraîches des fleurs.
« — Cest plus beau, disait Roset dans son enthou-
siasme, oui, c'est plus beau que le travers des Sorgues à Maygremine. »
Telle est la veine parisienne de Paul Arène. Elle ne cessa de lui inspirer de petits tableaux qui sont des merveilles de raison et de vérité. Pour le sentiment du paysage d'Ile-de-France, cette Attique du Nord, je ne connais qu'un écrivain qui ait surpassé le provençal, et c'est Gérard de Nerval qui, de son côté, accomplit aussi le prodige inverse : né du Valois, il trouva d'admirables pages pour marquer les tons de lumière ardente, les traits de pure sécheresse de la Grèce et de l'Orient. Curieuse parenté de deux génies charmants, et injustement méconnus ' !
Sans chercher la raison de cette affinité, il reste à dire que la seconde partie de Jean des Figues exprime à merveille les sentiments de Paul Arène : comme bien d'autres Méridionaux, comme l'empereur Julien, dont il rappelait volontiers le témoignage, comme Montaigne encore, il adorait Paris. Il aimait Paris pour tous les villages divers dont la ville est formée, pour la vie familière et intime qui se dévoile à qui l'étudié dans les coins, et encore, parce que l'on j rencontre un grand nombre de Provençaux morts ou vivants qui aidèrent un peu à
1 . Depuis que ers pages ont été écrites, la nouvelle génération littéraire a réparé la moitié de Tinjustice. Jeunes filîes et jeunes gens commencent à savoir par cœur Sylvie, Angélique, les sonnets et les chansons des Filles du feu. (Note de J915.)
former cette grande ville, tête et cœur de notre patrie.
Quand la guerre éclata, Paul Arène mit immédiatement en pratique la devise de cette Ligue du Midi, tant calomniée par l'histoire ; il se dit, comme beaucoup de ses camarades, Marseillais ou Gavots : « Allons au secours de Paris » et partit avec les soldats de sa ville natale qui l'avaient choisi pour leur chef. « Ce petit homme raide et tranquille devait avoir l'air assez crâne, en 1870, dans sa vareuse de capitaine de mobiles ^ . » La fameuse chanson du Midi bouge fut composée à cette occasion.
Demain sur les tombeaux Les blés seront plus beaux.
Serrons nos lignes !
Nous aurons, cet été, Du vin aux vignes, Avec la liberté !
Un', deux, le Midi bouge.
Tout est rouge ! f
Un', deux! ^^^*
Nous nous fichons bien d'eux.,
d. On ne se lasse pas de citer sur cet article M. Anatole France, le seul critique qui se soit occupé sérieusement de Tauteur de Jean des Figues^ dont « Sarcey n'a loué que le talent de torero ».
On retrouvera Le Midi bouge plus loin- Dès clironiques, des contes, des poèmes, des saynètes rimées, tout cela net, gracieux et fin, occupèrent après 1870 les jours de Paul Arène. C'étaient les temps des vieilleries bruyantes du naturalisme et du renaissant parnassisme. Tout ce que pouvait faire notre conteur était donc d'attendre la gloire, en peignant tour à tour son vieux Rhône et sa bonne Seine. Un pot de fleurs à une fenêtre ou des bouts de futaie entrevus par-dessus des murailles bordées de lierre, inspiraient la méditation ou le commentaire. Quant aux choses de son Midi, il les passait en minutieuse revue : de l'Arlésienne blonde à TArlésienne brune, de l'olive verte à l'olive mûre, du nougat de Gardanne, épais et noir comme la poix, au nougat d'Istre, blanc, léger et diaphane comme une hostie, depuis les souvenirs du paganisme antique, comme ceux qui faisaient invoquer le dieu Pan, sous le vocable de saint Pansi, aux paroissiens d'un vieil ermite [La Mort de Pan), jusqu'aux traces laissées par la Révolution ou la Restauration dans le régime de la terre ou l'état des esprits [Le tors d'Entrays ^, Le Clos des âmes), enfin jusqu'à ces plaisanteries singulières que l'homme du Midi se fait volontiers à lui-même [Le Canot des six capi-
1. Une des rares pièces où Paul Ajrène ait fait abus des provençalismes dans le langage. A cet égard, il fut très sobre.
t aines), Arène recueillait tout le pittoresque de sa patrie. Il y mettait une conscience profonde, avec un art extrême à g-énéraliser le détail. Dumas voulait que l'on donnât le nom de Victor Hugo à une étoile nouvelle ; il faudrait appeler du nom de Paul Arène soit un nouveau ruban dans la coiffe des filles d'Arles, soit une variété nouvelle de cyprès, d'olivier, de pin ou de ces châtaignes de mer dont il nourrissait volontiers ses amis de prédilection.
On le ferait sans raillerie, comme il faisait. Car il faut admirer combien, sur les sujets les plus délicats et les plus dignes de soulever la juste mdignation de Canteperdrix, de Rochegude ou de Pamparigouste, son tact exquis préserve Arène d'écrire jamais une raillerie trop acide. La religion de la patrie menait, mais retenait, entraînait et précipitait, mais en l'arrêtant au point juste, cet écrivain doué d'un sens du ridicule si fin. Il n'avait point de peine à suivre les conseils de ce sentiment et ses compatriotes lui savaient gré de ne pas retourner contre le sein de la Provence quelques armes légères aiguisées par des Provençaux.
Cette touche sans fiel ni venin apparaît dans un chapitre du Canot des six capitaines^ intitulé «Parfums et fleurs » . Ce texte pourrait aussi montrer comment toute chose s'imprègne d'ambroisie quand les dieux bons le veulent bien :
Saint-Ayg-ous n'était pas précisément rentier. Il n'exerçait aucune des pai&ibles industries que ses con-
citoyens exercent. Il n'avait pas de moulin à huile, il ne salait pas d'olives, il ne séchait pas de figues, il ne menuisait pas de cannes avec la palme des dattiers, il ne distillait pas de liqueur locale en macérant au soleil des baies de myrte dans de la vieille eau-de-vie, il ne combinait pas cette exquise saumure noire, le pey-sala, bouillie d'imperceptibles petits poissons triturés qui, jadis, sous le nom de garum, faisait se pourlécher les babines romaines, il ne pressurait pas les tomates comme fabricant de jus de tomates, ni les étrangers comme propriétaire de villas...
Saint-Aygous, pour fortune, possédait au quartier de la Badine un tout petit clos précédé d'un tout petit pavillon.
Dans le pavillon s'arrêtaient, du matin au soir, les passants encouragés par une enseigne accueillante ; dans le clos, cent dix orangers épanouissaient leurs fleurs au soleil et mûrissaient leurs fruits à la brise marine. Chaque jour, une vieille femme, armée d'une courge creuse taillée en longue cuiller, versait au pied de chaque oranger, avec une religion toute chinoise, l'humble mais féconde offrande laissée au pavillon par les passants de la veille !
Et voyez les mystères du circulus : le parfum des fleurs ne semblait que plus doux, la saveur des fruits plus exquise. Les cent dix orangers, à 10 francs par pied et par an, rendaient, tant en fruits qu'en fleurs, 1.100 francs, la vieille femme une fois payée; et, tandis que, dans le Nord, avec des lieues de forêt, un homme peut se trouver pauvre, Saint-Aygous, avec ses cent dix orangers et son pavillon, portait des souliers de toile en tout temps, des pantalons blancs, des
vestes courtes, et se promenait de la ville au Bigorneau, un parasol sous le bras et coiffé d'un chapeau manille baissé sur les yeux et relevé sur la nuque, ce qui, dans Antibes et tout le long du littoral, est l'apanage de la richese.
Au Bon Soleilj La Gueuse parfumée, parus à des dates diverses, renferment les principaux contes de Paul Arène ; ces deux volumes ne se distinguent guère l'un de l'autre que par le titre. On sait que le second tient son nom de Godeau, évêque du pays, qui, voyant la Provence pauvre et triste sous le myrte et sous l'oranger, l'avait comparée, dans ses lettres, à une « gueuse parfumée ». Arène fît à ce joli mot sa nouvelle fortune.
La Chèvre d'or est une histoire de Maugrabins et de Maugrabines, qui se déroule dans un petit village de la Provence orientale. Une chèvre mystérieuse, gardienne d'un trésor caché, et une chevrette vivante, misé Jano, la maîtresse de celle-ci. M"® Norette Honnorat, enfin cinq ou six personnages de moindre importance en font les frais. Et tout ce monde se trouve être un peu mahométan.
Pour l'expliquer, Arène nous découvre le fond de son cœur :
Plus que la Grecque qui, avec ses yeux gris bleu s'encadrant de longs sourcils noirs évoque la vision de quelque Gypris paysanne, plus que la Romaine dont souvent tu admiras les fières pâleurs patriciennes, me plaît, rencontrée au détour d'un sentier, la souple et
fine Sarrasine, à la lèvre ix)uge, au teint d'ambre. Et tandis que d'autres sentent ieur cœiîr battre à la trouvaille d'un fragment d'urne antique ou d'une main de déesse que le soleil a dorée, je ne me sentis jamais tant ému qu'un jour dans Nîmes, près des bains de Diane, dont les vieilles pierres disparaissaient sous un écroulement de roses, en foulant parmi les débris le plafond de marbre fouillé et gaufré que les envahisseurs, venus d'Afrique et d'Espagne, ajoutèrent ingé nûment aux ornements ioniens du temple des nymphes.
La Chèvre d'or est symbolique. Je pense qu'Arène a voulu désigTier par le nom du trésor tous les biens de la terre, tenus pour méprisables en comparaison de l'amour. De siècle en siècle, une famille du Puget-Maure s'est agitée et déchirée afin de connaître le lieu de la cachette.
Au XVI* siècle, TafFaire que voici marqua un terrible épisode :
Vers Tan 1500, deux cousins, l'un Gazan, l'autre Galfar, se trouvèrent en rivalité pour épouser une cousine : non qu'ils l'aimaient ; elle était, il est vrai, admirablement belle ; mais aussi pauvres l'un que l'autre, s'étant ruinés, l'aîné à faire des caravanes sur mer, l'autre dans les tripots d'Avignon sous prétexte d'étudier la médecine, c'est surtout le secret du trésor qu'ils désiraient d'elle.
Aucun ne voulait céder. Ils se querellèrent, et le cadet souffleta l'aîné.
Puis, sans que personne les vît, un soir, tous deux
Gain, tous deux Abel, ils allèrent dans la montagne, du côté delà chapelle que déjà un ermite g-ardait.
Au milieu de la nuit, l'ermite crut rêver que quelqu'un frappait de grands coups à sa porte et, s'éveillant, il entendit : « Au secours ! j'ai tué mon frère I » Alors, étant sorti, il vit à la clarté des étoiles, dans l'herbe du cimetière, un jeune homme étendu, dont un cavalier plus âgé, mais lui ressemblant singulièrement, soutenait la tête.
Comme le jeune homme se mourait, Termite le confessa. Et quand le jeune homme fut mort, le cavalier qui se tenait debout, appuyé au mur, dit : « Mon père^ il est grand temps que vous me confessiez aussi ! » Alors Termite^ se retournant, vil sur son pourpoint ensanglanté le manche d'un long poignard qu'il s'était enfoncé dans la poitrine. Et quand il fut confessé, le cavalier retira la lame et se coucha dans l'herbe à côté de l'autre dont il baisait, en pleurant, les cheveux et les yeux.
Le matin, au moment de les ensevelir, on les trouva enlacés si étroitement, que pour séparer leurs cadavres il aurait fallu briser les os des bras. On les mit ensemble, sans cercueil, dans la même fosse, et une messe fut fondée pour Fâme de ceux qui sont morts.
Or, Norette Honnorat passe pour la dernière dépositaire du malfaisant secret. Mais elle ne consent à mettre sa main dans la main d'un époux qp'après qu'elle s'est assurée qu'il nourrit un profond dédain pour les richesses de Mahom. C'est pourquoi certain talisman pendu au cou de la chevrette est
(sacrifice peut-être inutile !) jeté à la mer, et les générations qui naîtront dans le Puget-Maure seront absolument délivrées du souci qui avait attristé leurs aïeux. Norette est devenue mère, (( mère avec emphase », écrit joliment Paul Arène, au dernier feuillet de ce conte sans déclamation.
A La Chèvre d'or succédèrent Les Ogresses^ Le Midi bouge ^ ingénieux recueils des mêmes récits dontnous avons vu l'essence, puis un livre charmant, écrit en collaboration avec l'historien de Vadier et de Gambetta, M. Albert Tournier, Des Alpes aux Pyrénées^ journal de voyages accomplis dans le Sud-Ouest et le Sud-Est par des troupes de cigaliers et de félibres parisiens, encore d'autres Contes et, presque en dernier lieu, Domaine.
Domnine le montre peut-être plus sobre, plus dépouillé, plus lumineux encore que La Chèvre d'or. Pour la saveur des impressions, pour la sage et profonde économie de l'ouvrage, cette histoire passionnée forme un petit chef-d'œuvre, presque aussi expressif du génie méridional que de la personne privée de Paul Arène : tous les personnages qui y paraissent montrent autant de réflexion que de sentiment et de vie. Gomme toujours, l'existence rochegudaise est fixée dans ses moindres traits.
On put seulement remarquer l'excès de sécheresse dans quelques-unes des petite légendes que Paul Arène publia dans les journaux après Domnine. La faiblesse fut passagère, et, pendant sa dernière
année, comme si les repos de convalescence l'eussent renouvelé, il parut retrouver les forces de sa jeunesse. Tout devenait frais et vivant sous sa plume iacile; un sobre coloris rehaussait le trait fin, la ligne harmonieuse de la narration. Un nouveau Jean des Figues semblait donc nous être promis.
Pour achever de se remettre, Paul Arène alla s'établir dans le Midi. C'était au milieu de l'été ; il ne quittait pas sans regret Paris, ses rues et ses jardins, la petite maison champêtre de Clamart, où îa bonté de l'air, l'ample douceur du bois lui avaient rendu la santé. Sisteron et Antibes lui firent accueil leur à tour. Et cependant, il se faisait peu d'illusion. Mais son égalité d'âme était parfaite. Ce << bon soleil » qu'il vénérait comme un ami et comme un dieu le réchauffa et le soutint quelques semaines. I^s lecteurs du Journal eurent de nouveau l'occaskm de vérifier la renaissance de l'imagination et au sentiment de leur chroniqueur. Mais comme tout le monde reprenait confiance, les dernières approches 4u solstice d'hiver nous l'ont enlevé brusquement de sa solitude d' Antibes, le 17 décembre, au soir.
Ramenés à Sisteron par les soins d'une sœur fidèle, M"*^ Isabelle Arène, et d'un disciple dévoué, M. Auguste Marin, rejoints bientôt par M. Albert Tournier, les restes de Paul Arène ont été rendus à la terre natale, au milieu d'un grand concoiu's de peuple. De la gare à l'entrée du cimetière, Tenter-
rément fut suivi par un berger et son troupeau, que les sons d'une marche funèbre, exécutée par la musique locale, avaient charmés. Un conteur d'une si élégante rusticité n'eût point réglé le convoi de ses funérailles autrement que ne fît le caprice du bon hasard. Il repose parmi les siens, sous les herbes et les roches qu'il a aimées ; la main d'un ami a glissé dans son cercueil quelques figurines d'argile qu'il destinait à la crèche de la Noël suivante, jusqu'à laquelle il n'a pu conduire ses jours. Ces objets familiers divertissent son ombre; son nom deviendra mémorable et vénérable, entre des murailles et des tours qu'il sauva des démolisseurs. Son nom grandit déjà parmi tous ses compatriotes de France, parmi tous les lettrés du monde, à qui la douceur de notre lang-ue est sacrée. Un peu partout, pendant longtemps, aussi longtemps que dureront les deux langues de Jean Racine et de Frédéric Mistral, sera gardée l'épitaphe de Paul Aliène :
M'en vau Vamo ravido D'a.ve pantaia ma vido.
« Je m'en vais l'âme ravie — d'avoir rêvé ma vie. »
Ce défenseur du naturel en toute chose n'ignorait pas qu'il faut savoir fermer les jeux et corriger la réalité par le songe.
Janvier 1897.
ET LE CHANT d'aSSAUT DES CAMELOTS DU ROI
Le Midi bouge est donc Tœuvre de Paul Arène ; mais il passa longtemps pour une chanson populaire, conçue par un barde anonyme, reprise et lancée par les foules, recueillie après coup par des lettrés pieux.
« On sait, dit M. Anatole France, que Paul Arène fut, en 1870, capitaine de francs-tireurs et qu'il mena cent Provençaux à la guerre. Il avait composé paroles et musique, une belle chanson martiale que ses hommes chantaient en marchant. Il n'est que juste d'ajouter qu'ils se conduisirent au feu comme de braves gens qu'ils étaient...
« Après la guerre, Paul Arène déposa le képi et le ceinturon. Vers 1875, se trouvant à Paris, qu'il aimait parce que c'est une ville où il y a beaucoup d'arbres, il fut invité à une soirée, chez une dame qui lui promit de lui faire entendre une chanson populaire, une chanson vraiment naturelle, celle-là, dont on n'avait jamais connu le père et qui avait
été recueillie chez les bergers. Paul Arène se rendit à Finvitation. On chanta : « le Midi bouge^ tout est « rouge », et, quand ce fut fini, tout le monde d'admirer et d'applaudir. Il n'j avait point à s'y tromper. C'était bien la poésie naturelle, née de l'amour et formée sans étude : sa beauté le disait assez. Comme on entendait bien dans ces vers, dans ce chant, la voix des héros paysans qui ont donné leur vie sans dire leur nom !... Non, certes, ce n'était pas un artiste, un poète de métier qui avait conçu ce Midi rouge. »
Et que dit Paul Arène ?
« Il écouta et se tut. Un autre de moins d'esprit se serait plu à rassembler sur soi les louanges éparses. 11 eût troublé les enthousiasmes. Arène aima mieux en jouir et il y trouva un plaisir 'plus délicat. Il approuva d'un signe de tête. Peut-être même se donna-t-il le plaisir de partager l'illusion générale et de considérer pour un moment sa chanson comme une chanson populaire, comme un chant de l'alouette française, jeté un matin sur le bord du sillon ensanglanté. Et, après tout, il en avait le droit. Quand il la fit, sa chanson, il n'était plus seulement Paul Arène, il était le peuple de France, il était tous ceux qui allaient, le fusil sur l'épaule, se battre pour la patrie. Elle courait les routes, faisait halte, le dimanche, dans les cabarets de village. Il a bien fallu quelqu'un pour la faire et le poète n'était pas toujours berger... »
LE MIDI BOUGK 277
Celui-ci était le plus fin lettré qui fût sorti d'un collège de Provence, depuis Mistral. Où M. Anatole France commet une petite erreur, c'est en attribuant la musique du Midi bouffe à Paul Arène. Non. L'auteur des paroles a pu j faire quelques arrangements, mais les « filles d'Avignon » savent très bien que cet air-là est un peu plus ancien que la dernière guerre. Un rédacteur anonyme du Proffrès républicain de Lyon ^ assure que c'est un « air de cantique ». Ne l'en croyons pas.
L'air du Midi bouffe est celui de la chanson
populaire des Filles d^Aviffnon, autrement dite des
Teinturières :
Li fiho d'Avujnoun Soun coume li mieloun
Sus cent cinquanto N'i a pas un de madur
La plus galanio...
Mais l'air ultra-léger a lui-même une origine auguste et royale que Mistral aimait à rappeler en souriant, car une tradition qui le fait remonter au XV® siècle en fait honneur au roi Renç en personne. Ce dernier comte de Provence est donc à l'origine du chant royaliste emprunté au poète républicain.
Paul Arène avait adapté son poème nouveau à cette mélodie ancienne. La différence des temps et la divergence des directions politiques n'em-