III. — Mort et victoire
Le samedi 27 février, Lionel éprouva des pressentiments inaccoutumés. Lui, toujours gai et plein de confiance, dit à son camarade, un peu avant l'assaut : « Je sens que je vais y rester. »
J'emprunte les détails qui suivent à une relation magnifique écrite « en Argonne » par son ami et compagnon de périls le docteur Grangier.
Tout à la lisière du bois de Malancourt, d'où se découvre Avricourt, à 50 mètres de la tranchée qu'il fallait reprendre, la 6^ compagnie du 112'^ de ligne stationne sous bois et les trois officiers, Thépenier ^, faisant fonction de capitaine, des Rieux et le sous-lieutenant Panisset causent à voix basse. Vers treize heures 45, Lionel demanda au lieutenant Panisset, puis à son ordonnance, le soldat Faren, quel était le quantième. Même avec l'aide du calendrier on se crut au dimanche 28 février. Ils se trompaient d'un jour. Lionel des Rieux crayonna sur
1. Cet officier eut les deux cuisses traversées par une balle.
la première pag-e de son carnet un testament d'une dizaine de lignes daté du 28 février 1915, 13 heures. Il dit ensuite à Faren :
« Je viens d'écrire ce que le docteur Grangier aura « à faire en cas de quelque chose. Reste en arrière « avec mon sac au moment de l'assaut. Si je tombe, « tu viendras prendre tout ce que j'ai sur moi et tu le « remettras au docteur Grangier que tu feras pré- « venir de suite. Tu lui remettras aussi un paquet de « lettres que j'ai laissé àEsnes, et dont il disposera. « Tu lui remettras un colis que j'ai laissé entre les « mains du chef de musique à Esnes, il y trouvera un « carnet de guerre qu'il remettra à M. Charles Maur- « ras qui en disposera comme bon lui semblera. »
« A ce moment, 2 heures, un sous-lieutenant est venu donner l'ordre de marcher en avant. Thépenier, Panisset et lui, se sont serré la main en se disant : — Au revoir dans la tranchée prise. »
« La section s'est déployée et s'est jetée en avant sous la fusillade et la rafale des mitrailleuses sous bois. Des Rieux a fait une quarantaine de mètres, sans s'abriter, sans se défiler, malgré les objurgations de ses hommes, et il est tombé brusquement à trois mètres de la tranchée allemande, il a poussé deux ou trois soupirs, et il a expiré. »
Lionel avait dû marcher le bras droit levé puisque la balle tirée en enfilade était entrée à droite et sortie à gauche en traversant le cœur. Faren est allé en rampant fouiller les poches comme il en avait
l'ordre. Dans une lettre à X..., l'ordonnance écrivait : « Lorsqu'il m'a vu auprès de lui, cela lui a fait tellement de plaisir qu'il était content, et son dernier soupir a été un sourire, comme lorsqu'il est parti à la mort. » Cependant l'attaque a réussi. Comme un autre de nos chers amis d'Aix, comme le commandant Paul de Mougins, à Vauquois, Lionel aura pu entrevoir la victoire, ses hommes avaient continué son élan.
Le docteur Grangier poursuit : « Le lieutenant Panisset a gardé le corps dans la tranchée conquise tout le reste du jour et toute la nuit au bruit de la fusillade rageuse des Allemands et de leurs contreattaques stériles. »
Adieu, mes compagnons, adieu je vous aimais. Meilleurs guerriers que vous l'on ne verra jamais.
S'il ne put prononcer l'adieu de Vivien d'Ancezune, dans Le Comte d'Orancfe, cette pensée, loi de sa vie, lui survécut. Ses compagnons dont il était fier montrèrent qu'ils étaient aussi fiers de lui ; le combat fini, leur pensée unique fut de lui décerner des honneurs exceptionnels.
Il fallut attendre jusqu'au lendemain soir. Alors, secondant de leur zèle affectueux l'admirable docteur Grangier, ils prirent soin de le redescendre jusqu'au village d'Esnes, et l'exposèrent dans l'église, qui servait d'infirmerie à leur régiment,
« dans la chapelle latérale à droite du maître-autel, sur les marches du petit autel ». Des amis fidèles avaient passé la journée à rechercher tous les moyens de lui procurer le grand luxe de nos soldats tombés au front : un cercueil, une croix, des signes de reconnaissance certaine pour l'exhumation et le transfert à venir. Il n'y avait ni cercueil ni planches à Esnes. Le menuisier de Montzeville prit ses mesiu^es sur le docteur Grangier, de même taille que Lionel.
Le l**^ mars, écrit un ami, je suis parti pour Esnes, escortant une de nos voitures légères, qui portait croix cl cercueil.
11 était dans Téghse, couché sur un brancard recouvert d'une peau de mouton. Son ordonnance, sur sa prière^ lui a nettoyé les mains et le visage, souillés de terre.
« Monsieur, remarqua Tordonnance, paraissait content d'être propre ; il me souriait. »
Plusieurs évoqueront ce large sourire en carré, dévoilant les dents magnifiques.
Il était beau, mort, avec ce sourire qui laissait voir ses dents si belles, poursuit Fauteur de la lettre. Nous lui avons fermé les yeux. Blessure propre. Mort subite...
Encore un pressentiment de sa poésie :
Les muses pleureront et ma mort sera belle. L'évocation poignante du docteur Grangier porte
le même témoignage : « Il s'était rasé de frais avant l'assaut. Il semblait dormir d'un sommeil terrible et triste, ses traits s'étaient accusés, burinés de volonté calme et tenace. Ses yeux entr'ouverts et voilés semblaient regarder au loin ou au dedans de luimême, vers de la souffrance, mais sa bouche souriait et claironnait de toutes les dents éclatantes sous les moustaches envolées.
« Nous avons pu doucement refermer les paupières, et son visage en a pris une expression de grande volonté sereine et solitaire, mais les lèvres ont refusé de se refermer et ont continué à sourire de leurs dents éclatantes sous leurs moustaches relevées. »
En sortant de l'église, le convoi fut enveloppé d'une tourmente déneige.
Il était alors quatre heures et demie précises.
« Gomme il n'y avait plus de place au cimetière d'Esnes, on avait creusé une tranchée profonde perpendiculaire au mur nord de ce cimetière et en dehors de lui. Le docteur Grangier a écrit le nom sur un papier glissé dans une bouteille, à côté du cercueil. Les prières ont été dites par un maréchal des logis d'artillerie prêtre.
« Les soldats l'ont descendu doucement dans ce trou profond de la bonne terre de France qu'il défendait. Ghacun d'eux s'est baissé, a pris avec sa main une poignée de terre et l'a jetée sur le cercueil. Un obus a sifflé longuement au-dessus de nos tètes et
est venu s'écraser en éclatant au bas de la côte de Montzeville. Le prêtre a béni le cercueil et, sans une parole, sans un discours, tous sont venus me toucher la main ^ et s'en sont allés. Je représentais pour eux la famille et tous les 44 ans de vie à eux inconnue de ce poète, de cet artiste, du mystère de cet homme qu'ils n'avaient connu que le plus parfait des soldats : Monsieur des Rieux Fappelaient-ils et r appellent-ils encore tous. »
La croix plantée porta cette inscription :
« Sous-lieutenant comte Lionel des Rieux (ÏAncezune^ médaillé militaire^ homme de lettres^ tué à Vennemi dans le bois de Malancourt, le ^21 février y 9/5, à deux heures du soir, »
On y ajouta la devise trouvée sur sa bague : ad LUCEM, Vers la lumière.
... J'y ai fait ajouter une modeste couronne, en souvenir de notre mutuelle sympathie, a écrit le général X..., commandant la division, à une parente de Lionel des Rieux.
Ce digne chef ajoute :
Je venais de le quitter et de lui serrer la main au passage, devant sa compagnie. Quelques minutes après, il la conduisait à une contre-attaque et tombait bravement.
... Retenu par des obligations sévères, j'ai eu le grand regret de ne pouvoir venir donner à son cercueil Tadieu