‹ L'étang de BerreChapitre 45 sur 68 · REFRAIN · texte numérisé non relu

REFRAIN

— Non, non, la France bouge Et voit rouge.

Non, non !

Assez de trahison !

— Tant pis, dit le rabbin, Je tiens tout dans ma main.

J'ai la police Et, pour violer la loi,

Une justice De magistrats sans foi.

— Non, non...

Le rythme léger et souple, prêtant à l'acclamation lyrique autant qu'à l'invective, pourquoi ne pas ajouter :

Notre jeunesse en fleur j|

Vous a donné son cœur, ^

Roi magnanime 1 Menez-la jusqu'aux cieux

De cime en cime.

Sur vos pas glorieux.

Et la dernière strophe du poème de Paul Arène^ ainsi aménagé, put même être transcrite à pes, près littéralement. Elle dit :

Demain sur leurs tombeaux Les blés seront plus beaux

Formons nos lignes !

Nous aurons cet été

Du vin aux vignes, Avec la liberté.

Mais on ne saurait vouloir la mort de l'ennemi de l'intérieur. Il suffît de le mettre à la raison. Les seuls tombeaux qui risquent d'être élevés, ce sont les nôtres car, si nous observons les règles d'une

guerre en dentelle, il nous a répondu par une guerre à mort ^ . Nous pouvons écrire *

Demain sur nos tombeaux Les blés seront plus beaux

Formons nos lignes I Nous aurons cet été

Du vin aux vignes, Avec la royauté.

La métamorphose du dernier vers va de soi.

Quand à Paul Arène il se fût doucement résigné à ces variantes et interpolations, inséparables de toute poésie populaire qui se respecte. On est un aède préhomérique ou on ne l'est pas. Nulle chanson ne fait son chemin dans l'âme du peuple sans souffrir un grand nombre de mutilations glorieuses. Mais peut-être qu'un poète irritable aurait fait remarquer non sans amertume que cette chanson républicaine n'était pas faite pour des royalistes. A cela répondent le cours des années et celui des idées, la marche du siècle et le progrès de l'esprit français qui en ont décidé autrement. Ce qui enflammait la jeunesse^ de 1860 à 1870, était la démocratie, humanitaire et libérale ; quand il fallut courir aux armes, son patriotisme dut rendre un son républicain. De 1908 à 1914, le courant fut tout au rebours et l'esprit, qui est le maître, souffla du côté

1. Ceci n'est pas une façon de parler. Il est impossible de ne pas rappeler, par exemple, le guet-apens vénitien dont notre ami Maxime Real del Sarte porte la cicatrice bien antérieure à la guerre de 1914-1915.

opposé. Eût-il été bien difficile de persuader Paul Arène qu'il n'y a rien à faire conti*e ces retours d'opinion ? Le réactionnaire peut et doit réagir contre ce qu'il désapprouve. Un véritable républicain doit s'incliner devant l'expression régulière de la volonté du souverain.

8 février 1865 — i7 janvier 18%.

Interrupta^, c'est la juste épigraphe pour un tombeau de Paul Guigou. On a réuni sous ce titre les membres essentiels du monument brisé que se destinait sa tristesse. Inachevées, pendantes, mais commencées sans le moindre espoir et comme pour le cimetière, ces pièces sont d'un homme qui savait

1. Paui Guigou, Interrupta^y préface de M. François Coppée, frontispice de M. Puvis de Chavannes. (Paris, librairie Pion, 1898, in-18.)

Né à Marseille le 8 février 1865, notre ami est mort dans cette ville le 17 janvier 1896. Il était venu à Paris, où il fut le précepteur des enfants de M™* de Martel (Gyp). Il laissait des vers exquis épars dans des revues. Il avait publié dans \e Figaro des pages remarquables sur Carrière, sur Puvis de Chavannes qui professait pour lui une haute estime.

En 1894, il avait remplacé M. Bouillon-Landais comme conservateur du Musée des beaux-arts de Marseille. Cest là qu'il est mort en pleine jeunesse. Guigou a écrit la préface aux Reliques de TelUer, publié des volumes pour les enfants, illustrés par Vimar : VArche de Noé (1894); L'illustre dompteur (1895),

que l'ébauche resterait loin du terme, quelque ouvrage qu'il entreprît.

Elles montrent comment sa mort eut moins que sa vie caractère d'interruption : imaginez une de ces âmes heureuses que Virgile nourrit dans les champs Élysées du suc de l'oubli éternel ; passe un dieu ennemi qui la désigne et la chasse vers la lumière, elle s'enfuit en gémissant par la porte de corne, d'où se traîne sur terre la langueur de son souvenir : au premier signe favorable, par la porte d'ivoire, elle rejoindra la patrie.

Plus j'y pense, plus cette vie de Paul Guigou se présente comme un exil. Il eut les maux du voyageur, inquiétude, nostalgie et mélancolie : rarement dans son lieu, prêt à la rnigration, toujours bâton en main et paquet lié sur l'épaule. On a mille fois souligné — M. Goppée7dans la préface d'Interrupla et jadis Anatole France dans une notice connue — les dissemblances, au moins apparentes, de cet esprit et de ses entours naturels : Provençal d'origine (les Guigou viennent d'Auriol, gros village du canton de Roque vaire, banlieue de Marseille), Marseillais de naissance, il dut sembler comme un isolé et un égaré à la plupart de ses premiers compagnons d'enfance. On le prit, à Paris, chez Gyp, pour quelque enfant de chœur de l'ancienne Allemagne : les joues tendres et roses, l'œil limpidement bleu, la barbe blonde et ruisselante, digne d'un dieu des

eaux, un visage qui respirait la candeur et la joie. Ajoutez, dans cette âme « élégiaque avec bonhomie », quelques traits de la sensibilité amère et prompte de Heine.

Mais Paul Guigou se fût trouvé aussi dépaysé à Munich qu'à Marseille. Il eût souffert de l'attrait lointain du génie de Rome, si mâle et si tendre dans ses poètes et ses moralistes, qu'il aimait à citer par cœur. Le fier esprit de Sénèque le ravissait. Il fut également de la religion de Virgile. Il avait appris de ces maîtres le tour sentencieux, une gravité un peu lente, la voluptueuse mollesse, le goût d'une brièveté précise, où l'analyse est indiquée et qui cependant fait synthèse. Il aimait Marseille et son port, quand le soleil couchant glisse, au milieu des mâts et des vergues, sur la flamme vive du ciel jusqu'au parvis de la mer sombre, entre les môles et les tours. Il aimait l'Huveaune et ses grands arbres, ses fleurs de menthe et de safran, les collines arides, ornées de-ci de-là d'un maigre cyprès solitaire et ces grandes nuits du midi, dont les astres lucides lui souriaient plus mystérieusement que partout ailleurs.

Pour la brume, qui lui plaisait surtout imbibée et dorée d'une vigoureuse lumière, nos automnes lui en accordaient brusquement, entre deux passes de mistral, autant qu'il en put souhaiter. Des Provençaux philosophes et métaphysiciens, Albert Jounet, Henri Michel, Paul Rougier, lui faisaient

compagnie dans son amour de la science et de la sagesse. Avec eux il goûtait l'art délicat des stoïciens, l'empire universel de la raison classique. Il est permis de croire que les vœux d'un cœur si savant se fussent mal accommodés des langues et des littératures barbares où c'est l'humeur et la sensibilité de chacun qui doivent décider de tout. N'importe quel pays l'eût choqué et « changé » pour le moins autant que le sien. A chaque destinée diverse, il se fût senti inégal par un dédain, supérieur par une inquiétude prudente. Il eût donc persisté à désirer partir, s'affranchir de la vie, en être acquitté, de fu net us. Toute patrie et tout séjour, plutôt qu'une patrie ou qu'un séjour déterminés, voilà son désir, sa tristesse. C'est dans cet esprit qu'il convient de lire Paul Guigou et d'interpréter, notamment, l'admirable Patrie élue, qui fait un de ses titres à notre souvenir.

Ce poème est de sa première jeunesse. Quelques vers y ressemblent à des vers de mauvaise qualité, mais sont bons par hasard et par miracle, par la force du rêve et la magie de l'émotion.

Cela débute comme un souvenir de songe :

Était-ce en Bretagne? au loin sur la lande Il flotte une odeur de genêts fleuris...

Mais dans le même afflux de sensations distinctes et mélangées, le poète démêle des flots

verts qui ne sont pas bretons, « le pré sombre et gris des mers d'émeraude » lui rappelant plutôt l'Irlande. Sa pensée ne s'y fixe point. Une musique de cymbales, un galop de cavaliers changent la brusque évocatioù : « Etait-ce en Hongrie, était-ce en Bohême... » Voici enfin « un ciel de mystère », « une étrange nuit » , éclairée d'une lune « somptueuse et morne » , « morne et solitaire » :

Cette lune jaune et sa pâle flamme!

Tout à coup dans l'ombre un violon lent, Désolément doux, doux à fendre l'âme, Se mit à jouer sur un air dolent

Par la lenteur du rythme, par la douceur des mots et la profondeur de l'accent (observez avec quel art Paul Guigou joue des voyelles nasales, on, en, un, comme pour étoffer et gonfler la chanson), le lecteur se sent préparé à des images d'apaisement et d'accord.

Le poète a peut-être découvert sa patrie... 11 ne l'a qu'entrevue, et cette confusion des ressouvenirs le désole. Dans un vers brisé, d'expression poignante, il avoue que cette patrie a été retrouvée et perdue en un même instant :

Comment dire? Je ne puis.

La même musique « traînante et jamais lassée » le conduit enfin par des routes obscures, longues et incertaines, jusqu'à l'image de ce qu'on peut appeler, en langage spirite, son « double » poétique. Il

trouve la figure de son propre destin. Car voici, aux balustres d'un château « merveilleux et sombre », accoudé « aux balcons dorés ouverts sur la mer » , « aux balcons renflés comme une carène » , le vieux roi des mythes du Nord qu'agite, comme lui, une ardente Mélancolie :

Il s'en va, s'en vient, il dort, il s'éveille, Ivre de la mer et de regretter.

Et sa lente vie est toujours pareille Et la mort est lente à le visiter.

Un jongleur lui chante un très doux poème Parlant d'une coupe en or ciselé.

Ktait-ce en Hongrie? Était-ce en Bohême? Peut-être au pays du roi de Thulé?

Terre de désir, 6 vague patrie!

Est-ce un souvenir? Est-ce un idéal?

J'en ai tant rêvé que l'âme est meurtrie...

Le recueil où brillait cette pièce devait être appelé Sous la lune d'automne.

Ame vaste et profonde, amoureuse de dispersion, mais assez claire et forte pour appeler de son désir l'unité et l'ordre, Paul Guigou s'échappait et se retrouvait de la sorte avec une ardeur également douloureuse. Un art, un autre, l'attiraient. Poète, bien avant qu'il eût rencontré la perfection de sa poésie, il se fît peintre de paysages. La critique d'art, la critique littéraire, la critique morale, la chronique mordante et légère (car il avait du trait,

de la justesse, de la malice comme en a tout poète vrai), lui semblèrent, successivement ou ensemble, ses meilleures « patries » mystiques. 11 y réussissait trop vite pour n'en point sentir le dégoût.

Il fuyait à peu près de même cette joie, qu'il avait facile et heureuse, presque enfantine ; il l'évitait ou la chassait, étant poursuivi de l'idée fixe de la noblesse du chagrin. Dans les pièces (dont quelques-unes d'un sentiment incomparable) qu'il composa durant les quatre ou cinq dernières années de sa vie, se trahit ce double vœu de pensée heureuse et de souci mélancolique. Comme on éteint un foyer brutal sous de fines cendres, il versait, grain à grain, sa tristesse sur ses ardeurs ; le foyer pâlissait, la pâleur attristait sa passion de vie généreuse, il attisait encore, puis il éteignait de nouveau. De là une singulière alternance, qui se remarque, des gris, des mauves pâles aux vermeils éclatants, dans les meilleures de ses peintures lyriques.

La pourpre, que le soir a faite ténébreuse, De roses embaumant la profondeur du soir...

La crainte de Vamour émanait de vos cœurs Et la soif de Vamour brûlait dans vos calices, 0 roses de ces nuits aux mortelles délices, 0 roses de jadis aux suaves liqueurs I

Il faut lire tous les poèmes de La Maison solitaire si l'on veut entendre parfaitement la nature de cette âme droite, qui sentit la perversité de

3S0 LES AMIS Et LES MAITRES

3««i inquiétude, mais qui ne put vivre que d'elle et ^i s'en plaignit avee un charme triste et poignant, loïtt pareil à cette « perçante douceur », que Paul Guigou sentait deseend-re dui feu dies étoiles :

II est mort, il est mort. Son tourment est calmé...

Il était anxieux des rencontres fatales, Peureux de Taventure en Tivresse de mai. H aim-aifr trop l'amour et aaraiè pas a-rmé, Mais pleurait, écoutant les flûtes nuptialea^..

Qu'est-ce toute la vie ? Une étreinte rompue...

il aimait la beauté des. étoiles criielles.

Le désert de la mer, l'éternité des cieux ;,

îilais, hélas! il aimait aussi d'un cœur pieux

L'humble douceur qu'on sent dans l'es ch-osies mortelles...

Ame d'automne, née en l'automne des âges, Aux yeux toujours partis en de lointains voyages, Cœur errant et fidèle et partoiut a'ttarché.

Le charme de la mort et celui de la vie Mêlaient leur influence en toi, cœur inquiet. . .

On ne se lasse pas d'entendre les chants funèbres qu'il se composa et qui de loin nous semblent applicables à toute sa génération. Ecrivant de sa fin comme au flambeau de la lune des morts, cette Hécate qu'il a priée, il n'avait pas laissé de se prendre aux caresses de trente longues années de vie que surent combler et orner les trésors d'une âme exceptionnelle, des sœurs, des frères dévoués, des amis, des voyages et des paysages, ceux-ci aimés

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comme des personnes vivantes, et enfin une douce espérance de gloire, dont Paul Guigou voyait, comme son compatriote Vauvenargues, flotter déjà autour de lui les premiers rayons. Mais ce naissant amour des êtres FefFrayait. Tant de liens à rompre lui faisaient craindre d'avoir à craindre sa fin, comme il la craignit en effet. Je le revois par un tiède matin d'octobre, les pieds sur les cendres et grelottant au coin d'un feu qui pétillait : son visage exprimait une horreur incommunicable, il sentait tout ce qui se perdait avec son génie.

En lisant ces Inter rapt a, l'on s'en rendra compte. On pourra mesurer combien d'hommes vivaient «n Paul Guigou, combien d'artistes et d'esprits divers ; on appréciera les critiques exactes et profondes, douces, malignes et pieuses, qu'il a faites de Jules Tellier, son ami et prédécesseur chez les morts, de Monticelli, de Verlaine, de Renan, de Puvis de Chavannes et de quelques compagnons privilégiés, Pierre Bertas, Albert Jounet. Mais on reviendra aux poèmes, si pleine que soit cette prose de sagesse et de sentiment. Ils furent son bien essentiel ; seuls, ils aisent seion son vœu le secret de sa peine, l'arrachement que lui donnait la méditation de son sort.

Tout incomplets, ils gardent fortement son empreinte. Quand son corps l'eut trahi, les rythmes nés de sa pensée réussirent à faire que sa fin fût très

calme ; ces fidèles amis, qui avaient charmé le destin, lui attirèrent des admirateurs puissants qui eurent l'enviable joie d'atténuer autour de lui quelques peines. Dans son dernier séjour aux Eaux-Bonnes, déjeunes femmes prévenues par le bon Goppée firent cercle près du poète moribond. L'une d'elles, dontil convient de retenir l'œuvre de piété et de grâce, M*"® Bartet, de la Comédie-Française, vint au chevet de Paul Guigou lire divinement tous les vers qu'il lui demanda.

11 le savait, pour l'avoir écrit, le terme de la vie inquiète ne manque pas de douceur ; mais la voix d'Antigone et de Bérénice, apportant son surcroit de consolation, éleva au bord du silence, sur le seuil des premiers rêves interrompus, le portique d'ivoire promis par le chant virgilien. Notre ami s'éteignit dans le sentiment des plus belles choses.

FRÉDÉRIC AMOURETTI 1863-1903

« Nous perdons un ami qui nous avait été bien utile et que personne ne peut remplacer, car nous faisons des disciples, des branches, mais il était du tronc, et l'une des plus fortes racines.

« Je salue la noblesse, l'enthousiasme et les ressources inépuisables de ce précieux esprit, de ce précieux Français, qui fut l'un des précurseurs de la Renaissance française. Sa pensée vit aujourd'hui dans des milliers de patriotes qui ne savent pas son nom, mais à qui nous l'apprendrons. »

Barrés.

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