‹ L'étang des soeurs-grisesChapitre 11 sur 68 · LE REVEIL · texte numérisé non relu

LE REVEIL

Celle nuit là, Honorine dormit mal, ou, plutôt ne dormit pas. Ce ne 1" t qu*au petit jour qu'elle ferma ses paupières fatiguées d'une long, le insomnie et qu'elle tomba tout à coup dans un sommeil proil^id semblable à la torpeur. ■

A.I01S elle rêva qu'elle était dans une prairie émaillée des fleurs les plus éclatantes et que des milliers d'oiseaux aux vives couleurs chantaient des chansons d'amour. A ses côtés reposait, endormi, Louis Bertrand, la tète appuyée sur les genoux de la jeune fille. Elle passait les mains dans les longs cheveux abondants et bouclés du

peintro, Lv ^q ponchait vers lui pour l'embrasser; mais, au moment où .ses lèvres cntr'ouvertes allaient toucher le front de Fartiste, celui-ci disparaissait, et elle s'apercevait qu'elle tenait dans ses bras un immense serpent qui avait la tête de Denise. Il s'enroulait autour de son cou qu'il serrait jusqu'à la suffocation. Ce serpent lui disait :

— C'est moi, je suis Denise !

Et il déposait, sur sa bouche, un baiser ?iui la brûlait comme un fer rouge.

Honorine poussa un cri d'angoisse, et, le visage couvert d'une sueur froide, ouvrit tout à coup les yeux.

Elle aperçut Denise quij un bras passé sous sa nuque, se penchait vers elle, en souriant, et lui disait :

— Eh bien, paresseuse, tu dors encore ! Voilà cinq minutes que je suis là, que je me nomme, et que je t'embrasse.

Honorine, effarée, bouleversée, la repoussa violemment, se redressa sur son séant.

Ses cheveux s'étaient défaits, Hs tombaient en désordre sur ses épaules blanches. Elle avait le regard fixe et menaçant, la bouche convulsée.

On eût dit Némésis vengeresse.

— Denise ! Denise ! murmura -t-elle,

— Mais qu'as-tu donc ? demanda Denise étonnée, et même un peu inquiète. Es-tu malade ? Pourquoi me regardes-tu ainsi ?

Honorine resta d'abord silencieuse, effrayante, puis elle passa la main sur son front, regarda autour d'elle. Le regard .s'éteignit p; u à peu, peu à peu le visage se détendit, un sourire vint à ses lèvres. Mais il était contraint, et quelques gouttelettes de sueur baignaient en'jore la racine de ses cheveux.

— Ah ! c'est toi ! fit-elle enfin avec une voix où tremblait un dernier reste d'émotion, bien qu'elle s'afïermît el redevînt plus naturelle à chaque parole, ExcuS' .-moi ; je dormais, je rêvais. . . , j'avais le cauchemar..., "n m'as réveillée en sursaut, et, d'abord...

— Tu m'as confondue avec ton cauchemar, interrompit Denise, en se rapprochant d\m air confiant et joyeux.

— Oui, c'est cela..., répondit Honorine avec un tressaillement. Puis, je m'attendais si peu à te revoir ce matin...

J'ai voulu te surprendre. Nous sommes arrivées, ce matin, à

sept heures, ma mère et moi. On insistait pour nous retenir dans le- Limousin, mais, te sachant ici, j'ai résisté à toutes les instances. Te voilà installée au château. Tu ne retourneras plus à ce vilain couvent qui nous a séparées si longtemps, bien malgré moi, va !... J'ai enfin ma sœur. Je ne veux plus la quitter. Comme nous allons être heureuses ensemble, n'est-ce-pas ?

Et Denise embrassa Honorine, mêlant ses cheveux blonds et soyeux aux cheveux bruns de sa sœur aînée, dans une étreinte charmante.

Honorine lui rendit son baiser, en ajoutant :

Oui, c'est une bonne idée que tu as eue là. Nous serons bien

heureuses ensemble!... Mais quelle heure est-il?

— Onze heures.

Comme j'ai dormi tard !... Ainsi voilà quatre heures que tu

es au château ?

— Oui.

Honorine paraissait préoccupée.

Tu t'es couchée, au moins ? reprit-elle en la regardant. Après

une nuit passée en voyage, tu devais être fatiguée.

Ma foi non ! Maman est allée se reposer. Moi, j'ai trotté partout, et j'ai déjà vu tous nos hôtes de l'automne.

Ah ! fit Honorine. Tu es infatigable.

J'ai même vu, poursuivit Denise, quelque chose... oh! quelque chose... de ravissant, d'adorable, d'admirable...

«-> Quoi donc?

— Ton portrait !

Un flot de sang monta aux joues d'Honorine, puis se retira, les laissant plus blanches et plus froides que l'ivoire.

— Ta juges de ma surprise. Je n'en savais rien, ni maman non plus. Mon père n'en avait pas soufflé mot. C'est une merveille que ce portrait !

— Tu trouves"?

— Tu sais que je fais un peu de peinture, que je l'aime, que je m'y connais assez bien...

— C'est vrai, dit Honorine. Tu pourras causer art et peinture

LES DEUX SCBURS

Dertrar.d déplia e papier, le lut avidcmcat.

avec M. Louis Bertrand, ajouta-t-elle, et un frisson de colère et de jalousie secoua son corps.

— C'est déjà fait ! répliqua Denise.

— Comment cela? Tu Tas vu? Tu lui as parlé? Il t'a parlé?

- Il était au salon quand j'y suis entrée» conlinua Denise. Je IS-^o Liv l^

ne le vis pas tout de suite. Il était dans l'embrasure d'une fenêtre. Ton portrait, posé sur le canapé , en pleine lumière , attira tout d'abord mon regard. Je restai saisie d'étonnement et d'admiration, et ja poussai un cri d'enthousiasme : Dieu ! que c'est beau y m'écriai-je. Et, en effet, vois-tu, chère sœur, cette toile est un chef-d'œuvre et le peintre qui l'a composé est un homme de génie.

— Il te voyait? Il t'entendait? reprit Honorine. Puis, s'interrompant et la regardant :

— Comme tu es jolie ! ajouta-t-elle. Tu as encore embelli depuis l'année dernière !

— Alors, c'est le bonheur et la joie qui m'embellissent.

— Quel bonheur?- demanda brusquement Honorine.

— Eh bien, celui de te revoir, de savoir que tu resteras là désormais !

— Ah oui, c'est vrai... Et M. Bertrand t'a parlé? me disais-tu.

— Oui. Il avait entendu mon exclamation. Il s'est avancé luimême. J'étais d'abord un peu troublée, tu comprends.*.. Cet étranger qui m'avait surprise. Mais il m'a mise à l'aise tout de suite. Il est tout à fait homme du monde, et si simple, si bon., C'est un grand artiste. Comme il me voyait assez confuse, il m'a parlé de toi.

— De moi?

— C'est-à-dire de ton portrait, tu comprends. Cela m'a ôté tout embarras. Il a vu que je connaissais un peu la peinture. Alors il m'a dit qu'il devait faire aussi mon portrait, que c'était convenu avec mon père.

— Oh! lui ai-je répondu, on ne fait pas deux fois de suite un pareil chef-d'œuvre.

— Et qu'a-t-il répondu ?

— Il a' hésité un moment, il a regardé la toile, ensuite il m'a examinée, comme s'il comparait nos deux têtes, et a dit enfin :

— Vous avez peut-être raison, mademoiselle... Mais je ferai quelque chose de charmant, et ce qui manquera au peintre, c'est le mode! ^ qui le fournira.

^A ce moment, il est entré du monde, on t'a admirée, on l'a com« plimenté, et je me suis échappée pour venir te réveiller au milieu de ton mauvais rêve.

LES DEUX SŒUES 139

— Bien mauvais, en effet, se. hâta d'ajouter Honorine, dont les |

lèvres étaient agitées d'un léger tremblement convulsif presque imperceptible. — Sais-tu expliquer les rêves?

— Certainement. Je n'y crois pas, mais maman y croit, et elle m'a donné tous les principes de sa science divinatoire.

— Je rêvais de fleurs.

— Fleurs, c'est pleurs.

— Et d'oiseau qui chantaient.

— Oiseaux, c'est plaisir fugitif,

— Puis, un serpent se glissait près de moi.

— Serpent, c'est trahison! mais, si tu lui as écrasé la tête, c'est toi qui triompheras.

— Merci, Denise, merci du conseil! Si le serpent se présente, si j'en rêve de nouveau, j'écraserai sa tête... sois tï'anquille-.

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