I. — Le poète héroïque
Le poète français qiii vient d'être tué glorieusement en Lorraine y était né aussi. Provençal par Tesprit, par l'éducation, par toutes les traditions en sa ligne maternelle, mais Périgourdin par son père, il avait vu le jour le 20 novembre 1870, un peu au sud de cette forêt de Malancourt où il est tombé en àéros le 27 février 1913.
Cet enfant de l'Année terrible avait de qui tenir.
Le sous-préfet de Neuf château, son père, s'habiliait en berger pour donner de faux signaux aux Prussiens et les dérouler. Sa vaillante mère en faisait autant : un jour, surprise et arrêtée, elle aurait été fusillée sans un major prussien qui lui sauva la vie et qui, trois semaines plus tard, la délivra du bel enfant qu'elle portait. Celui qui devait mourir face à l'ennemi était né de même. Cette balle allemande qui vient de le frapper le guettait depuis plus de quarante-quatre ans. En traversant
son cœur, elle consacre une existence de poète et de patriote, de citoyen et de soldat. Né au rempart, il le défend et il j meurt.
Cela ne fut pas sans mérite. Toute sa génération, toute celle qui l'avait immédiatement précédé, accomplissait dans les lettres, dans la pensée, dans les arts un mouvement qu'il faudra appeler, militairement, une désertion et, religieusement, une apostasie. Vers 1890, la pensée de la France achevait d'être sacrifiée aux plus lâches complaisances pour l'esprit allemand. Lionel des Rieux fut du nombre infime de ceux qui se jetèrent en travers de ces influences et leur tinrent tête plus de vingt ans.
Je ne compte pour rien la victoire qu'il avait remportée sur lui-même quand, jeune, beau, heureux, fêté, sollicité et séduit de mille manières, il avait su agir en homme et se contraindre aux activités régulières de l'étude et de la réflexion : il faut compter au plus haut prix cette foi chaste et pleine gardée à l'esprit national. Aucun devoir n'était plus difïicile pour un jeune Parisien répandu en des cénacles littéraires où sévissait une invitation générale à exclure l'idée française de toutes les hautes préoccupations. Le nationalisme intellectuel n'avait ni organe, ni expression, et le spectateur averti en était réduit à se demander si la tourbe anarchique et cosmopolite n'allait pas nous ensevelir. Les jeunes gens d'aujourd'hui ont connu un Paris uni-
versellement indigné de subir le joug des Métèques. Mais le Paris de notre jeunesse dans lequel Lionel entrait à vingt ans ne se doutait même pas qu'il fût subjugué, et c'était sans songer aux causes ni aux conséquences que la plupart des débutants mettaient leur amour-propre à écrire dans une espèce de basallemand.
Pour tenir comme il tint, Lionel des Rieux avait fait choix de la discipline la plus sévère, celle que proposaient Jean Moréas et ses amis de l'Ecole romane française, ignorée ou méconnue alors. Sa première et très remarquable campagne de critique dans une petite revue appelée V Ermitage lui donna quelques occasions de venger la vérité, la raison et le bon langage offensés en même temps que la Patrie ^ Mais au premier recueil de poèmes qu'il publia, on le lui fit payer. L'auteur du Chœur des Muses n'avait pas admiré les Scythes, les Vandales, les Goths et les autres Hurons, qui mettaient à sac la littérature française : leurs complaisants et lep's complices évitèrent soigneusement de prendre garde à l'existence du jeune poète. Un tel silence définit, pour quiconque aurait été tenté de le suivre, la sanction appliquée aux indigènes mécontents de l'occupation étrangère.
1. On a eu roccasion de voir que, même après la moii de Lionel des Rieux, les mauvais poètes sacrifiés n'avaient pas encore digéré l'humiliation. Lionel des Rieux avait tiré juste.
Je viens de rouvrir ce beau Chœur ^ et de m'en chantonner, douloureusement, quelques strophes. Aucune, je m'en aperçois, ne s'était éloignée de ma mémoire. Pas un des vers commencés dont je n'achève au moins la courbe rythmique. Mais qu'ils sont lourds de souvenirs !
Lionel des Rieux habitait alors un petit rez-dechaussée voisin de l'Elysée encastré dans les bâtiments du ministère de l'Intérieur. L'usage était d'aller en bande lui faire de longues et bruyantes visites nocturnes. Les protestations du concierge avaient fini par imposer un second usage, qui était de préférer la fenêtre à la porte. Une fois introduits, on siégeait sous les yeux baissés de la Femme inconnue et devant un moulage de la Victoire de Samothrace ; lectures et disputes duraient jusqu'au matin.
Sur les feuilles du livre je vois passer et repasser comme des ombres, Jean Moréas, Hugues Rebell, Frédéric Amouretti, tels qu'ils avaient coutume de nous apparaître ; dans l'intervalle de la strophe suspendue, à la chute du vers que le poète martelait: j'écoute la critique, la louange revivre sur la poésie juvénile, et, dans la vieillesse des cœurs, l'églogue maintenant incline à l'élégie :
O rives du Ladon, roches, sources profondes Sous le feuillago obscur, par les sentiers étroits, Vous les voyez mener leurs courses vagabondes Jusqu'aux antres moussus qui s'ouvrent dans les bois.
Ici, Tabeille d'or bourdonne autour des ruches, Ici, l'oiseau babille, ici le daim léger Broute l'amer cytise et les souples lambruches, Ici bondit la danse aux lèvres des bergers...
On avait reconnu en Lionel des Rieux un lecteur passionné de l'Anthologie grecque et des maîtres d'André Chénier (d'Anacréon à Méléagre). Son amour de la gloire et son culte de la beauté l'avaient vite conduit à des maîtres plus forts. Il était remonté jusqu'aux dignes modèles de ces aventures de guerre et d'amour que son imagination déroulait en longues frises et qu'il voulut graver sur un métal retentissant :
Plus loin, ce sentier noir, entre des ifs funèbres, Mène aux portes d'airain du furieux enfer Où les vapeurs du Styx rampent dans les ténèbres Et pressent les contours de fantômes sans chair.
Sur sa roue Ixion, Phlégias sous sa roche
Qui reçurent le sang du guerroyeur divin,
Font monter jusqu'à lui la plainte et le reproche.
Mais leur supplice est juste et ne peut prendre un.
Quand notre poésie tout entière, devenue « gagaïque » (suivant le mot en cours), rivalisait de bégaiements et de chevrotements, ces vers aussi jeunes que beaux, carrés comme Pibrac, furieux comme Malherbe, commençaient à former un singulier contraste avec les sales goûts efféminés du temps. Et le sonore monument de chalcographie
héroïque élevé aux malheurs de la race de Mars enchantait par la plénitude, la gravité du ton, le ramassé du tableau, le haut emportement des grandes images. Oui, oui, nous disions-nous: ainsi devaient courir les déesses guerrières, casquées et cuirassées quand elles remontaient avec un grand bruit d'ailes les pentes rapides du ciel. Et, disions-nous encore, cela est tonique, puissant et bienfaisant comme une Marseillaise précipitée à pleine gorge sur la troupe ennemie. Ce jeune homme inspirait les salubres plaisirs que donnent tout ensemble le respect et l'admiration, sans compter la joie du défi pour des porteurs de lyre à jambes de coton.
Cependant les années qui se suivent dégagent l'esprit de la situation. Aux livres, peu à peu, s'ajoutent, puis se substituent les actes. Paris devient un camp; la guerre de l'indépendance, une nécessité. On ne citerait pas un fait de cette longue résistance aux Barbares que Lionel des Rieux n'ait appuyé de sa présence et de sa vaillance, courtoise mais obstinée. Ni le plaisir, ni le travail, n'est capable de le distraire de son devoir de nationalisme intellectuel. Comme on s'acquitte d'une fonction sociale historique, il se mêle à chaque manifestation de réveil.
Quand Anatole France est élu à l'Académie, il organise avec Rebell une soirée intime à la Tour d'Argent. Nous bataillons avec Amouretti, au
Félibrige de Paris, en faveur d'une orientation fédéraliste conforme aux idées de Mistral : Lionel des Rieux ne manque pas un orage ; quand la scission a lieu, il fonde avec nous l'Ecole parisienne du Félibrige. Quand paraît la Cocarde de Barrés, d'inévitables tâtonnements ne peuvent lui dissimuler l'importance de cet effort ; il prévoit l'avenir du groupe ; il se rend compte que voilà enfin le contrepoids rêvé à la tyrannie des cosmopolites parisiens.
L'Affaire éclate, Lionel est des rendez-vous de la défense nationale contre la défense républicaine. Avec Bourget, avec Barrés, il vient aux réunions de l'Appel au Soldat. Il sera de la dernière bataille purement littéraire, cette bataille de Minerva qui fut livrée par un autre grand ami regretté, un Lorrain, — homme du rempart lui aussi, — notre cher René- Marc Ferry.
Lionel des Rieux fera à l'Enquête sur la Monarchie une réponse d'un nationalisme entier, seulement nuancé d'une hésitation dynastique, que motivent d'anciennes attaches de famille à l'Empire. Mais en peu d'années, l'incertitude disparaît si naturellement qu'il néglige de m'en avertir ^ ; son royalisme allait de soi, du moment que l'idée de la France et le Roi se confondaient manifestement chaque jour.
1 , Voir V Enquête sur la Monarchie, réponse de Lionel des Rieux, « après neuf ans », p. 267.
...En achevant ses gammes, en se rapprochant de la vie, sa poésie se faisait plus familière, plus souple, plus fine. Fut-elle moins savante ou moins pure ? Non, s'il faut en juger d'après tel poème de la Belle Saison ^ comme ces Convives, dont un aussi bon juge que Jacques Bainville aime les vers « tendres et forts » .
Que sont-elles devenues Les compagnes de mes jeux,
Aux mains nues A l'âme tendre, aux doux yeux ?
Combien de fois du grand chêne Avons-nous lié le tronc
Dans la chaîne De nos bras tendus en rond?
Combien de fois, chers fantômes, Avons-nous, jetant des cris.
Sur les chaumes, Couru comme des perdrix.
Ombre aimée entre les Ombres, Vous m'avez aussi laissé :
Quels décombres Couvrent déjà mon passé !
Surgissez de ma mémoire Comme des plis du linceul;
L'ombre est noire ; Venez vers moi : je suis seul
Est-ce vous, dans la broussaille.
Dont j'entends frémir les pas ?
Je tressaille :
Pourquoi, n'approchez-vous pas?
Voyez : nul n'a pris vos places; Vous pouvez vous attabler,
Ames lasses, Et tour à tour me parler.
Vous restez silencieuses Et pareilles, dans la nuit,
Aux yeuses Quand le clair de lune luit.
Sied-il que je vous raconte Mes amours, mes amitiés ?
J'aurais honte De mériter vos pitiés.
Faut-il vous dire mes rêves?
Vos nuits, spectres ténébreux,
Sont trop brèves Et mes rêves trop nombreux.
Comme vous mieux vaut me taire ; Mais avant de vous glisser
Sous la terre, Laissez-moi vous embrasser.
Je me lève : sans réponse.
Tout fuit parmi le hallier
Et s'enfonce Dans mon chêne familier.
Ah! je comprends, chère écorce, Arbre aux saintes frondaisons,
Quelle force Me retient sur tes gazons.
Et désormais, je t'honore Comme mon temple et mes Dieux,
Cœur sonore D'un passé mélodieux.
Il se tournait en même temps vers le théâtre, en particulier le théâtre d'Orange où triompha bientôt une Hécube aussi émouvante que noble et ferme dans la grâce et dans la violence ; plus récçmment, il caressa aussi le rêve d'un théâtre provençal.
De son côté, Mistral, qui aimait Lionel, comme Lionel aimait sa Provence, souhaitait de lui voir employer la langue de Miréio. Le maître eût- il admis en manière de transaction un poème français inspiré du génie de la terre et de la race, tendant ainsi à utiliser toutes les forces de l'histoire locale ? Lionel en avait emprunté la donnée aux fastes provençaux de sa famille maternelle, les Ancezune, dont l'origine se confond avec celle d'Orange. Ce Comte d^Orange, aujourd'hui en lecture à la Comédie-Française, a été mis au point dans les tout derniers loisirs que laissa la vie du « front ». Le manuscrit était reparti pour Paris huit jours peutêtre avant la mort du poète !
La décla ation de guerre l'avait enivré. Enfin, enfin ! En retrouvant sa vieille ennemie, notre France s'était relevée jeune et forte. L'heureux élan de la mobilisation, elle qu'on l'avait vue s'opérer d'un bout à l'autre de la patrie, avait ajouté à sa joie une fière espérance.
Un chef militaire éminent, auprès de qui je rencontrai Lionel des Rieux, l'un des premiers soirs d'août, émettait des pronostics nuancés, pleins de
fermeté et de justesse, que révénement a vérifiés. Le poète écoutait avec attention, mais ses jeux, où brillaient les pensées de son cœur, allaient bien en avant de toutes nos paroles. Je l'observais avec une curiosité nouvelle : la parfaite beauté de ce type accompli de Méditerranéen s'était transfigurée à la perspective du feu. Un seul pli d'inquiétude : la nécessité d'aller d'abord rejoindre le dépôt de son régiment à Toulon, puis à Hyères, à plus de deux cents lieues du « front » bienheureux !
J'appris néanmoins que, parti sergent, il avait été nommé adjudant. Enfin m'arriva cette lettre :
Toulon, 22 août.
Enfin, Charles, à Theureuse date du 21 août, j'ai quitté les palmiers d'Hyères, et, je Fespère, pour de plus belles palmes. Après dix-huit interminables jours de demandes et de sollicitations, de visites et de contrevisites, on me renvoie à Toulon pour être versé de la territoriale dans la réserve de l'armée active. Désigné « pour faire partie de la première relève » qui sera demandée au 112® de ligne, je pense joindre d'ici deux ou trois jours la ligne des combattants.
Vous devinez ma joie. Et l'on vient de me donner un bon et beau sabre. Il ne me manque plus qu'un cheval, afin d'aller plus loin plus vite. Mais mon désir est pareil à l'Achille de notre Moréas :
Encor que Tarmure guerrière Chargeât sa poitrine et son dos, Faisant le tour de la carrière, Il remportait sur les chevaux.
Je sais que vous allez m'envier...
En podt-scriptum, au bas de la feuille :
24 août. — Mon cher ami, je pars à midi. Quelle belle journée I
Puis, au dos de l'enveloppe :
Le nom de mon capitaine est Estelle [en provençal : étoile]. Il n'y a pas d'augure plus merveilleux.
Nous avons des étoiles noires, Paul Arène les a chantées. Elles tombent du ciel sur les collines de la Haute Provence. Celle qui devait arrêter et briser le destin de Lionel des Rieux au bord d'une tranchée lorraine avait commencé par sourire et briller avec une extrême douceur.
Un compagnon d'armes a décrit l'allègre dépari sous l'étoile :
Nous avons quitté Toulon ensemble le 14 août 1914, faisant partie du même convoi dirigé sur le front. Je le vis pour la première fois sur le quai de la gare^ il s'occupait de faire monter ses hommes en wagon^ souriant, ganté de frais, une fleur à la boutonnière, et je fus frappé par l'allure martiale de ce sous-officier dont les manières distinguées, la physionomie franche et avenante commandaient le respect et attiraient la sympathie. Nous liâmes connaissance, et il me dit qu'il était territorial et volontaire pour aller se battre. Il fit tout le voyage avec ses hommes, dans un wagon à bestiaux, déclinant mes offres toutes les fois que ie lui
UN SOLDAT DU XV^ CORPS 3'2l
proposai de prendre place dans notre compartiment de première K..
Il est beau et utile de rapprocher des lettres et des notes de Lionel des Rieux ces souvenirs des témoins de sa vie et de sa mort. On découvre un des rares hommes qui se ressemblèrent jusqu'à la fin.
En gare de Toulon, son colonel, auprès de qui il avait multiplié les demandes pour aller au front, s'était approché de lui : « Eh bien, êtes-vous content ? — Content et reconnaissant, mon colonel, répondit-il. « Ce dialogue est consigné à la date du 24 août dans le carnet de guerre que Lionel m'a légué. Ses annotations de la journée, prises en voyage, se terminent par ces mots, eux aussi caractéristiques : « Attention des hommes pour moi. » Il savait déjà le grand secret de l'obéissance et du commandement. Il pratiquait d'instinct les arts du dévouement et de la discipline.
IL — Le patriote provençal.
Notre premier lien datait de Provence. Nous nous étions connus à ce collège catholique d'Aix qui avait alors pour supérieur un dé ses parents, le chanoine Guillibert, aujourd'hui Mgr Guillibert, évêque de Fréjus. Cet établissement aura été, pen-