Pour ne V aurait pas été, traduction trop littérale du
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provençal sarié esta.
« rétablissement diplomatique et politique » dont la France a besoin tout autant que de la pm^eté de son territoire, de la liberté de ses frontières, de ses têtes de pont sur le Rhin. Retournons, retournons à l'œuvre, nous aussi. Les fonctions de la vie dissipent forcément le cortège de mort. Quand ceux que nous pleurons ont été forts et sages, ils prient de les continuer afin que nous soyons continués nousmêmes, lorsque notre heure sera venue de périr.
Celui-ci m'aurait certainement interdit d'élever sur sa tombe un tel amas de souvenirs. Son goût en eût été choqué. Mais ce que je rappelle porte avec soi leçon et semence. Ni l'amitié d'enfance, ni les actions de notre jeunesse commune ne me trompent sur la plénitude des significations de la haute idée mère qui régla l'harmonie de sa vie, de sa mort, de ses funérailles.
Un arrière-petit-neveu de Guillaume d'Orange, un fils spirituel de Frédéric Mistral, né et mort pour la France, portait à son roi, notre Comte, l'hommage de quatre cents ans de profonde fidélité provençale. Mais il était trop jeune et trop amoureux de la vie pour ne représenter que des choses passées ! Non, son art, sa pensée, sa substance, disent surtout ces joies de l'avenir, qui, selon le vers doré de Mistral, « se moquent du tombeau ». Elles repoussent toute tombe et s'envolent vers l'espérance. Parfaitement détaché et désintéressé quant à lui, le vrai héros est ambi-
lieux, jaloux, entier: il exige la grande gloire pour se qu'il aime.
Mourir victorieux et pur en pleine aurore !
Gmbre de mes aïeux, entourez mon tombeau
Et vous, clairons, sonnez pour que ce soit plus beau ?
Cela veut dire : Vive la France, n'est-ce pas ? Pour qu'elle soit libre, vive le Comte ! Pour qu'elle soit grande, vive le Roi I
Mar&1915..
Au matin de ses funérailles, il n'est qu'une manière de rendre justice et honneur à Jean Moréas. Récitons quelques-uns de ses vers les plus heaux.
Ouvrons le livre, dis- je. Récitons lentement les poèmes sacrés :
Les morts m'écoutent seuls, j'habite les tombeaux; Jusqu'au bout je serai l'ennemi de moi-même. Ma gloire est aux ingrats, mon grain est aux corbeaux; Sans récolter jamais je lanoure et je sème.
Je ne me plaindrai pas : qu'importe l'Aquilon, L'opprobre et le mépris, la face de l'injure ! Puisque quand je te touche, ô lyre d'Apollon, Tu sonnes chaque fois plus savante et plus pure?
Au temps de ma jeunesse, harmonieuse Lyre, Comme l'eau sous les fleurs, ainsi chantait ta voix Et maintenant, hélas ! c'est un sombre délire : Tes cordes en vibrant ensanglantent mes doigts
Le calme ruisselet traversé de lumière Reflète les oiseaux et le ciel de l'été. O Lyre, mais de l'eau qui va creusant la pierre Au fond d'un antre noir, plus forte est la beauté.
34 i LES AMIS ET LES MAITRES
Toi qui prends en pilié le deuil de la Nature Et qui laisses tes sœurs flatter l'éclat du jour, Fille du sombre hiver, que lu sois la parure Ou de la pâle mort ou du brillant amour,
Violette d'azur, que tu plais à celte âme
Où je remue en vain les cendres du désir I
Les lys sont orgueilleux, la rose a trop de flamme,
Et le myrte frivole aime trop le plaisir.
♦ ♦ Ah, fuyez à présent, malheureuses pensées,
0 colère, ô remords, Souvenirs qui m'avez les deux tempes pressées
De l'étreinte des morts ;
Sentiers de mousse pleins, vaporeuses fontaines,
Grottes profondes, voix Des oiseaux et du vent, lumières incertaines
Des sauvages sous-bois ;
Insectes, animaux, larves, beauté future,
Grouillant et fourmillant ; Ne me repousse pas, ô divine Nature,
Je suis ton suppliant.
Je me compare aux morts, à la source tarie,
A l'obscur horizon, A la fleur efl'euillée, à la feuille pourrie
Sur un pâle gazon,
A l'arbre qu'on abat dans un bois sans verdure
Pour former un cercueil, Aux brouillards de l'hiver, à toute la nature
De tristesse et de deuil.
Mais ne suis-je plutôt à l'Océan semblable.
Qui, toujours florissant.
Laisse le vol du temps passer, et sur le sable
Écume en gémissant ?
Compagne de Téther, indolente fumée,
Je te ressemble un peu :
Ta vie est d'un instant, la mienne est consumée,
Mais nous sortons du feu.
L'homme, pour subsister, en recueillant la cendre,
Qu'il use ses genoux !
Sans plus nous soucier et sans jamais descendre,
Evanouissons-nous !
Solitaire et pensif j'irai sur les chemins,
Sous le ciel sans chaleur que la joie abandonne,
Et, le cœur plein d'amour, je prendrai dans mes mains
Au pied des peupliers les feuilles de l'automne.
J'écouterai la brise et le cri des oiseaux Qui volent par les champs où déjà la nuit tombe. Dans la morne prairie, au bord des tristes eaux, Longtemps je veux songer à la vie, à la tombe.
L'air glacé fixera les nuages transis.
Et le couchant mourra doucement dans la brume. Alors, las de marcher, sur quelque borne assis, Tranquille, je romprai le pain de l'amertume.
On vient d'entendre un choix de stances parfaites. Incomparable artiste de sa douleur, Jean Moréas s'y montre, exactement comme il le disait de Ronsard, « grand poète en de petits poèmes ». Mais, quoique résumant sa dernière manière, si large, si forte et si humaine,
Les cordes en vibrant ensanglantent mes doigts
ces vers expriment mal le destin du poète arrêté au moment où le rayon de son étoile parvenait au delà du groupe de ceux qui aiment la poésie en soi.
Des notules sommaires ne suffiront pas davantage à renseigner les curiosités soulevées. Dans une matière complexe, tout historien est bien obligé de s'en tirer par un qui in aime me suive; on le déguise plus ou moins ; pour ma part, j'aime autant l'avouer : le temps et les moyens de le prouver me manquent, mais je peux et dois affirmer que, dans ces trente années de chansons et d'enseignement, Jean Moréas sut allier l'information de la science et la clairvoyance d'une critique souveraine à la naïveté du génie naturel. Personne n'a mieux possédé dans son détail et dans son ensemble l'histoire de notre poésie. Personne n'en aura jugé avec autant de liberté, de sûreté de conscience et de bon sens. Enfin, nulle cadence n'aura vaincu la sienne en douceur, en vigueur, en ingénieuse variété. Dans la voie des tentatives hardies faites pour enrichir la rythmique française, personne n'est allé aussi loin que lui, et sa nouveauté, qui ne lut jamais l'aventure, affina et développa son amour de la tradition et de la raison. Cet homme tout instinct sous certains rapports, fut tout intelligence sous certains autres. Sa poésie accorde ce qui aurait pu faire contradiction dans la vie.
Ne te détourne pas, Mâne charmante, laisse Brûler devant mes yeux ton antique tristesse Et tes larmes couler dans mon esprit pieux Comme en un vase pur un baume précieux
Qu'était-ce que cet étranger qui, vers 1890, prétendit ramener dans nos Lettres le sentiment et le goût inné aux Français ? Gela paraissait insolent. Gela ne l'était point. Cet étranger n'était ni Scythe ni Sarmate et s'écriait au plus contesté de ses
livres :
Moi que la noble Alhène a nourri Moi l'élu des nymphes de la Seine...
Sa doctrine nous arrivait des premières, des plus lointaines sources de notre civilisation. Loin de prétendre imposer aucune invention étrangère, il se montrait même assez dédaigneux pour les jolies chansons populaires de la Grèce moderne qu'il lui arriva de traduire avec un sourire indulgent. Ge qu'il nous proposait, c'était un art dont sa patrie et la nôtre ont eu le privilège en commun, art sublime que les noms de Sophocle, de Virgile, de Racine et de La Fontaine permettent de définir et d'identifier dans le temps. La Grèce et Rome eurent leur moment, le tour est venu de la France, et, nous répétait Moréas, rien n'oblige la France à se démettre de cette dignité naturelle. Les Barbares ont pu traverser et corrompre de-ci, de-là, ses traditions. Il dépend d'elle de s'épurer et de se redresser par un sentiment juste de tout ce qu'elle peut penser et aimer sans déchoir. Qu'elle s« rende compte des hautes affinités de ce qui lui reste de grand et de fort avec ce qu'elle eut de meilleur.
Oui, c'est au sang latin la couleur la plus belle.
L'avenir appartient à qui recueille et sème Téternelle fleur du passé.
Ainsi, sous son aspect contradictoire, l'histoire de Jean Moréas se rattache à merveille, et sans difficulté, à la nôtre. Et la leçon forte, mais simple, du graius homo, se trouva être exactement et très curieusement pareille à la prédication d'à peu près tous ces Grecs que l'on trouve au début de chaque Renaissance. La leçon de Moréas n'étaitpas en forme : l'allure doctorale en était bannie. Mais, sous mille apparences contraires, son unité ne s'éclipsa jamais depuis les jours de maturité du poète :
... Que l'inlègre Beauté Pénètre notre esprit avec tranquillité Ainsi que l'eau reçoit un rayon de lumière.
Je ne parviens pas à comprendre comment M. Marcel Coulon, qui parle si bien de cette unité au Mercure de France, institue une opposition entre l'art des Stances et Fart d'Eriphyle. Autant dire que Bossuet, calme et serein dans son histoire, plein de mouvement et de feu dans ses sermons, était classique au premier cas, et, dans le second, romantique! Ou M. Marcel Goulon se moque de nous, ou quelqu'un, pour lui troubler l'esprit, l'aura instruit du malheureux petit art de jongler avec les idées en prêtant des significations successives aux mêmes vocables.
La vérité est qu'il y eut une heure où, jeune encore, Moréas fut opprimé par les confusions de notre littérature récente, et ses premiers recueils ne le montrent que trop. A une autre heure, sa verve naturelle commença à se dégager. Cet éclat ne fut pas soudain ; par une longue spirale ascensionnelle, comme à la montagne de Purgatoire, son érudition, sa curiosité, son démon lui firent revivre les états historiques de notre poésie, depuis les rimeurs de Champagne et de Provence du moyen âge. Il connut ainsi la séduction de tous les rythmes et de tous les langages. Nouvel encombrement mais beaucoup plus léger. Notons qu'un grand poète ne doit pas être armé trop légèrement. Aucun fardeau philologique n'aura pesé aux mains de Mistral et de Dante. Moréas était de la race, fort et agile.
Le point d'achèvement ne lui a pas manqué non plus. Il a trouvé le rapport exact du son juste et du thème qui le sollicita de tout temps quand il s'est révélé le grand poète des fruits mûrs de la vie, de la perfection, de la mort :
Substance de Cybèle, ô branches, ô feuillages, Aérien berceau du rossignol sauvage,...
... Et moi je te ressemble, automnale nature, Mélancolique bois où viendra la froidure.
Il faut tenir pour immortel le chant des aveux d'Eriphyle :
Mon époux, c'était un héros,
Il était fils d'Oïclée, Il avait ramé sur le navire Argo
A côté de Thésée.
De Phébus aux longs traits, d'Apollon,
Il était augure ; Mais sa barbe était à son menton
Chenue et dure.
Et l'autre, quand il vint, il était
Dans sa jeunesse tendre ; Sur sa joue à peine un blond duvet
Commençait à s'étendre.
Le tambour Bérécynthian
N'emporte Tâme Comme faisait sa voix disant :
Les Dieuic vous gardent^ noble dame.
Alors je sentis que ma pudeur
Etait la feuille tombée.
Et mon désir semblable à la fureur
Rapide de Borée.
0 jeunesse, tes bras Sont comme lierre autour des chênes,
Mais la vieillesse, hélas !
Est une foule d'ombres vaines.
La vigueur, la dextérité, le don d'utiliser et de distribuer en mesure, rien ne lui fit défaut, sinon la faveur de son siècle et la liberté des mouvements. D'abord gêné par les habitudes du romantisme, Moréas eut contre lui bien des alliés naturels : Université, corps savants, journaux, salons, esprit public, dans la mesure où notre temps peut se vanter d'avoir un esprit public. La solitude porte naturellement aux défis, aux excès, aux outrances et le jeune poète à qui Platon disait : « Chante pour
moi et pour les Muses » a dû manquer parfois de sagesse ou d'humanité.
Ces défauts, tout criants, ne furent pourtant qu'apparence et les poèmes les moins accessibles, les plus secrets de Jean Moréas se distinguent par le premier des caractères de la vraie poésie, l'harmonie sacrée, la grande musique. Ses rythmes, je le dis sans crainte, n'ont pas trouvé leurs maîtres. Eurent-ils même leurs pareils ?
Tel un chêne élevé qui, par-dessus le bois, Élance dans l'azur sa cime aérienne.
On ne peut s'empêcher de démêler parfois dans sa prose de diamant je ne sais quoi de précieux et de compassé qui afflige. Mais ses vers, tous ses vers, ont enchanté par la mélodie, fût-elle âpre, et le rythme, fût-il trop neuf. Alexandrins classiques ou myriapodes symbolistes (l'on n'a jamais su le nombre des syllabes dans certains vers d'Affnès), tous possèdent ce prestige demi-divin d'être des natures chantantes, de mystérieux animaux qui s'enfuient de terre et gagnent le ciel. Si vous aimez les vers, si vous les aimez bien, si vous les aimez à en être un peu fou, vous le sentirez. Sinon, il vous sera tout de même loisible de soupçonner encore au moyen de textes habilement choisis par les amateurs quelles sources de joie dissimule et révèle une combinaison de mots, qui peut être très simple,
Et l'autre, quand il vint, il était Dans sa jeunesse tendre...
et qui peut être aussi (cela n'a pas d'importance) horrilîquement compliquée :
Sous vos longues chevelures, petites fées,
Vous chantâtes, sur mon sommeil, bien doucement
Oui, tout compté, c'est là ce qui lui asservit une iîère jeunesse. Voilà où triomphait la baguette de l'enchanteur. Nous vieillirons encore un peu sans que notre raison ait cessé d'approuver l'enthousiasme de nos vingt ans et les hommes nouveaux qui renaissent au sentiment de la poésie sont garants que le charme ne faiblit pas.
Gomme il le disait de l'amour, « le jeu plaisant ! »
Avril 1910.