Lettre au D"" Grangier, 27 avril
OS par une pluie fine qui tombait sans cesse, ne pouvant faire un mouvement sans être arrosés de mitraille. Malgré les atroces douleurs que lui causaient ses rhumatismes, des Rieux trouvait encore la force d'encourager tout le monde et, lui qui aurait pu éviter tous ces maux, jamais je ne l'entendis proférer ni une plainte, ni un regret. »
Proposé aussitôt pour la médaille militaire, puis décoré, il écrivait à un ami :
C'est la seule médaille militaire obtenue par mon rég-iraent depuis le début de la guerre, et je vous assure que la plupart des officiers et soldats en ont fait vingt fois plus que moi.
Tout cela, ajoutait-il, me fait joyeux et fier, mais je n'ai fait que mon devoir, comme tous mes camarades.
Le Général m'a remis la médaille militaire devant nos drapeaux au son de la Marseillaise et du canon allemand. Ce fut le plus beau moment de ma vie.
C'est aussi la plus belle page de son carnet de guerre. Elle sera publiée avec d'autres plus tard. Notons qu'au chant de la musique un obus boche avait sifflé dans l'air. Lionel le salua gravement.
Il m'annonça la médaille d'un mot : « Je vais maintenant m'efforcer de la mériter mieux ». Le billet nous amusa pour la gentillesse de la dernière ligne : « Une manque plus à mon bonheur que l'ordre du Bain. . . »
Le 10 octobre, il écrivait à quelqu'un :
Déjà j'ai une autre nouvelle à vous apprendre : je viens d'être nommé sous-lieutenant et Ton a bien voulu
me confier aussitôt les fonctions de capitaine de notre 6® compagnie. Je suis quelque peu effrayé d'une telle responsabilité, mais vous pensez bien que je ne manquerai pas du moins de bonne volonté.
Le 12 novembre :
Bien couverts comme nous le sommes, la boue et l'humidité nous semblent seules désagréables, mais nous en rions comme de tout ce qui nous gêne et notre bonne humeur est inaltérable.
Le 8 décembre :
Proposé avec le n'^ 1 pour être maintenu à titre définitif dans mon grade de sous-lieutenant. Et je suis confus de tant d'indulgence.
Le 28 janvier 1915 :
Nos cuisiniers sont souvent des restaurateurs de profession et toujours des héros. C'est parmi les marmites des artilleurs ennemis qu'ils nous apportent les nôtres. «
L'ordre du jour dont il avait été honoré portait : Le sous-lieutenant des Rieux, récemment adjudant de réserve au 112® régiment, bien qu'appartenant à la réserve de l'armée territoriale, a demandé, dès le premier jour de la mobilisation, à être aflecté à un régiment actif et à être dirigé sur l'Est. N'a cessé de se distinguer dans tous les combats par une bravoure et un calme absolument remarquables, notamment à Lamath où, atteint d'un éclat d'obus qui lui occasionna une douloureuse blessure, il refusa de quitter son rang, et à Vassincourt oi^i, par sa ténacité et son attitude, il maintint et entraîna sous un feu terrible sa compagnie dont tous les officiers étaient tombés. Le sous-lieutenant
des Rieux — qui est un artiste distingué — donne Texemple des plus hautes qualités morales et a su s'acquérir l'estime de ses officiers et de ses hommes.
En cheminant dans les bureaux, le texte eut à subir des corrections diverses. L'une d'elles, celle qui dut être rédigée le plus loin du combat, ayant paru louer Lionel des Rieux aux dépens de ses frères d'armes, notre ami n'eut point de repos qu'on ne l'eût remplacée par un libellé plus exact. Il faisait bon marché de tout amour-propre, mais ne transigeait ni sur l'honneur des soldats de sa troupe, ni sur ce qu'il appelait dans une lettre à moi « la valeur offensive de nos Provençaux ».
Quand il eut obtenu la rectification désirée, sur le point qui lui tenait à cœur : « Me voilà donc content, écrivait-il, mais n'empêche que si certains diffamateurs venaient faire un tour dans nos tranchées, ces tranchées sauteraient dans leurs boyaux ».
Dans une autre lettre datée du 4 février et adressée à quelqu'un d'autre, il n'avait encore obtenu qu'une demi-justice. Il écrivait donc :
Gela ne sera désagréable que pour moi, cela ne diffame plus mes bons camarades. Et je suis satisfait, espérant bien trouver une prochaine occasion de reconquérir ces titres de noblesse que Toutrecuidante bêtise d'un scribe vient de me ravir. Ah ! comme je comprends les héros des Chansons de geste dont le principal souci était qu'on ne chantât point sur eux vile chanson.
^^f^ Le bon cas de ténacité provençale avait-il trans- ^" pire dans les milieux parlementaires ? D'après les traces écrites que j'en conserve, le fait dut changer singulièrement de forme et de couleur en route. Quelque curiosité, même un peu d'inquiétude, était déjà éveillée parmi nous quand' je reçus la lettre où Lionel me mettait au courant de ses instances et du succès final. Courrier par courrier, je le pressai de me renseigner d'une manière plus précise. Il répondit par d'admirables pages, qui portent la date du 20 février et dont je ne donnerai que le commencement et la fin :
Vous m'écrivez : « Voulez- vous me faire plaisir et nous rendre service? Envoyez-moi les quatre libellés. . . » Je ne vois pas quel intérêt peuvent offrir ces variantes. Mais je ne saurais résister à votre double demande, les voici.
Suivent de complètes explications appuyées des textes, et la conclusion :
Continuez donc à défendre nos héros provençaux, mon cher ami, jusqu'au jour où ils seront protégés par le comte de Provence...
(( Le comte de Provence, seigneur de Forcalquier et terres adjacentes », c'est le titre par lequel les Provençaux initiés ont coutume de désigner le roi de France, président et protecteur de nos républiques : tous les fédéralistes de notre génération se sont promis de l'acclamer dans les rues d'Aix et de Marseille par ces titres anciens qui consacrent les franchises, les libertés de nos pays et de nos villes
perdues à la Révolution. Les nombreux adhérents de cette doctrine éprouveront, je crois, une grande douceur à se dire que le 20 février, huit jours avant de mourir pour la France, Lionel des Rieux libellait son appel au roi dans le formulaire élaboré entre 1892 et 1900. De tels traits de fidélité intellectuelle doivent faire sentir qu'on est lié en profondeur.
Fut-ce le 20 février 1915, ou la veille, ou le lendemain, qu'un ligueur de l'Action française, maréchal des logis d'artillerie, eut « l'occasion d'être présenté dans une tranchée de première ligne à l'un des nôtres, M. Lionel des Rieux » ?
« Le piquant de l'affaire », ajoute ce militaire dans une lettre adressée à mon ami Maurice Pujo, « c'est que la présentation a été faite par un officier, ami commun, secrétaire général de l'une de nos grandes préfectures de France. »
Puisse ce représentant inconnu du pouvoir central nous aider un jour de son expérience administrative pour desserrer l'étau centralisateur et pour rendre à la France la vraie forme de l'unité, celle qui place l'autorité monarchique en haut, et qui permet en bas la floraison de toutes les libres variétés de la nation ! La lettre qui relate cette rencontre est datée du 3 mars. Son auteur ignorait que Lionel était tombé quatre jours plus tôt.
La dernière lettre que j'ai vue de lui est du 21 février. Elle dit : « Ne vous exagérez pas nos dangers. »
Il avait été malade et alité jusqu'au 24 à Esnes. Remonté aux tranchées le jour même malgré Tavis du médecin, il sut le 26 maintenir sa compagnie devant une panique du . . . de ligne qui nous fit perdre une tranchée, qu'il s'agit de reprendre le lendemain.