Mistral, A la race latine
déclarations de principes qui achèveront de dire d'où nous sommes partis. En insérant ici divers extraits du vieil article oùja génération de 1891 dénonça la rupture aux dieux de Germanie, la direction de la pensée initiale peut être assez exactement repérée par ceux qu'elle intéresse aujourd'hui.
— Eh ! quoi, nous écrivit alors Maurice Barrés, nous allons quitter le grand fleuve ?
Nullement. Et tout au contraire. Il ne fallait pas quitter la berge du Rhin, mais la purger d'hôtes monstrueux et l'aménager pour la France. C'est au dernier feuillet d'une petite anthologie des poètes des bords du Rhône, grand fleuve lui aussi, et que les Français ont eu le tort de trop sacrifier à un Rhin allemand, que l'auteur s'exprimait ainsi ;
Nous avons prétendu offrir aux lettrés de notre âge une collection de modèles. Ils ne seront que sages d'en profiter.
Qui sait si ce n'est point d'ici que pourra découler cette « littérature de demain » sur laquelle chacun discute ? Il est bien vraisemblable que, demain ni après-demain, la littérature française ne renaîtra par le commerce de l'âme germanique. Les barbares peuvent bien infuser du sang neuf à une race ; un rythme neuf aucunement. Il fallut que les Provençaux du X® siècle retrouvassent le rythme antique pour que la littérature moderne fût. Il fallut que Ronsard lût Homère et Pindare pour que les vrais
chants renaquissent du moyen âg-e en perdition, Venise et Florence — et toutes les beautés qui ruisselèrent d'elles — furent aussi nécessaires à la formation de Shakespeare que le grain du froment à la pâte du pain : autre chose put s'y mêler, mais voilà bien Tessentiel.
Ce mystérieux rythme, qui s'étend du midi en ondulations de lumière, on peut le consacrer de mille vocables. Latin, italien, hellène, il est le même. Jean Moréas, ces mois derniers, l'a voulu appeler « roman » et je n'ai pas ouï ce nom sans émotion, y découvrant un peu, comme aux feuillets de son Pèlerin,
Le tremblement de la mer natale.
Certes, le Barbare est utile. Il a des sensations fortes et violentes, quelquefois jusqu'à inspirer le dégoût. Il est, comme il dit volontiers, « suggestif ». Il se découvre (ou plutôt, il nous découvre, car sa conscience est peu claire) d'intéressants mystères d'âme. Mais il les laisse à l'état brut. Comme son art est court ! Et qu'il est incapable de disposer une harmonie !
Au lieu de régir les Barbares, les maîtres romantiques ont trop souvent subi leur domination. Par là, cette date de 1830 qui est pourtant une heure héroïque de la littérature nationale, apparaît un second 1815. Le concept de Beauté qui décore nos
races ne s' j détache pas très pur. Pour le restaurer, il faut bien remonter aux sources romanes.
Notre littérature a trouvé plusieurs fois, aux jours d'épuisement, les pensers fructueux et les rêves utiles chez les Italiens et les Espagnols. Or, voici que les Provençaux, en cinquante ans, ont amassé autour de quatre ou cinq chefs-d'œuvre un nombre merveilleux de poèmes de tous les ordres. J'avertis les hommes d'esprit qui se plaignent de sécheresse qu'il y a là un beau courant de limpide harmonie.
Une nécessité saura d'ailleurs les j conduire.
Avez- vous remarqué quels destins rigoureux et tout matériels gouvernent ce que l'on appelle notre « évolution littéraire » ? Les idées ni les volontés n'ont plus sur elle aucun pouvoir. II n'y a plus d'écoles. Les intérêts demeurent seuls. Où étaient, pendant les entrevues de M. Jules Huret*, les naturalistes, les parnassiens, les idéalistes, les normaliens, les décadents ? Abolis, tous ces groupes établis autrefois d'après des accords de pensées ! Et nous n'avons plus vu que des jeunes gens d'un côté et des vieillards de l'autre. Ces derniers n'ont parlé que suivant la loi de leur âge. Avec quelle âpreté !
Chez les hommes de quarante ans et chez les
1. L'Enquête sur V évolution littéraire révolutionna la jeune et trouble littérature pendant l'hiver 1890-1891.
jeunes gens, un second principe de classification est intervenu : après l'âge, la race. Ils se sont divisés selon le sang et l'éducation qu'ils avaient reçue de leurs pères. Quatre heures après la mise en vente d'un livre d'Athènes, l'auteur des Noces coinnlhiennes et de Leuconoé, M. Anatole France, stupéfiait les chroniqueurs en révélant Jean Moréas. Il y avait beau temps que nous savions Anatole France un pur Attique. M. Maurice Barrés, de qui le nom dit Torigine, se joignait aussitôt à M. France. M. Raymond de la Tailhède, dont le paganisme enivrant promène les dieux de Phrygie sur les voies triomphales de Rome hellénisée, répondait à dix vers de M. Moréas par une ode aux sons de Pindare. M. Maurice du Plessys, Parisien celui-là, tout classique de souvenir, récitait au banquet des symbolistes la Dédicace à Apollodore. Et je sais sur les grands chemins d'Aix, près des tourelles d'Avignon qui « font des dentelles dans les étoiles », de nombreux jeunes gens qui s'avancent dans la musique de VEglogue à ma dame :
Afin de bien louer les dons
Où vous avez chevance Que mon pouce n'a les f redons Des poètes, honneur de la docte Provence!
Mais cet art d'essence si pure a vite suscité la rumeur des Barbares.
Je ne puis détester M. Huysmans. Un de ses
personnages, dans Là-bas, rend un hommage à la fidélité des hommes du Midi : il fait, avec raison, de ces pandours « ardents et féroces » les compagnons suprêmes du pauvre Charles VII, et ceci répond bien au reproche de séparatisme que Ton nous jette à tout propos depuis la guerre de Montfort. Le héros préféré de M. Huysmans regrette, à Is. vérité, que Xantrailles et La Hire aient été secondés par la bonne Lorraine. Avec elle, ils ont empêché l'union de l'Angleterre et des Pays-Bas à la France du Nord. Sans Jeanne d'Arc et ces fâcheux, il se serait formé « un unique et puissant royaume du Nord,s'étendant jusqu'aux provinces de la langue d'oc, englobant tous les gens dont les goûts, dont les instincts, dont les mœurs étaient pareils. Au contraire, le sacre du Valois à Reims a fait une France sans cohésion, une France absurde... Il nous a dotés, et pour longtemps, hélas ! de ces êtres au brou de noix et aux yeux vernis, de ces broyeiu*s de chocolat et mâcheurs d'ail qui ne sont pas du tout des Français. »
M. Huysmans ne nous injurie point très directement, mais je ne crois point l'offenser en supposant que les propos qu'il prête à Des Hermies livrent le fond de sa pensée. Qu'il nous haïsse de la sorte, je le conçois facilement. Que « cette sacrée race latine » l'incommode, je le comprends. Mais tous les Français sont des « latins », si l'on entend par ce mot-là des peuples civilisés par Rome et qui peutêtre n'ont subi si aisément son empreinte qu'en
raison d'une obscure et lointaine origine commune. C'est donc M. Huysmans qui est, au milieu de nous^ un barbare et un étranger.
Et son esthétique est bien telle, exposée au seuil de Là-bas. Le système consiste à aimer la laideur, pourvu qu'elle soit singulière ou qu'elle dénote un état d'esprit « intéressant ». Elle ne se préoccupe, en aucune manière, du nombre, ni de l'harmonie. Et, si elle rencontre, une fois, la beauté, c'est par hasard, en se contredisant soi-même, en se référant à quelque « latin » ou même en s'inspirant de lui.
J'aime M. Huysmans et M. Lemonnier et ceux qui leur ressemblent, d'être des exemples si nets de la barbarie que nous combattons. La violence, pour la violence, la grossièreté qui hurle pour le plaisir, les enfantines crudités, les niaiseries, rien ne répugne davantage au pur génie français. L'essentiel, qui est l'ordre, lui plut toujours. Que des Barbares s'unissant, s'ils le veulent, à M. Caraguel, poursuivent leur carnaval d'art. Cette race si fine qu'ils voudraient conquérir les repousse du fond du cœur. Ils ne tarderont point à être reconnus pour les étrangers qu'ils sont bien et pour les adversaires. Il y aura un court combat entre les ombres et la lumière, après lequel on ne verra que des trouvères d'Oïl ou d'Oc, chantant leurs amitiés et leurs similitudes dans les deux langages romans, comme on parlait grec et latin dans la Rome de Marc Aurèle.
Tout l'effort de l'évolution actuelle porte de ce côté .
Ah I que M. Riesiony de Oourmont se trompe en afïirmant que aous nous détcxurnons de la pensée de la patrie ^ C'est le contraiT^ .qui est vrai. L'abstraction toute pure nous a déçus. C'est pourquoi, désireux de subsisîter quand mêine, nous nous sommes ]pencliés a¥ec sollicitude sur l'humbLe pkénomène des nnaanoeside iDcotre sang.
'Or, en ceci, nous sommes des privilégiés. Par l'hérédité ou la tradilioin, toiis en France soiit ainsi faits «que l'assemblée des plus beaux dieux qxi'ait possédés le monde est ensevelie -dans les oœurs.. El qu'il faut peu de soins pour la ressusciter ! Simplement prendre .garde à elle.
Conoaissons-la 'dans sa Sîplendide ei puissante variété. On n'imagine (point de .pensée ni de rêve que n'ait point suscités la Méditerranée. En tout, ses riverains oui 'été les premiers tomtes les fois qu'ils l'ont voulu. Je ne connais aucun métaphysicien de l'Allemagne qui soit supérieur à saint Thomas, napolitain, et je préfère infiniment Plotin d'Alexandrie àBusbroeok l'Admirable. S'il me vient Tin désir des mélancolies 'du lakisnie, je les troiuve aussi bien dans Frédéric Mistral:
Oh ! dins li draio engermenido Lei&sas me j>erdre .penssutiéu !...
Et ne répétoaats plus que le mystère habite au bord
des mers brumeuses. Le soleU aussi est plein de
1. Allusion au célèbre article de "M. de Gourmont sur le « joujou 'patriotisme » dans le 'Mercure de Fnartoe d'ailrors.
mystère. Ses clartés, ses chaleurs, ses vertiges font délirer, si bien que, aux heures de son règne, « tout s'emplit de formes divines », selon le mot du sage ancien.
N'allons pas davantage, par amour des doctrines qui passent, charger notre mémoire de mots cimmériens. On a enlaidi tous nos arts. On ne les a point augmentés. Tout fut dit avec grâce aux tables fleuries de Platon, et les convives de Thaïs joignent à la plus ferme géométrie de rêves la beauté du discours. On sent plus d'épouvante vraie dans les simples de Ganidie, cueillis sous la lune livide, que dans toutes les diableries ou s'égaye M. Huysmans. Et laissons-lui ce diable cornu et laid comme ses saints. Gardons le nôtre tel qu'on nous le légua ; il est beau comme Pan, aux pieds de bouc, aux yeux d'étoiles et fait la guerre à Dieu sous la cuirasse verte de feuilles et de fleurs que lui tisse en chantant le vœu de la vaste nature.
Mais ne prions pas que le diable. Revenons chaque jour à la sagesse, à la beauté, qui ceint les murailles d'Athènes. Répétons quelquefois l'oraison magnifique :
« 0 noblesse, ô beauté simple et vraie ! déesse dont le culte signifie raison et sagesse, toi dont le temple est une leçon éternelle de conscience et de sincérité, j'arrive tard au seuil de tes mystères, j'apporte à ton autel beaucoup de remords. Pour
te trouver, il m'a fallu des recherches infinies... » Puis, s'il faut ajouter un jour avec découragement : « 0 abîme, tu es le dieu unique », n'allons pas renier la Vierge pour si peu ^ : souvenons-nous qu'elle est, par Jupiter son père, petite-fille du Chaos et qu'elle sympathise avec tout l'inconnu, comme la clarté, son symbole, aime à composer avec l'ombre pour tracer les écharpes vives de la couleur.
1 . C'est la première et bien timide réaction contre le « jeu » de la Prière sur V Acropole. Elle fut plus vigoureuse cinq ans plus tard devant les marbres d'Athènes. On peut la voir dans Anthineay pages 30 et suivantes.