AVANT-PROPOS IX
line, sur les petits monts d'alentour. Dans le creux est la ville, et ses canaux, et ses étangs couverts de barques noires ou de voiles peintes de rose, ses ports mélancoliques où les tartanes attendent pour se réveiller et partir, ses pêcheurs taciturnes inclinés sur les ponts et interrogeant les eaux glauques. Tout cela dessiné d'une netteté prodigieuse, donne une vive image de la paix, du repos, avec cette impression que c'est une image trompeuse et que ville, étang, ports, pêcheurs, voiles roses ou blanches vivent agités comme nous d'un feu d'inquiétude infinie. La nuit sublime d'Augustin et de Monique, la nuit d'Ostie, me remonte dans la mémoire avec le cri théologique du noble auteur des Confessions sur la douleur des choses possédées de ce sentiment qu'elles ne sont point composées pour elles-mêmes et qu'un autre désir les anime et les transfigure hors de leur petite durée et de leur minime étendue.
Et, puisque j'en suis aux réminiscences involontaires, pourquoi craindre de dire qu'il me revient aussi de vieux vers, autrefois aimés, dont je ne puis mieux faire que de confesser la faiblesse tout en reconnaissant qu'ils sont devenus comme un canton secret de moi-même? Les très vieux vers de notre mauvais enchanteur Baudelaire se réveillent, il ne faut pas s'en étonner. A la campagne, dans la paix et dans le silence de l'âme, beaucoup de tentations oubliées réussissent à se faire jour;