II. — Son action, sa mémoire
LA TRANSMISSION ET l'eSPÉRANCE.
A Maurice Barrés.
...lia faille voyage, depuis bien peu de jours, et je suis tout surpris d'écrire le mot d'espérance après un tel écrasement. C'est que je ne saurais m' empêcher de penser à son œuvre qui dure, en même temps qu'à sa personne qui s'est enfuie. N'en doutons pas, cette œuvre reste. Elle se poursuit, elle se propage au delà de tous nos calculs. Nous ferons un livre, deux livres, tirés de ses écrits : ce sera tant de disputé à la mort. Mais lui-même ne se continue-t-il pas en nous ? Ce qu'il y eut de ferme et de puissant dans sa méthode n'a-t-il pas affermi et fortifié la nôtre ? Remarquez que je parle seulement de ce que je sais. Mais sondez l'étendue de notre ignorance. Cette vie, dont je connais tant de particularités, nous échappe par la plupart de ses points. Nous ne pouvons connaître telle trace laissée dans un jeune cerveau par telle conversation de ce disparu. Nous ignorons profondément le nombre et le nom des adolescents que cette parole si vive, puisqu'elle était merveilleusement sincère^ aura fertilisés. Une chose est certaine : l'enseignement ne variait pas. Il s'exerçait dans le sens des,
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idées et des institutions qui nous paraissent indispensables, à vous et à moi, pour le salut d'une nation trop menacée. Qui peut calculer la force totale des pressions de cette influence ?
Je suis de V école de la bouteille à la mer, aime à dire un de nos amis communs dans ses heures de uoire tristesse. Soyons plutôt de la simple et sereine école des semences. Le sillon où descend le grain que nous jetons peut bientôt se refermer sur notre dépouille. N'importe, la substance agitée sous terre nourrira la force du grain.
A-t-on assez songé à la voie extraordinaire que suivent parfois les idées pour se propager?
11 était une fois un grand historien. Il était entouré de disciples aussi peu faits que possible pour le comprendre. M. Fustel disait : a Je n'ai pas d'élèves. » C'étaient d'honnêtes gens, laborieux et méthodiques, mais d'esprit profondément marqué par d'autres enseignements trop différents du sien. Il penchait sur sa fin. Il voyait tristement le meilleur de son œuvre, son enseignement oral, se perdre dans des intelligences mal aménagées pour le recueillir. Il désespérait, lui aussi. Une crise violente le contraignit à se réfugier pour un hiver au bord de la Méditerranée. Il se disait :
— Voilà la dernière année de ma vie.
Il ajoutait :
— Voilà trente ans que je ne suis pas entendu... Pai^ la fenêtre ouverte brillaient le beau champ
de la mer, les îles blondes, le bleu du ciel, les clartés, et les charmes, et les mélancolies qui décorent le monde dans les yeux d'un mourant. Son intelligence l'aidait à souffrir davantage, son courage à n'en rien montrer.
On vint lui dire que, le jour de son arrivée, un jeune homme était venu s'enquérir des nouvelles de sa santé. Un nom fut prononcé, qui ne lui apprit rien. Il demanda ^ voir ce jeune ami inconnu. Le visiteur fut introduit. Quelques instants suffirent à nouer entre le pauvre étudiant obscur et le maître illustre des relations étroites, intimes, dans Tordre de la pensée. Le vieillard malade reconnut celui qui eût été son véritable disciple, celui que de longtemps il cherchait et qui le cherchait ; l'heure pressait, la maladie faisait son progrès. Les entretiens furent rares : on ne pouvait les prolonger au delà du strict nécessaire. Quand la visite avait assez duré, Madame Fustel toussait dans la pièce voisine, et le visiteur s'éloignait. Malgré tout, lorsque, au printemps suivant, le malade repartit pour le nord afin d'aller mourir sous le toit des ancêtres, l'essentiel avait été dit et serait transmis.
Frédéric Amouretti ^ écrivait peu pour lui. Gepen-
1. Amouretti avait été accompagné dans cette visite par son ami d'enfance, devenu notre ami, M. Joseph Bérenger, <( bourgeois de Cannes », comme il l'appelle avec intention. M. Joseph Bérenger est l'heureux père du brillant officier, capitaine au 140« de ligne, qui a été cité à l'ordre du jour
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dant il a rassemblé et fixé de sa main avec l'ingénuité du grand art cette essence qu'il avait mission de sauver :
« Dans le courant de la saison, je revins huit à dix fois; un jour, j'eus l'honneur de me promener sur la Groisette avec lui ; il s'appuyait sur mon bras. Il parlait peu et moi je ne parlais pas...
« ...C'était un homme très poli... Ce n'était pas un homme bienveillant. Il ne se gênait pas pour dire : c'est un sot... D'un maître de conférences actuel à l'Ecole normale, il disait que ses livres auraient pu être écrits par un hanneton... L'auteur d'un livre de récriminations sur le moyen âge lui ayant écrit « cher maître » , il entra dans une grande colère, protestant qu'il n'était pas le maître de tels imbéciles.
« A propos des légendes absurdes sur le moyen âge, il affirmait que, s'il offrait au fermier d'une petite propriété qu'il possédait en Seine-et-Oise de garder la ferme sans payer, à condition de faire attention à ce qu'il n'y eût jamais de grenouilles dans le bassin, le fermier accepterait avec empresement et ne se croirait pas déshonoré. C'était une manière de plaisanterie, puis il rétablissait pour mon instruction l'exacte portée de ces usages.
« Il disait : « Je n'ai pas d'élèves », bien qu'il répétât souvent : « Un tel est mon élève » ; cela
de l'armée française pour avoir fait prisonniers 24 Allemands et leurs deux officiers quand il ne disposait lui-même que de cinq hommes. [Action française du 20 décembre 1914.)
signifiait simplement qu'il lui avait fait la classe à l'école de la rue d'Ulm. Il pai-lait volontiers et avec amitié de MM. Guiraud, Jullian, et aussi de M. Bayetetde quelques autres. Il parlait de Mommsen avec déférence et irritation, reconnaissant la valeur de l'homme et ayant contre lui quelque jalousie, non personnelle, mais nationale. Il me «dit : « Je suis unbénédictin » ; il n'ajouta pas : laïque.
« M. X... et M. Y... ont vu des textes, M. N... a vu les lois de l'histoire^
<( M. X..- sait que Goroibert, moine de l'abbaye de Saint-Martin, est mort en l'an 1023, parce que le manuscrit A le dit, mais M. Y... a découvert dans le manuscrit B que Cornibert s'appelait Cotnubert : à part ça, les renseignements découverts par M. X... sont exacts.
« En dehors de ces importantes nouvelles, ces messieurs ne savent rien.
« Quant à M. N..., il va nous dévoiler le rôle de Ciolbert. La presse parisienne nous en informe. Nous apprenons eniin les mérites de l'illustre ministre. Toutefois nous apprendrons par la même occasion que Lionne et Louvois eurent un rôle secondaire et que, si la France n'avait pas eu une bonne diplomatie et une bonne armée à cette époque, elle eût été eneore bien plus prospère : elle aurait pu nourrir tous ses habitants et sans
1. Le souci de l'Union sacrée nous a fait supprimer ici quelques noms propres.
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tdoute tous ceux des autres nations qui auraient voulu se faire nourrir par elle.
« Si l'on confiait le Bottin des départements à MM. X... et Y..., ils trouveraient que c'est un beau recueil de textes. Ils compteraient le nombre des épiciers qui se trouvent dans l'arrondissement de Mauriac et combien de commerçants en France ont des noms commençant par Z, et M. N... conclurait qu'il est fort heureux pour le négoce que <lans un volume de quelques milliers de pages on puisse condenser tant de renseignements utiles.
« Si l'on eût confié le Bottin des départements à M. Fustel de Coulanges, il eût passé dix ans de sa vie, peut-être vingt ans, à Fexaminer, et de cet amas de documents confus, il eût tiré un magnifique ouvrage où la vie entière, économique, politique et intellectuelle de la France eût été résumée,
« Je connais quelqu'un [c'est Frédéric Amouretti lui-même] qui a employé pendant longtemps ses loisirs à lire dans des cafés multiples le Bottin des départements. Qu'il a donc recueilli de moqueries I Mais il lisait le Bottin avec une méthode rigoureuse : pour ne pas s'ennuyer, il mettait en mouvement les personnages qui vivaient dans les villes ; il s'est rendu compte ainsi de cet immense mécanisme de la vie française. Lorsqu'il voyage, en passant devant une ville, il sait, pour ainsi dire, 4juel est le mode d'existence de cette ville, même le nom de certains habitants, des principaux indus-
triels. Il en est de même pour l'étranger ; il croit avoir tiré de la lecture des renseignements du Bottin sur le Costa-Rica plus d'informations que de tous les ouvrages spéciaux. C'est ce livre méprisé et assez mal fait qui lui a fourni au moins la moitié de ses connaissances politiques, économiques, géographiques et diplomatiques.
« M. Fustel lisait les miracles de saint Martin avec une pareille patience : il s'imprégnait de ces choses, il voyait les pèlerins arriver à l'abbaye de Saint-Martin, il savait ce que ces gens-là mangeaient, comment ils s'habillaient ; il sentait ce que Thiberge la Camuse ou Archambauld du Pré-Vert sentait. Et il se disait : « Je suis Archambauld ; « maintenant que j'ai prié saint Martin et qu'il m'a « exaucé, je vais retourner chez moi dans machau- « mière, à la villa de mon maître. » Et il savait comme était organisée la villa puisqu'il y vivait. Il ne s'y transportait pas par l'imagination comme Michelet avec ses idées du xix® siècle, il était Archambauld du v^ siècle dans la villa de son maître. Et quand il parlait du noble, il était le noble gallo-romain tout chamarré d'or ; et il était le roi franc à la tête de ses leudes quand il parlait du roi franc. Plus tard, il fût devenu le serf au pied du château et le bourgeois de la ville royale. « Aujourd'hui se disait-il, le décimateur passera, « mais demain c'est la fête de saint Cloud, et l'abbé « fera allumer tous les cierges de l'église... »
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« C'était un esprit d'une si profonde sensibilité qu'il vivait l'histoire de France dans toutes ses classes et dans tous ses temps : il n'eut que l'occasion d'en exprimer définitivement une courte période. Mais, comme c'était un esprit raisonnable, cette histoire vivante des hommes, il l'intitula Histoire des Institutions. »
Ainsi, ce qu'on ne confie pas au livre, ce qui ne se communique que de maître à disciples, oreille contre oreille, cœur contre cœur, cet essentiel qu'il eût été dur au grand homme d'éteindre ou de serrer au fond de lui pour l'éternité, avait passé dans l'âme enthousiaste et fraîche de l'adolescent et, de là, par la suite, s'est épanché dans un certain nombre d'autres esprits, qui ne cessent de le redire.
On objecte : « Voilà comme se conservent parfois les bonnes disciplines. Mais un sauvetage pareil échoit de même aux idées les plus détestables. Alors, la guerre continue. » Oui, mais une guerre très inégale. Car enfin la sottise et la niaiserie ont leur faiblesse interne, leur infirmité propre, comme les conceptions puissantes et justes ont une énergie intrinsèque ; ceci meut et fait vivre, cela accable et tue.
Je veux dire que la nourriture des forts va aux forts et les fortifie et l'alcool des faibles achève d'abrutir ou d'empoisonner de véritables mourants. Toute l'histoire du genre humain nous serait incom-
préhensible si Ton n'admet ces conditions de sa durée et de son maintien. Y a-t-il progrès ? Je ne sais pas. Il y a jusqu'à présent suffisance de conservation et de tradition. Ne l'avez-vous point dit, Maurice Barrés, nous sommes les instants d'une chose immortelle. Cet alexandrin digne de Lysis a dû vous faire concevoir comment le politique ne peut désespérer, tout désespoir étant la concession gratuite, l'abandon sans retoiir aux puissances de l'ennemi.
Le désespoir déviait être un fait personnel, borné à ses causes privées, pour les hommes mortels, car ils n'ont qu'une vie. En politique, le désespoir est une erreur profonde : dans cet ordre immortel, on ne put jamais dire à quel moment précis d'un âge les ressources sont épuisées. Le sont-elles jamais? Il faut très peu de monde pour tirer de torpeur une race entière. Trois hommes ont suffi au milieu du siècle dernier pour ressusciter l'âme tchèque. Et Mistral peut parler comme Médée : — Moi seul... La complexité infinie de tout composé social, un Etat ou une Nation, nous est la garantie en quelque manière éternelle de reviviscences inimitables pour les peuples que l'on dit morts. Qui oserait penser qu'il n'y aura plus de Pologne ?
D'une part, en elTet, la marche des événements n'a rien derectiligne, et nous sommes bien revenus de l'erreur romantique sur cet objet. Les surpre-
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liants méandres, les tremblements, les déviations continues de leur ligne vivante permettent à toute volonté énergique, à tout esprit ingénieux d'y capter, à chaque moment du temps, l'élément favorable, qui ne peut guère lui manquer.
Et, d'autre part, ces volontés, ces intelKgences, s'il est vrai que chacune soit unique en son genre et qu'on ne les remplace point, il en germe, il en naît, il en jaillit sans cesse pour rendre des services qui, sans être pareils, sont sensiblement analogues.
L'amour ne peut pas renouveler ses douces images . Il est cristallisé autour d'un même nom et s'enroule comme le feuillage d'un thyrse autour d'une seule baguette. Un amour vrai ne varie point, voilà pourquoi le désespoir sera pardonné à l'amour. Mais l'histoire ! Mais la politique ! INIais les mouvements des races et des peuples ! Si ailleurs tout est personnel, là tout est général. Les plus rares talents, faufilés par la mort, finissent par trouver des substituts approximatifs- équivalents bien pâles en eux-mêmes, suf-
1. C'est ainsi que deux ans après la mort de Frédéric Amouretti, en juin 1905, la force des choses me contraignit à me charger d'une besogne que seul il eût pu faire convenablement, et qui fut la matière de mon Riel et Tanger ou La République française devant V Europe. En fait d'indications,il ne m'avait rienlaissé d'autre qu'une défiance instinctive de M. Hanotaux et quelque complaisance pour M. Delcassé, et la situation européenne avait subi de profondes transformations depuis sa maladie et sa mort. Néanmoins, je me suis senti souvent assisté et rafTermi par la présence indubitable de sa pensée.
fisants toutefois pour telle besogne à mener. D'autres cerveaux, d'autres cœurs, d'autres vies, d'autres âmes humaines viendront servir les dieux que nous avons servis. C'est avec cette troupe toujours renouvelée que la cause française saura se maintenir quand nous descendrons chez les morts.
Nos rois ont employé mille ans à faire k France. Pour l'empêcher d'être défaite, qu'est-ce que dix, vingt ans, quarante ans de travaux, si en définitive, sur nos tombes heureuses, passe, un peu guidée par nos soins, l'escorte qui doit rendre à la patrie le Chef défenseur et reconstructeur ?
Vie, mort et funérailles de Lionel des Rieux