LE RETOUR AU BERCA.IL
Quelques semaines après, M. Duclerc, ayant donné sa démission de chef de bureau, s'établissait au château de Roveray avec toute sa famille.
Toute ? Non pas. Irma avait retiré Honorine du pensionnat aux portes de Paris, pour la placer dans une autre maison religieuse de Niort, où elle devait terminer son éducation, loin de ses parents, loin de Denise surtout.
Irma avait juré que les deux enfants ne vivraient plus l'une près de l'autre, et l'on comprend que. la fortune placée sur la tète de Denise ne pouvait que la maintenir dans une semblable résolution.
Cela dura treize ans. Pendant les trois dernières années seulement, Honorine fut admise à venir passer quelques semaines au château, à l'époque des vacances.
Ce fut la récompense de sa soumission, car, durant ces longues années, Honorine ne se plaignit pas une seule fois, ne demanda pas \me seule fois pourquoi on la faisait vivre comme une orpheli ne.
Quand ils venaient la voir, elle recevait ses parents avec une grande douceur et ne paraissait point se souvenir du passé.
Son père, parfois, lorsqu'il était seul avec elle, affectait de s'attendrir, de lui dire que sa mère s'opposait à son retour, rappelait, avec une sorte d'affectation :
— • Ma pauvre proscrite !
Mai^, Honorine ne se prêtait point à ces effusions, n'encourageait pas cet' expansions, se contentait de répondre :
— Maman a été juste. Je méritais tout ce qu'elle m'a fait. J'ai été méc!\ante envers ma petite sœur.
Cette r.Vsignation finit même par toucher un peu M"' Duclerc.
Pendant ce temps, Denise grandissait. C'était aujourd'hui une jeune fille de près de dix-sept ans, qui tenait toutes les promesses de beauté de son enfance.
Elle avait toujours les grands yeux bleus foncés de son père, des cheveux blonds, abondants et soyeux, une bouche mignonne, quelque chose de frêle et de délicat qui touchait, en même temps que la grâce des traits et la douceur répandue sur son visage ovale séduisaient et charmaient.
La blancheur de son teint éblouissait et achevait de la différencier de sa mère et de sa sœur, qui avaient conservé du sang corse une teinte plus mate et plus brune.
Elle était aussi un peu moins grande qu'Honorine.
Des maîtres excellents et payés un prix fou avaient fait son éducation au château même, sous les yeux de sa mère; et, comme elle montrait une intelligence excessive, en même temps qu'une organisation artistique des plus marquées , elle était devenue habile musicienne, et s'occupait de peinture avec un goût rare chez les jeunes filles, et qui confinait presque au talent.
Honorine, de son côté, avait atteint ses vingt^arfs. On ne pouvait plus la laisser au couvent. Il fut décidé qu'elle rentrerait au bercail. Ce fut par une belle matinée du mois d'août qu'elle arriva au château du Roveray, pour s'y fixer définitivement.
M. Duclerc était allé la prendre en magnifique équipage à Poitiers, où elle devait s'arrêter en quittant Niort, et la ramenait triomphalement au domicile paternel.
Honorine, parfaitement calme et souriante, causait tranquillement avec son père.
On eût dit qu'elle revenait d'une excursion de quelques heures, pour reprendre sa vie de tous les jours.
— Ainsi, disait-elle, je n'aurai pas le plaisir de voir mamwi et ma sœur Denise?
— Non, répondit U. Duclerc, elles sont parties hier, pour huit jours. Elles vont visiter une vieille parente par alliance du feu comte Du Roveray qui possède de grands Liens dans le Limousin, et qui s'est prise d'une belle passion, elle aussi, pour Denise. Il est probable qu'elle lui laissera une partie de sa fortune, à sa mort... qui ne peuî, tarder... car elle est fort âgée. Pauvre ehfant ! ajouta M. Duclerc en enveloppant Honorine d'un regard de compassion et en la baisant au front. Ta n'as rien, toi, que ton père !
Honorine répondit à peine à cette caresse et répliqua du ton le plus naturel à son exclamation :
— n n'est pas donné à tout le monde d'avoir un parrain millionnaire qui vous lègue toute sa fortune.
— Cela est vrai, chère enfant ! Aussi ai-je fait tout ce'que j'ai pu pour racheter, par ma tendresse, les injustices du sort envers toi ! reprit M. Duclerc, qui trouvait un certain charme à essayer de s'approprier exclusivement le cœur de sa fille et à y verser un peu de l'irritation sourde qu'il ressentait malgré tout contre sa femme et Denise.
Peut-être ressentait-il aussi le besoin, ou, tout au moins, le désir d'occuper à lui tout seul un cœur quelconque, et de s'y voir estimé.
Mais Honorine ne parut ni comprendre ni même entendre.
— Ainsi, nous allons trouver le château vide? dit-elle rapidement.
— Vide, n'est pas le mot; Ta mère et, ta sœur sont parties hier, il est vrai. Elles auraient pu aussi bien partir plus tard, pour te recevoir et t'embrasser d'abord ; mais, quoique nos invités de l'automne ne soient pas encore arrivés, nous avons déjà un artiste, un peintre de gra,nd talent, M. Camille Richard, qui te tiendra compagnie, et, demain ou après-demain, un de ses amis viendra le rejoindre. Tous deux passeront plusieurs semaines avec nous.
— Ah ! vraiment.
— Oui... Je te réserve même une petite surprise à cet égard. Tu verras cela.
Honorine regarda son père avec quelque attention pour la première fois.
— Ne m'interroge pas encore. Du reste, avant la fin de la se-
maine, le château sera plein d'invités. Oh ! tu pourras enfin t'amuser aussi, cannaitre les jouissances du luxe et do la grande existence.
La voiture, en ce moment, passait la grille du parc, et une voix joyeuse interpella M. Duclerc.
Les chevapx s'arrêtèrent aussitôt à l'entrée de Tavenue seigneuriale.
Camille Richard apparut à la portière.
— Tiens ! voilà ce cher ami qui vient au-devant de nous, s'écria M. Duclerc.
— Cher ami, reprit-il, je vous présente ma fille, Honorine.
— Qu'elle soit la bienvenue ! fit l'artiste, en lui offrant galamment la mgin pour l'aider à descendre. Désormais, ce château , qui avait déjà une fée, en aura deux.
— Merci pour ma sœur, monsieur, répondit Honorine en s inciinant sans embarras.
ou PEUVENT MENER LES SABOTS.
Demain, s'écria Camille Richard, en portant son verre à ses
lèvres vous verrez ce que j'appelle un artiste, un vrai peintre, un homme de génie.
Après vous, pourtant, interrompit M. Duclerc en souriant.
Apres moi? répéta Camille Richard avec un mouvement intraduisible d'épaules. Est-ce que je compte? Oui, certes, j'ai quelque facilité du goût, Tamour des belles, choses, un certain faire fantaisiste et brillant qui flatte l'œil et trompe... Au fond, rien de sérieux... Pas de suite dans les idées, pas d'études sévères, pas de
■ volûiité.
— Comment! Comment! s'écria M. Duclerc en montrant les natures mortes qui ornaient les murailles de la salle à manger, est-ce que ce ne sont pas là des chefs-d'œuvre? Tous mes amis i aûirment, et vous êtes seul à en douter.
Cette conversation, en effet, se tenait clans la grande salle du château, au dessert, le soir même de l'arrivée dllonorine.
La table n'avait que. trois couverts, et la jeune fille silencieuse écoutait attentivement son père et son interlocuteur,
— D'abord, mon cher monsieur Duclero, répliqua Camille, les tableaux qui ornent la salle à .nanger d'un homme chez qui l'on dîne aussi bien, sont toujours des chefs-d'œuvre pour ses convives. Ensuite, si j'ai conquis vite quelque notoriété, cela tient à ce que je suis relativement riche, tandis que Louis Bertrand est. pauvre,
— Ah ! il est pauvre ! répéta M. Duclerc avec ce mouvement de lèvres et ce ton particulier dont on accueille une semblable mention chez les riches.
— Pauvre comme Job! Il a eu de durs commencements, je vous en réponds. Voici seulement une année qu'il arrive à gagner sa vie, tant bien que mal, et qu'il peut se présenter dans le monde sans rougir de ses bottes éculées ou de son habit râpé. Tenez, savezvous comment il a appris à lire et à écrire? En faisant des sabots !
— Des sabots ! * ^
— Oui, il est fils de sabotier. Son père habitait Tours et gagnait péniblement une trentaine de sous par jour, sur lesquels il devait nourrir quatre -personnes, lui, sa femme, son fils et sa fille. La femme l'aidait, en vernissant le bois et en clouant la bride de cuir; le petit Louis, qui naturellement n'allait pas à l'école, travaillait aussi de son mieux. A douze ans, il ne savait pas ses lettres, mais il dessinait des bonshommes au charbon sur tous les murs, et sculptait de petits dessins de sa façon, avec un couteau, sur les sabots destinés aux paysannes coquettes des environs. J'en ai vu de ces dessins, ils sont charmants. Le sabot, ainsi sculpté, se vendait trois sous de plus, et, depuis qu'il produisait ce surcroît de bien-être, son père, fort brutal, avait cessé de le rouer de coups. Un voisin s'intéressa à l'artiste enfant, parla au père. Il proposa de faire faire des études au gamin, se chargeant de toute la dépense. .
— Le père accepta, comme de juste.
— Il refusa.
— Je voudrais bien savoir pourquoi, par exemple.
— Rien de plus simple. — D'abord, dit-il, j'ai besoin du travail de Louis. Il me rapporte déjà cinquante centimes par jour. Ensuite,
J'ai l'honneur de vous présenter mon ;inii Louis Dei^fronà.
je ne sais ni lire, ni écrire, et je ne vois pas pourquoi mon fils on saurait plus que moi. Mon père était sabotier, je suis sabotier, il sera sabotier.
— C'était une brute que cet homme-là. Et voilà les gens pour lesquels des cerveaux brûlés réclament de.s droits et font dos révo-
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lutions ! grommela M. Duclerc avec la conviction et l'indignation d'un millionnaire.
— C'est parce que la misère et l'ignorance font les brutes, qu'il faut détruire l'ignorance et la misère. Mais je poursuis,. Le petit Louis avait tout entendu. Le dimanche suivant, il alla trouver le voisin et lui dit :
— Dessinez-moi en grand les lettres de l'alphabet.
— Qu'en veux-tu faire?
— J'ai mon idée.
En effet, il s'appliqua, dès cet instant, à reproduire ces lettres en relief sur les sabots, avec des enjolivements et des ornements de sa fantaisie. Chaque lettre devenait ainsi l'initiale d'un nom.
Cela plut aux paysannes et aux gars des villages qui lui commandaient des sabots à leur chiffre, de telle sorte que, par un tour de force réellement ingi'nieux, ce fut, poiir ain&i dire, en écrivant d'abord qu'il apprit à lire.
— Oh! oui, s'écria tout à coup Honorine qui écoutait depuis quelques minutes avec un visible intérêt, cela était admirable et touchant.
— Certes, mardemoiselle, et quajid vous verrez mon ami, vous constaterez que l'homme a tenu ce que promettait l'enfant. Son professeur, le dimanche, lui formait les lettres qu'il devait sculpter pendant îa semaine, lui en expliquait le son, la valeur, l'assemblage. — Un jour, il sculpta un nom tout entier: — Louise, pour la fête de sa marraine.
Il savait lire et écrire l — Lire sur le bois, écrire avec un couteau, mais le plus fort était fait.
Pour se perfectionner maintenant , il fallait quitter sa famille^ aller à Paris.
Louis proposa à son père, dans le but d'agrandir leur commerce, de parcourir les environs, une fois par semaine, avec une petite pacotille de sabots sculptés, qu'il se disait certain de placer à bon compte.
Le père y consenti!. Liouis était sauvé.
Loin de la surveillance paternelle, il augmenta ces prix de quelques centimes qu'il mit de côté. Au bout d'un an, il possédait une ijeutaine de francs. Il crut le monde à lui. 11 allait avoir quinzo
ans. Un beau matin, une paire de saljots neufs aux pieds, le corps couvert de sa maif^re blouse de travail, ses cent francs dans sa poche, il partit et ne revint plus.
— Emporlait-il, au moins, quelques-uns de ses produits pour les vendre en route? demanda M. Duclerc.
— Rien du tout ! Vous ne connaissez pas ses scrupules, son honnêteté poussée jusqu'à l'exagération la plus folle. II regardait les sabots et ses sculptures comme la propriété de son père. Il n'en eût pas pris une paire pour un empire !
Il alla à Paris à pied, par économie.
Là les déceptions l'attendaient. Après mille traverses, il entra comme domestique, pour balayer l'atelier, chez un peintre en renom.
Il voyait, du moins, les tableaux ; il entendait le maitrc donner des conseils, il assistait parfois au travail des élèves.
C'est là que se révéla sa vraie A^o'cation, qui était pour la peinture.
Que vous dirai-je? — Le maître s'intéressa à lui, lui donna gratuitement quelques leçons. Le soir, la nuit, il achevait son éducation dans la petite soupente où il logeait, lisant tous les livTca qu'il pouvait se procurer.
Il gagnait sa vie en faisant des portraits, à cent sous, ressem- ])lance garantie ! ou en fabriquant de ces tableaux de genre que les marchands achètent à tant le mètre, et qu'ils revendent aux amateurs qui ne s'y connaissent point et veulent se monter une galerie à peu de frais.
Tout cela gâté la main. Il y a résisté. Il avait le génie !
C'est alors que je le connus, et nous fûmes aussitôt amis. Je l'admirais, puis j'ai fini par l'adorer, ma foi ! plus que moi-même, je le crois.
— Une fois votre ami, vous avez pu l'aider, dit Honorine.
— C'est ce qui vous trompe. C'est là son seul défaut : la fierté allant à l'excès. Jamais je n'ai pu Tobiiger d'argent. Il n'en a accepté que depuis un an, parce au'il en gagne, parce qu'il sait qu'il en gagnera.
Nous étions liés d'amitié depuis déjà longtemps, lorsqu'un beau soir, en nous promenant, il tomba sans connaissance. Il y a\ait .'jaalro jours qu'il n'avait mangé, et ne m'en disait rien!
— C'est un héros ! murmura Honorine.
— Enfin, il est sorti d'affaire. 11 a eu un tableau, cette année^ à l'exposition, qui a frappé les vrais connaisseurs. Il a quelques commandes. Il vit, il mange et s'habille. Depuis trois mois même, U fait, en province, un travail qui lui sera payé quatre mille francs. Dans dix ans, il gagnera cent mille francs par an, et c'est moi qui lui emprunterai de l'argent.
— Ma chère Honorine, dit M. Duclerc, au moment où sa fille se retirait, cet homme de génie, ce grand peintre vient passer quelques semaines ici avec son ami Richard et nos autres invités. Il est convenu qu'il fera le portrait de ta mère, de ta sœur et le mien... Mais je veux qu'il fasse le tien d'abord. C'est une surprise que je te ménageais, que je ménage à ta mère et à Denise.
M. Duclerc tenait beaucoup à ce que sa fille passât avant Denise.
C'était une de ses innombrables et discrètes revanches, et il profitait do l'absence d'Irma pour faire à Honorine les honneurs du premier rang.
Le lendemain, à midi, Louis Bertrand arriva, accompagné de Camille Richard qui était allé, en voiture, le chercher à la dernière station du chemin de fer.
Honorine, par hasard sans doute, était dans le' parc et justement sur le chemin des deux jeunes gens.
— Mademoiselle, s'écria Richard d'un air triomphant dès qu'il l'aperçut, j'ai l'honneur de vous présenter mon ami, Louis Bertrand.
La jeune fille leva les yeux et poussa un cri de surprise.
LE CHOIX d'une pose
Louis Bertrand avait vingt-huit ans, deux ans de moins que son ami.
Il était donc dans la fleur de l'âge, à ce moment précieux de la vie de l'homme où toutes les ardeurs de la jeunesse se mêlent à toutes les vigueurs de la maturité.
Une épaisse forêt de cheveux bruns et naturellement bouclés entourait son visage un peu long et retombait sur ses épaules, en dégageant un front élevé et finement modelé, au-dessous duquel brillait l'éclat de deux yeux admirablas, bruns également, fendus, vifs et rêveurs à la fois.
C'était la beauté de Bertrand. Le reste de la figure manquait de régularité, mais la bouche un peu grande était bonne et spirituelle avec des dents magnifiques.
C'était un homme do taille moyenne, bien pris, encore mince et svelte, avec des pieds et des mains d'artiste.
Au premier regard on le trouvait beau, au second on voyait les défauts, au troisième on l'adorait.
En apercevant Honorine, il eut aussi sa manifestation de surprise, un geste retenu qui frappa Camille, comme l'avait frappé le petit cri de la jeune fille.
— Oh ! oh ! fit-il avec son laisser-aller et sa franchise ordinaires, est-ce que vous vous connaissez déjà ?
Louis Bertrand hésitait évidemment à répondre et regardait Honorine avec une sorte d'embarras mêlé de beaucoup de curiosité.
Ce fut Honorine qui, prenant brusquement sa résolution, bien que fort rouge contre son habitude, répliqua, après une seconde de silence :
— Je crois, en effet, reconnaître monsieur. H peignait, si je ne me trompe, il y a peu de jours encore, un tableau pour la chapelle du couvent de Niort... dont je sors seulement,
— Mademoiselle a raison, ajouta Bertrand en s'inclinant avec un sourire qui ne cachait pas tout à fait son étonnement de cette réponse, et c'est ainsi que j'ai déjà eu le plaisir de la voir, ignorant son nom et ne me doutant nullement que j'aurais l'honneur de la retrouver ici.
En parlant, il ne la quittait pas dei> yeux, mais elle ne sourcilla pas.
Sur ces entrefaites, M. Duclerc, qui guettait de son côté l'arrivée de son nouvel hôte, accourut se joindre au groupe des jeunes gens, et l'on se dirigea vers l'habitation^ où un déjeuner plantureux attendait nos quatre personnages.
On alla ensuite prendre le café dans le jardin, tout en fumant d'excellents cigares.
Honorine, investie^ en l'absence de sa mère des fonctions de maîtresse de maison, versait l'infusion chaude et parfumée dans les tasses et faisait les honneurs avec cette grâce exquise et discrète qui lui était propre.
— Aifisi voilà qui est convenu, s'écria tout à coup M. Duclerc, comme conclusion à la conversation entamée, vous ferez le portrait d'Honorine. On m'a déjà parlé de votre grand génie, monsieur Bertrand, et je compte, je vous en préviens, sur un chef-d'œuvre!
Avant de répondre, Bertrand leva les yeux sur Honorine, assise en face de lui, de trois quarts, et la regarda un instant de ce regard du peintre qui analyse et détaille.
Honorine se sentait rougir et brûler sous ce regard, et son cœur battait violemment.
— Pour faire un très-beau portrait avec la tête de mademoiselle, dit enfin lentement Bertrand, sans cesser de la regarder en artiste qui prend connaissance appro«)ndie de son modèle, le génie est inutile, cher monsieur, et bien heureusement, car je me récuserais. Il suffit de comprendre et d'être exact... C'est une tête de caractère, l'effet est certain.
— Très-bien, très-bien, répliqua M. Duclerc enchanté. Seulement je désirerais que ce portrait fût commencé tout de suite et fait très-rapidement. Ma femme et Denise sont absentes. C'est une surprise que je leur ménage au retour, et vous comprenez...
— Tout de suite est facile, interrompit Louis. Nous pouvons commencer demain, si vous voulez. Mais qu'entendez-vou» par rapidement ?
— Huit jours, dix jours au plus.
— Ce serait un tour de force, s'écria Camille.
— Je l'essaierai, répondit Bertrand, et je crois que j'y arriverai.
— Sans que le portrait en -souffre, naturellement, reprit M. Duclerc. Je tiens à mon chef-d'œuvre. Il me faut un chef-d'œuvce, je vous lai dit et je n'en démords pas,
— L.e iciiips ne fait rien à l'affaire^ dit en riant Bertrand. On peut faire lui chef-d'œuvre en une heure, et une croûte en trois
. Tout dépend de rinspiration... et du modèle. En tout cas,
nous commencerons demain matin, et si le5j séances un peu longues ne fatiguent pas la patience Je mademoiselle, j'espère que nous réussirons.
On parla d'autre chose.
Honorine, cetle nuit-là, ne dormit pas. Elle repassait dans son esprit tous les événements de la journée.
Elle retrouvait, gravée dans son cerveau , chacune des paroles de Bertrand. Elle les étudiait, les analysait, comme il avait étudié, analyse son visage, et de cette analyse ressortait pour elle plus dïn quiétude que de satisfaction.
Il avait dit qu'il ferait d'elle un très-beau portrait, qu'elle avait une tête de caractère quil fallait comprendre.
Certainement, il n'y avait là rien que de très-flatteur pour la jeune fille, d'autant plus qu'il était impossible de se méprendre au ton de sympatliie et de sincérité avec lequel ces paroles avaient été prononcées.
Et, pourtant, il lui en restait, en les répétant, comme une saveur un peu acre au palais.
« Très-beau portrait... Tête de caractère. »
Elle eût préféré d'autres expressions. « Très-beau ! »
ËUo eut choisi moins, — charmant, par exemple. — Et elle avait raison.
« Tète de caractère », aussi la troublait.
C'était le jugement de l'artiste. Ce n'était pas la sensation de l'homme.
Et son intinct de femme, dès longtemps aiguisé par la souffrance et la jalousie, ne pouvait s'y tromper.
Puis, il avait promis d'aller vite, très-vite. Il ne tenait donc pas à prolonger ces séances, qu'elle eût voulu voir durer des mois, des années !
Irait-il si vite que cela ?
Se presserait-il autant?
C'est ce qu'on allait bien voir !
Le lendemain matin commencèrent les dispositions préliminaires.
Bertrand avait choisi une petite salle au rez-de-chaussée pour en faire son atelier. Il y avait déjà disposé, avec l'aide de Camille, son
chevalet, sa toile et sa boîte, fait placer les tentures qui devaient diriger et concentrer la lumière à sa guise, lui donner le ton qu'il désirait, lorsque Honorine entra, accompagnée de son père, en toilette très-simple.
Honorine s'est habillée et coiffée à son idée, s'écria M. Du-
clerc. C'est à vous de décider si c'est bien cela.
Bertrand fit asseoir Honorine, l'orienta en plusieurs sens, puis s'éloigna et regarda.
Il se rapprocha pour placer les mains, et les examina.
Voilà de fort jolies mains ! fît-il. Très-fines, très-particulières.
Je voulais d'abord ne faire que la tête. Nous ferons le buste avec les bras. Les bras doivent être charmants. La main le dit.
Il réfléchit un instant.
, Mademoiselle voudrait-elle consentir à poser les bras nus?
dit-il enfin. Cela réveillerait tout le tableau, et lui donnerait un grand charme.
Parbleu ! s'écria M. Duclerc enchanté. Alors, toilette à tout
casser et bijoux ! C'est cela! parfait! Tu vois, Honorine, c'est ce que je disais en venant.
Et il se frottait les mains, car il prévoyait que c'était ainsi qu'Irma voudrait qu'on fît le portrait de Denise, et c'était une victoire que d'en faire autant pour Honorine, que d'avoir son portrait aussi riche, aussi paré que celui de sa sœur.
Non, dit vivement Bertrand. Au contraire, grande simplicité.
Robe de couleur sombre et les bras nus, sans un bracelet, ni quoi que ce soit qui en rompe la ligne; seulement, une fleur pourpre dans les cheveux.
M. Duclerc fit la moue.
Honorine palpitante écoutait et sentait son cœur se gonfler de joie dans .sa poitrine.
— Faites ce qu'il dit, ajouta vivement Camille, et pas de commentaires. Il a son plan, son tableau déjà fait ! E^ il a raison. Il a compris mademoiselle, et il vient de me la révéler à moi qui l'ai vu© vingt-quatre heures avant lui, et qui n'y voyais que du feu. C'est cela, Louis ! Tu y es! Persiste, mon bon. Je l'ai déjà dans les yeux, ton portrait. Il sera magnifique. Tiens, voilà la pose.
Alors, s'approchant d'Honorine, il la plaça di ?ïois quarts,
Bertrand avait gardé le silence, il travaillait avec acliarneiuenî
sant tomber le bras gauche le long du corps-, repliant et redressant le bras droit, refermant à demi la main pour y poser le menlon de la jeune fille, les yeux bien ouverts el regardant devant elle.
— Œdipe interrogeant le Sphinx, dit-il triomphalement. Est-ce cela?
rr^ Liv.
— C'est cela! répondit Bertrand.
M. Duclerc aurait préféré des bracelets, des colliers, de l'or, des diamants, des dentelles, mais il fallut en passer par la volonté de l'artiste.
Une heure après, Honorine, en robe de couleur sombre, les bras nus, une fleur de grenadier dans les cheveux, s'asseyait en face de Bertrand et prenait la pose indiquée.
Les deux peintres avaient vu juste, ' Elle était admirable ainsi, avec quelque chose de profond et de mystérieux, presque de menaçant.
Ils ne s'étaient trompés qu'en ceci, c'est que le Sphinx, c'était elle î
LE BÊVE ÉTOILE d'hONORINE.
Une sorte de camaraderie s'établit vite entre ' le peintre et son modèle, surtout quand il s'agit d'un homme jeune et d'une jeune fille. Les séances sont longues parMs. Il faut bien, pour qu'elles lie soient pas trop pénibles, les égayer d'un petit bout de conversation.
On commence par les hanalités, puis, celles-ci épuisées, om «n arrive, tout doucement et sans le savoir, à parler de choses moins indifférentes, puis de choses presque intimes.
Louis mettait une grande ardeur à son portrait.
Les séances prenaient la journée presque entière, tant que la lumière était favorable.
Evidemment son tableau l'intéressait, le pfissionnait.
Honorine le voyait. Elle en était parfois profondément heureuse, d'autres fois inquiète et comme irritée.
11 y avait des heures où elle était jalouse de sa toile, où elle en voulait à cette Honorine qui naissait, belle et mystérieuse, sous le pincoau de l'artiste, où elle avait envie de se lever de sa chaise, de se jt-'ter sur le chevalet, de le renverser, do déchirer la femme peinte, en criant au peintre :
— Ce n'est pas celle-là qu'il faut aimer! c'est la femme vivante.' en lui jetant les bras au cou.
Ello voyait clairement l'artiste s'animer pour son œuvre, en devenir amoureux. Elle se demandait avec effroi si l'homme songeait seulement à elle.
Va\ d'autres moments, le regard enthousiaste et doux qu'il posait sur elle, fixant ses yeux bruns sur les yeux clairs d'Honorine, comme pour pénétrer en elle, la rassurait et l'enivrait.
Elle avait des joies immenses et des douleurs aiguës, qui tantôt allumaient sa prunelle de Téclat du bonheur, et tantôt y inettaient le feu sombre de la jalousie.
Ils étaient rarement seuls ensemble. Néanmoins, parfois, nul, pour q^uelques instants plus cku moins ïongs, n'assistait à la séance. Honorine en profitait pour faire parler Louis Bertrand, pour se livrer à une de ces investigations habiles et discrètes dont les femmes ont le génie particulier.
Depuis leur première rencontre, ni l'un ni l'autre n'avaient fait allusion à leur reconnaissance mutuelle dans le parc, lorsque Camille avait présenté son ami à la jeune fille.
Un jour elle aborda brusquement ce sujet , profitant d'un tête à tête que personne ne troublait.
— Comment se fait-il que vous m'ayez reconnue? lu]. dit-elle tout à coup.
— Je pourrais vous poser la même question, répondit-il en souriant.
— Oh! moi, je vous avais vu souvent, fît-elle en souriant
aussi. .
— Moi de même, répliqua-t-il sur le même ton.
— Vraiment ! voilà ce que je ne m'explique point.
— Et ce que je ne m'explique pas plus que vous. Aucune des jeunes pensionnaires du couvent où vous étiez n'a jamais pénétré, à ma connaissance, dans la chapelle où je travaillais, et je me creuse en vain la cervelle pour deviner où et comment vous avez pu me voir.
— Dites-moi votre secret, continua t-il en la regardant doucement, et je vous dirai le mien.
— Soit. Derrière la chunello il régnait, à hauteur du premier
étage, une galerie menant chez la Supérieure. Cette galerie était éclairée en partie par des vitraux de couleur, très-sombres, donnant sur la chapelle elle-même. Ces vitraux sont ceux qu'on aperçoit au fond du chœur, au-dessus de Tautel.
— Je me les rappelle. Ils représentent Abraham chassant Agar.
— Justement. Les bonnes sœurs ne s'en défiaient point, car il semblait impossible qu'on pût rien voir à travers les couleurs épaisses dont ils étaient chargés, et qui laissaient à peine passer une lumière pale et confuse. Mais une pensionnaire est un peu une prisonnière, et elle découvre toujours quelque chose là où ses geôliers croient qu'il n'y a rien. Abraham, le bras tendu, montrait le chemin du désert à Agar.
— Oui.
, — Et £)len, sous ce bras, entre deux des vitres, il y avait large comme mon petit doigt. . .
• '- Et il est bien petit, interrompit Bertrand.
• - ... De verre sans peinture. C'était un peu haut, dissimulé par u)ie bande de plomb, et les petites ne pouvaient le constater. Moi, j'otais une grande... et chaque fois que je passais, je jetais par là 1 in regard banal et curieux dans la chapelle vide et silencieuse. Un jour, je vous aperçus en train de peindre...
Honorine se tut.
— Ma foi, mademoiselle, cette histoire est la mienne, à cela près que je n'étais ni prisonnier ni jeune fille. Mais, pour la curiosité, un artiste vaut tous les prisonniers et toutes les pensionnaires de la terre. La cour de la récréation donnait près de la chapelle, sur le côté. Vos voix claires et joyeuses venaient jusqu'à moi.
Un jour, en montant sur mon échafaudage, pour peindre un cartouche dans la corniche, j'aperçus une sorte de petit œil-de-bœuf caché dans la sculpture, et fermé par une planchette légère recouverte d'un peu de plâtre. Je l'ébranlai si bien, — sans le vouloir ou à dessein, je n'en sais trop rien, — qu'elle céda, s'entr"ouvrit, et me laissa plonger dans cette grande cour plantée d'arbres, où une centaine de fillettes s'ébattaient, couraient, sautaient, ou se pro- .nenuiént deux à deux, échangeant leurs premières confidences. Je suis parfois resté là des heures entières à regarder. .. Je n'entendais-
pas ce qui se disait, mais je voyais les gestes, les physionomies, les expressions riantes ou affairées... et je vous remarquai tout de
suite...
— Oh ! c'est mal, monsieur, s'écria Honorine rougissante. Espionner ainsi des jeunes filles qui se croient seules, les surprendre dans leur désordre, coiffées à la diable, gesticulant, criant comme des garçons...
— C'est" bien cela. Vous étiez charmante ainsi , malgré l'air sérieux, pensif souvent, qui vous distinguait de vos compagnes, d ailleurs, toutes moins femmes que vous.
Honorine ne s'était jamais sentie si heureuse.
Il la regardait à la récréation, pendant qu'elle le regardait à son travail dans la petite chapelle sombre ; car si l'homme avait pu avouer son indiscrétion et ses longues stations à son observatoire improvisé, la jeune fille, pour avoir été plus discrète en paroles, ne l'avait pas été davantage dans le fait. Pendant trois mois, elle était venue à cette galerie, elle avait contemplé le peintre, suivi ses mouvements, écouté sa voix quand il fredonnait, bu à longs traits le poison d-îlicieux d'un amour naissant, — amour ardent, violent, tel que devait le ressentir ce cœur comprimé, plein de haine et de fiel, avide pourtant d'aimer, de trouver un être dont l'affection lui tint lieu de toutes les tendresses qui avaient manqué à son enfance, dévoré du besoin d'avoir à soi, à soi seul, un bonheur que personne ne pût lui disputer, ni lui enlever.
A la suite' de cette conversation, Honorine crut que Bertrand l'aimait ou l'aimerait.
Au bout de deux semaines, le portrait n'était pas fini. M""^ Duclerc et Denise n'étaient pas de retour ; une franche intimité s'était établie entre Bertrand et Honorine, les rapprochait de plus en plus l'un de l'autre, et, y semant la poudre d'or de ses illusions et de sa passion, elle en avait fait un trésor qu'elle croyait bien à elle.
Pour la première fois, elle se disait avec joie :
-^ Je suis pauvre. Tant mieux, car il l'est aussi, et cette pauvreté le met plus à ma portée.
Un jour, Bertrand avait gardé le silence; il travaillait avec acharnement; Honorine, bercée dans son rêve, parlait moins aussi
depuis quelque temps. Il terminait les yeux, et leurs yeux se rencontraient presque sans interruption.
Ah 1 elle eût craint le bruit de sa voix à elle ou de la sienne à lui.
Ce silence et cet échange de regards ne valaient-ils pas mieux ?
Le jour commençait a baisser. Jamais la séance n'avait été aussi longue. Ils étaient seuls.
Brusquement il se leva, s'éloigna, examina sa toile et sourit. puis alla à Honorine, la prit par ïa main et la conduisit devant le portrait.
— Regardez, dit-il avec joie, c'est fini ]
— Fini ! Déjà î répéta-t-elle d'une voix étouffée, avec un serrement de cœur.
— Oui, fini ! reprit-il avec enthousiasme. Je n'ai encore rien fait d'aussi beau... Cette fois, j'ai atteint au chef-d'œuvre... Je vous le dois, merci.
Et lui saisissant les deux mains dans un mouvement familier d'artiste, il les lui baisa à plusieurs reprises.
Honorine plus pâle qu'une morte, restait immobile.
Tout à coup elle retira ses mains, lui posa son bras nu sur les lèvres, l'y appuyaj et s'enfuit.