‹ L'étang de BerreChapitre 49 sur 68 · Lettre d'un compagnon d'armes au D"" Grang-ier, 27 avril · texte numérisé non relu

Lettre d'un compagnon d'armes au D"" Grang-ier, 27 avril

dant une dizaine d'années, l'un de ces points mystérieux par lesquels passent, se coupent, s'entrecroisent les directions de forces destinées plus tard à jouer simultanément, peut-être conjointement, dans les décisions de la vie. L'éminent évêque de Moulins, Mgr Penon, M. l'abbé Wetterlé, député protestataire de Golmar au Parlement de l'empire allemand, le père André, jésuite plus connu à Beyrouth, à Gonstantinople, à Alexandrie, qu'à Pai'is, mais l'un des mainteneurs de notre influence orientale, Henri Bremond, l'historien du mysticisme provençal et de sainte Chantai, son frère André, auteur d'études pénétrantes sur la piété antique, le poète Joachim Gasquet, l'orateur patriote Xavier de Magallon, enseignèrent ou bien furent enseignés, comme nous l'avons été, Lionel des Rieux, mon jeune frère et moi, parmi ces beaux jardins de cèdres et de platanes, sous l'arcade légère d'un faux gothique de 1820, où circulaient beaucoup d'air, beaucoup de lumière et le meilleur esprit de la bonne ville comtale, Generoso sanguine par ta, comme dit la devise de son vieil écusson.

Ce sang généreux aura coulé à flots dans la guerre de 1914-1915. Mais on en a étrangement récompensé la Ville et le Pays.

Parti le 24 août, Lionel des Rieux ne connaissait sans doute pas encore les tristes journées de Dieuze ot de Morhange (20 et 21 août). Il dut apprendre en

UN SOLDAT DU XV® CORl'S 323

route, parle Matin^ les diffamations lancées contre ses camarades du XV® corps parle sénateur Gervais. Il en a durement souffert.

Aujourd'hui qu'est bien dissipé ce malentendu lamentable entre fils d'une même patrie, on peut parler, je crois, en toute liberté des manœuvres de presse qui, seules, l'ont déterminé. Toute la France a rendu la justice, c'est-à-dire la gloire, à de magnifiques soldats. Les esprits politiques devront s'en apercevoir par la suite : quelques défaillances individuelles causées par la basse prédication de l'indiscipline sociale et de l'anarchie militaire, quelques fautes imputables à l'esprit du régime et à l'intérêt des partis, ont été portées au compte de telle ou de telle parcelle du sol sacré. C'est qu'on l'avait alors jugée sans défenseurs. Où la démocratie diviseuse et cosmopolite avait fait le dégât, les politiciens trouvaient adroit de mettre en cause une région, une province ou une ville : Provence, Toulouse, Montpellier, Bordeaux ! Ils croyaient la parade forte. Elle n'était qu'impie et sotte, comme la forme de leur intelligence.

Ces politiciens ont failli déterminer un désastre intérieur d'autant plus douloureux que, pendant ce temps, leurs compères montaient la tête à nos compatriotes du Midi contre les malheureuses et admirables populations du Nord et de l'Est. On a fait à temps la lumière. Cette lumière, ensanglan-

tée pai' rimmolation de toutes les provinces de France, doit établir entre elles de nouvelles raisons de fraternité et d'amour.

Il importe de rejeter dans le feu du patriotisme allumé par la guerre ces absurdes antipathies du Midi et du Nord. Elles sont trop cruelles. Je n'en parlerai qu'avec des ménagements attentifs. Rien ne saurait mieux faire le jeu de l'ennemi qui les a excitées. Mais en demandant à mes compatriotes du Midi d'être stoïques, ne puis-je demander à mes concitoyens du Nord de mieux diriger le trait de leurs paroles ? Quelques-unes feraient des blessures. A propos de négociants provençaux qui n'ont pas fait leur devoir, un journal' n'a-t-il pas parlé, le 26 juin 1915, d'une « mentalité toute méridionale » ? Je ne prends qu'un exemple, qui a été relevé par mon ami Jules Véran, de Montpellier. Avant la guerre, de pareilles erreurs de langage avaient cours. Au lendemain de la noble visite de M. Poincaré à Mistral en octobre 1913, quelqu'un du Temps crut spirituel d'écrire :

« Son succès personnel reforme l'unité de la nation. L'homme du Nord a conquis le cœur du Midi. Le positivisme pratique a dominé l'idéologie déclamatoire. »

L'identification insolente établie entre l'idéologie déclamatoire et le pays de Vauvenargues, de Gas-

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