‹ L'étang de BerreChapitre 46 sur 68 · I. — Notre malheur · texte numérisé non relu

I. — Notre malheur

...Depuis cinq ans, un mal douloureux minait ses forces. Depuis plus de deux ans, on avait dû le contraindre à se reposer. Mais des améliorations importantes s'étaient produites. Il formait des projets, et nous en formions avec lui. De tous ceux qui le connaissaient, bien peu se résignaient à considérer sa retraite comme définitive. On se promettait bien des choses pour son retour :

— Quand Amouretti reviendrait . . .

Mes £unis de VAction française, mes amis de

V Ecole parisienne du félibrige, Frédéric Amouretti ne nous reviendra plus. Ni repos complet, ni soins attentifs, ni les ressources d'une organisation singulièrement résistante sous une apparence fragile ne nous ont gardé notre ami. Je n'ose parler de nos vœux. Qu'est-ce ? Le témoignage de l'impuissance humaine. Notre ami meurt à quarante ans.

Frédéric Amouretti était né à Toulon, le 18 juillet 1863, d'une famille de vieille bourgeoisie provençale. Mais il grandit à Cannes et fit toutes ses classes au collège Stanislas, succursale de l'établissement de la rue Notre-Dame-des-Ghamps dans lequel il vint préparer sa licence. L'illustre historien Fustel de Goulanges, auquel il se présenta à vingt ans et qui comprit immédiatement la rare valeur de cet esprit, aurait voulu le retenir dans l'Université ; il lui fît même avoir une bourse d'agrégation auprès de l'Université de Lyon. Mais déjà la politique, la politique royaliste et provincialiste, tentait Frédéric Amouretti. Avec l'instinct profond de l'histoire, il avait au plus haut degré le sens des tendances de l'opinion, la vue nette des grandes lignes du cours des choses et, en plus, ce don rare, V imagination de Vaction. Affilié au Félibrige, déjà fondateur d'un journal royaliste à Cannes*, également préoccupé de la politique étrangère et du

1. Le Réveil de la, Provence en collaboration avec nos amis, Joseph Béreng-er et Xavier de Magallon.

•ElREDiERIC AMOUiB£TTJ

développemerut kitérieur de la France, tant aii point de vue écoaiomiq'ue pur que dans la lutte des classes et des partis, il o![i)ta en fin de compte pour la collaboration aux journaux, qui le dévora.

La Lihre Parole^ ÏOàseruâteur français, la 'Cocarde de Barrés, le Soleil, la Quinzaine, la Gazette de France, V Aation /'ra/îpai^, tels ont été, ^par ordre cliroiiologique, les organes parisiens auxquels il donna son concours. Il faut ajouter qu'il aid^. son compatriote Saissy à fonder l'agence télégraphique Paris-Nouvelles. La variété de ces participatioas n^ dsoit tromper perso.nne. En quelque lieva qu'il parlât et qu'il écrivît, Frédéric Amouretti se n^outrait fidèl-e aux trois idées directrices de .sa pensée : catholique, royaliste, fédéraliste. Saréponse à V Enquête sur la M'onarchie ^st un éclatant témoignage d€ son dévouement à la triple cause.

Les institutions valent mieux que les hommes, puisqu'elles représentent le meilleur des meilleurs, la oeaadTe de l'élite humaine «st scellée dans leur fondement. On saura un jour ce que doit noti^ Renaissance nationaliste et conservatrice à la pensée de Frédéric Amoureiiti.

« Quel historien nous aurions eu ! » m'a écrit Lucien Moreau. D'autr-es disaient à Cannes, comme nous suivions la voiture funèbre drapée de blanc et parée aussi de fleurs blanches : « Qu-el diplomate, quel ministre des Alfaires étrangères a perdu noiremonarchie de demain î »

Cet esprit commençait à peine à découvrir au grand public sa magnificence secrète. Un petit groupe ami en connaissait, en vénérait la variété, la richesse. Et ces derniers peuvent en quelque sorte amalgamer les regrets de l'admiration à ceux de l'amitié : ils savent, nous savons, et plus que personne je sais de quoi était faite cette intelligence admirable. On la voyait naître de l'extrême finesse de l'âme, de l'infinie délicatesse du cœur : c'est parce que tout l'éprouvait et tout éveillait en lui de vives émotions d'amitié et d'inimitié que Frédéric Amouretti conservait aussi chaque chose dans les replis de sa mémoire immense, et que tout y durait, y vivait et s'y prolongeait avec une ardeur passionnée. De ces chaleurs secrètes venaient l'audace et la liberté de l'esprit, l'éveil perpétuel et la tension simultanée de tous les éléments de la réflexion.

Serait-il vrai qu'il n'y a point de grandes intelligences mais seulement des sensibilités profondes ? Frédéric Amouretti ne pouvait traverser à Paris les marchés aux fleurs sans de longs regards de tristesse. Pourquoi ? lui demandais-je. — Il y en a à Cannes, répliquait-il en montrant les bouquets de violettes et les bottes de roses.

L'obscur jardin de poésie qu'il portait en lui s'est trop rarement exprimé. Il laisse à peine quelques vers nostalgique, dont le charme est exquis.

« La fleur qui a fleuri dans votre cœur — écri-

FREDERIC AMOURETTI

vait-il en provençal sur l'album d'une jeune fille, plus odorante quune fleur des jardins — merveilleux de mon pays de Cannes — douce jeune fdle, c'est le pur amour — qui pour Provence mettait en folie — le cœur de notre reine Jeanne. »

Ces profondeurs de sentiment n'aboutissaient d'ailleurs à aucune tristesse. Cette nature était souriante et jeune, je voudrais oser dire joueuse, tant elle s'enchantait des facilités de la vie. Mais quelle fermeté farouche et quel désintéressement î On ne le fléchissait pas sur les grandes choses. Sa fidélité aux idées était égale à ses autres attachements. Pour elles, il avait renoncé à ce que la vie parisienne offre à la moindre complaisance sur l'essentiel : avec quelle gaîté il eût donné jusqu'à son sang !

Il n'a pu donner que sa vie. De grandes causes perdent l'ami le plus ardent, le serviteur le plus utile. Il ne sera pas remplacé. Tout patriote a donc le devoir de s'associer à notre deuil et à celui de sa famille. Il est impossible de distinguer en ce moment ces deux afflictions. Elles sont unies et pareilles. On ne pleure pas ici un esprit, là une personne : l'admiration de ce grand esprit ou de son grand charme, c'était de l'amitié encore.

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