LA PREMIÈRE DOULEUR DE DENISE
Un soir, Irma se trouvait à l'Opéra, dans la loge du comte, avec le comte et son mari.
C'était une représentation de gala, et Irma ne s'était jamais sentie si heureuse. Sous prétexte d'anniversaire de la naissance de Denise, Du Rov ray avait, le matin même, offert à M""^ Duclerc une parure de perles fines, pendants d'oreilles, collier et bracelets qu'elle arborait pour la première fois, dans une toilette savamment décolletée, et qui attirait tous les regards.
Tout à coup l'ouvreuse entra dans la loge, et lui remit un papier.
Irma y jeta les yeux avec surprise, puis tressaillit, et poussa ua cri étouffé.
— Qu'est-ce donc? demanda Du Roveray.
— Donise'se meurt ! balbutia la jeune feirmie. Elle s'était levée toute droite.
Du Roveray devint pâle comme un mort.
Quant à M. Duclerc, son visage exprima plus de surprise que do douleur et de regret.
Irma se précipita hors de sa loge, précédée du comte, et s'apprêtait à sortir du théâtre, telle qu'elle était, les épaules et les bras nus, au risque d'un refroidfssement mortel. Heureusement, M. Duclerc, moins ému, put la rattraper et l'envelopper d'une chaude sortie de bal.
Tous trois montèrent dans la voiture du comte.
Pendant la courte traversée, Irma poussait des exclamations entrecoupées, s'agitait, gesticulait, parlait pour ne rien dire, tandis que M. Duclerc, de sa voix calme et flasque, essayait de la rassurer, déclarant que Juliette, la femme de chambre, celle de qui venait le billet remis par l'ouvreuse, devait, suivant son habitude, avoir exagéré les choses.
Du Roveray, immobile, ne prononçait pas une parole, les sourcils froncés, les, yeux fixes, les lèvres serrées, dans une attitude de désespoir et de colère concentrée qui achevait d'exalter la mère, en inquiétant l'amante.
Devant la maison, le comte descendit de voiture sans s'inquiéter de personne, gravit l'escalier comme un fou, et, quand Irma arriva près du lit de sa fille, elle y trouva Du Roveray, respirant avec peine, interrogeant le médecin d'une voix brève et saccadée.
Voici ce qui s'était passé :
Une heure environ après le départ de toute la famille pour l'Opéra, au moment où la femme de chambre couchait Denise et Honorine qui occupaient deux petits lits séparés dans la même pièce, Denise avait été prise de convulsions terribles, dont la violence avait effrayé Juliette. Sans perdre une minute, elle avait lait chercher un médecin et prévenir M™^ Duclerc.
Quand Irma s'approcha du petit lit blanc de sa fille, Denise était dans une période de prostration, pâle, sans force, la bouche entr 'ouverte, les yeux fixes et légèrement retournés.
— Ma fille va mourir i hurla Irma en s'élançant vers ellej puis,
— Partir! Pour qu'on me la tue, n'est-ce pas;
embarrassée par sa sortie de bal, elle l'arracha plutôt qu'elle ne l'ôta, la jeta loin d'elle, et voulut prendre Denise dans ses bras tremblants.
— Ne la touchez pas ! dit le médecin. Vous provoqueriez une nouvelle crise. Le danger est passé, d'ailleurs, rassurez-vous, l^"' Ljv. ^^
i03 L'ÉTANG DES SŒURS-QRISES
madame. Je puis répondre maintenant delà vie de cette enfant. Mais elle est terriblement nQrvemiFe.
— Enfin, qu\i-t-elle ? Qu'a-t-^dïïeeu, an juste? demandale eomt-e Du RoTcray.
— Une eammoMonjmorale trcë^vio-lcntô, répondit Hé -Socteur. 11 paraît que cette charmante enfamit adorait une tojiaa^Qîrelle .apprivoisée, et, en approchant desonïit, elle l'a trouvée morte ^etojaifTée, ce qui lui a clause une terreur,, un désespoir, #ont elle aurait pu certes, mourir, si je n'étais arriwe à temps. ' .
Juliette, interrogée â»on t»ua\, sGonfirma le JîreJu iocteur, et montra le cadavre feedd^ raidi, âela tourtereils, jolie Mte à collier, prise en affection parBenise, et dont elle n^TOnlait plusse pasae-r, la gardant près d'elle à l'heure -ieis repas, exigeant qu'.eTle touchât dans sa chambre, de façon à la wéir, le soir, a'^ant ile s'enâormir^ et le matin EU se réveillant.
— Dh î "bien ! bien"! iniu'jniira ^L ©îidleiic. Ce m© sera triien alors. Cette enfant est si gâtée qu'on en .a fait une Traie .eenisitive..
Irnia se redressa et laniça à son m.ari oin regard de .ocdore niéjprisajite sous legateril imiasa la ifeete, fn^œ^ Jici'^earLl; la dhsase plus jxritdeaite, il s';ê!oigTia daLteenMint, /eafila la porte et regagna son ;a^fKp?j'leinent ipurticulier.
Pendant tiois heures agncore Denise eut ■éfîS.ûEiaes-^Hfl.aÏÏère.nt am (tBmintianit iHintensiité, «et pendant lesquellestdfeMEarjnaîirait des mifSîs :saa« «ulie, ©.ù jhs se ■âiiMfcin.guait que le nom ^ib SBIanchette.
C'est ainsi qu'elle appelait sa tourterelle.
lE)nfi:n., vers jdeux ihcures du matin, sa mère a^faaait jp.u ^msser son iiKas jna mèxt& la l^ête .de Deriise., D^saise iapg^iHya sa joue brûlante sur ©elbra* feaiis fjetts'ïeoiidomnEit.
ILe médecin idors Jie-retiïa, recommandant les plus ^Tands soins «st ■des ^ménagements extrêmes pour cette enfant, d'une impressionabilité nerveuse tout exceptionnelle.
Le médecin parti, M. Duclcrc retiré depuis longtemps, et la femme de chambre renvoyée, Irma et le comte restèrent seuls auprès du lit de Denise.,., du moins le croyaiont-sils.
Un'is il y avait là mne iquutrième personne , ique nul n'avait vue , à laquelle nul n'avait songé, — Honorine.
LE SERMENT D ANMBAL.
Tapie dans l'ombre d'un grand rideau , près de la fenêtre, depuis plusieurs heures, immobile et retenant son soufïle, Honorine regardait, écoutait, sans faire le plus petit mouvement qui pût attirer l'attention sur elle, ne perdant ni une parole , ni un geste, ni un regcird. • i
On l'avait oubliée, au milieu du trouble de ce drame de famille, et elle en profitait.
Denis du Roveray s'était laissé tomber sur une chaise basse~au pied du lit de Denise, dont ses yeux ne pouvaient se détacher.
Irma' 'te regardait avec une inquiétude mêlée de crainte.
Il avait beaucoup changé depuis quatre ans. Le mal héréditaire qui l.i minait, d'aljord enrayé par l'hygiène sévère de ses premières aimées ht la vie active au grand air dans son domaine du Poitou, avait rcpfi.^ le de.ssus.
Sur son pale visage on en voyait les traces menaçantes, inscrites
aussi sur tout son corpis îimaigri, révélées par* sa respiration courte,
haletante, ses pommettes empourprées et saillantes, le cercle large
et noir tj\ti ëtitouraît ses yeux bîeûs.
• -Ce soir-là, pour la première fois, Irma entrevit h. vérité douloureuse. "-^'- "-'^ -'-'i^"/ '[liu^iyr ;,ii-'J -
— Denis, lui dit-elle d'une voix douce, tu devrais partir. U est tard, tu es fatigué, inafî be.soiu de. repos après cette. secousse- violente. Je veillerai Denis©.' - : . • .•
— Partir! répliqua Tivemcnt le comte, en se redressant cl" un mouvement brusque, saccadé, presque terrible. Pour qu'on m\i la tue,'n-est-c© |)a:s ? - ..,.•.:•
11 montni d^im goste Denise endormie dans .1^. briaa blâmes de la jeutiie fcninlej comme un oiseau dans sofii nid. . \ = . -:.' i ;
— Que Veu)r-tit ùim2 domaïKla. Irma.
— Je veiix dire qu'oii ^iïaitici notre enfaiiti, wa iiUe..-.,. et qu'on a voulu la fairfe mourir aujourd'hui.
— Mais tu es fou ! Tu sais bien que je l'adore, que je n'aime qu'elle.
— Toi, c'est possible! répéta Du Roveray d'une voix sourde; mais tu n'es pas seule!... Tiens, regarde cette bête, — et il lui montra le corps de la tourterelle, — elle a été étranglée, exprès, à dessein ! Denise Ta trouvée sur son lit, au moment de se coucher, et cette vue a manqué de tuer d'effroi et de douleuc notre enfant!..-. C'était calculé !... Quelqu'un a étouffé cette tourterelle, quelqu'un Ta mise là, comptant sur ce qui est arrivé.
— C'est vrai! murmura Irma, d'un air pensif. Mais qui soupçonnes-tu ? qui accuses-tu ?
— Qui? Est-ce que je sais ? Ton mari, peut-être, car il la hait, je le sais, et tu le sais aussi bien que moi.
— Non, répondit Irma, après une minute de silence, ce n'est pas lui. Il n'aime pas Denise, mais c'est tout. Il est incapable d'un acte semblable qui demande plus d'énergie et de volonté qu'il n'en a. •
— Peu m'importe! reprit le comte avec violence. Denise n'est plus en sûreté ici, je le sens. J'ai peur pour elle. Il y a des moments où j'ai envie de l'emporter, de fuir avec elle... N'est-ce pas assez que je lui aie légué peut-être le mal dont je meurs, — car je n'en ai plus pour longtemps, — sans que j'aie encore à redouter œux qui l'entourent !
Deux larmes coulèrent le long des joues de Du Roveray, qui se promenait avec agitation.
— Comment peux-tu être inquiet, quand je veille sur elle ? Tu es cruel ! Puis tu exagères ton état.
— Je n'exagère rien ! Elle a manqué de mourir. Je vais mourir bientôt, et je mourrai désespéré en songeant que, moi parti, ce qui n'a pas réussi ce soir peut réussir une autre fois. Encore si je savais qui !
— Je le saurai ! dit to,ut à coup M"» Duclerc avec fermeté. Je te le jure. Et je te jure aussi que cela ne se renouvellera pas.
— Tiens ta promesse, Irma, répliqua le comte, car je te jure également que si Denise. n'est pas heureuse, que si jamais quelqu'un, qui que ce soit, fait couler ses larmes, je la prends, je l'emporte, je la cache de telle sorte que personne ne pourra la retrou-
ver. Si sa mère ne sait pas la défendre, eh bien, c'est moi, son père, qui la protégerai !
En disant ces mots, Du Roveray sortit précipitamment de la chambre, en proie à une surexcitation qu'il n'avait jamais montrée jusqu'alors.
Irma resta seule.
Elle avait les traits contractés. Une vive émotion intérieure secouait ses nerfs. C'était la première fois que le comte lui parlait ainsi, la.menaçait d'une sorte de séparation. Elle comprit que le grand lien, désormais, entre elle et lui, c'était Denise, qu'après avoir charmé l'homme, il fallait rassurer, conquérir le père.
Elle s'éloigna doucement du lit, sans réveiller Denise, et. défit ses gants, qu'elle n'avait pas encore pris le temps de quitter.
En les défaisant, elle regarda son bracelet, dont les perles se détachaient sur son poignet rond et fin et faisaient ressortir la blancheur mate de ses bras charmants.
— Il m"aime encore, murmura-t-elle, en constatant, pour ainsi dire, elle-même sa propre beauté. Mais il ne m'aime plus seule!
Son regard parcourut la chambre.
Elle aperçut alors, dans l'ombre, une forme vague, s'en approcha et reconnut Honorine.
— Elle était là! se dit-elle. Mais elle dort, reprit-elle avec soulagement.
Elle la secoua. Honorine ouvrit les yeux, se redressa.
— Que fais -tu là? lui dit sa mère.
— Je dormais, répondit Honorine.
— Comment n'es-tu pas couchée?
— On m'a oubliée, répliqua la fillette.
— Tu n'as rien entendu? demanda Irma, en la regardant dans les yeux.
— Entendu quoi ?
— • Rien! fit la mère embarrassée. Viens ici j'ai à te parler. Irma alla s'asseoir sur une chaise longue. Honorine s'approcha.
Sa mère la regarda longuement.
Honorine baissa les yeux et rougit.
~ Viens ici, plus près ! insista Irma, et, prenant sa fille par les
deux poignets, elde l'attira leiiteiiîjei-ut, oontrce elle, en la.forç^tnt de lever la tête, afin de lire dans ses yeux.
Irma éprouvait, à cet instant, une de ces. colères froides, tranquilles en apparence, mais mauvaises, qui rendaient ses mouvements plus lents et plus compassés, savoix'plus douc«.,, et mettaient presque le sourire sur son visage. /
Elle avait été frappje dans son amour maternel; et dans son amour d'amante. Ella avait la volonté et le besoin de punir l'auteur de tout cela.
Honorine connaissait trop bien sa mèrcj pour ne pas deviner la tempête qui couvait, et savoir ce qui l'attendait.
— .Qui a tué la tourterelle de Denise? demanda Irma. Honorine; se tut.
— Qui l'a mi-îQ swr son lit^ au risque de la tuer elle-même? Honorine se tut.
— -'C'est toi, continua Irma en lui serrant les poignets avec force. Mais réponds donc !
Honorine secoua la tête.
— Prends 'garde! reprit sa mèrei Si tu miens, je, le saurai, et, si tii' te tais', je saurai aussi te faire parkr ! •
Et elle lui serra d-^ nouveau les poignets avec cette force nerveuse, terïiblô, q^u'on s'étonne toujours de trouver dans ces petites mains de femme. Honorine était très-pâle.
— C'est moi! dit-elle eïïfin d'une voix sourde.
— J'en étais sûre ! — Pourquoi cela?
— Parce que je hais Denise!. .^ parce que je la hais! répéta la fillette d'une voix sifilanto, le regard étincslant, un sourire de défi aux lèvres, mais sans cris, ni gesticulations.
La mèi'c et la fllkîy &j regardant du môme regard,: parlant de la même voix basse et contenue, se ressemblaient à cet instant* d'une façon presque effrayante. .
— C'est •bioR, Topiit la jeune femme en attirant la fillette sur ses genoux. -" Tu no recoinmenceras pas! Et je t'apprendrai ce que cela coCite
Alors, la couchant sur elle, elle la fouetta cruellement. Honorine ne se défendit point, ne poussa pas un cri, ne se débattit pus,' ne plljiira pas.
LES DEUX SŒURS iM
Quand Irma, lasse, la remit sur ses pieds, Honorine pâle, les traits convulsés, l'écume aux lèvres, les paupières injectées, les yeux fixes et farouches, resta un instant immobile, sans paraître songer à sa mère.
Puis elle tourna la tête du côté de sa sœur. Denise réveillée par le bruit sourd de la correction, s'était redressée, et regardait de ses grands yeux étonnés cette scène silencieuse,,
A cette vue, un flot de sang monta au' visage delà fillette. Elle s'élança d'un bond jusqu'à Denise, le bras tenclu, agita son petit poing fermé vers sa sœur, prononça quelques mots inarticulés et tomba sans connaissance.
Honorine venait de faire le serment d'Anniljal enfant, serment de haine et de vengeance, serment de représailles, qu'elle devait tenir jusqu'au bout.
ou DENIS DU ROVERAY CROIT AVOIR SAUVE L EXISTENCE DE DENISE.
Deux jours après, Irma emmenait Honorine et la plaçait, à quelque distance de Paris, dans une institution religieuse où, moyennant une assez forte redevance, elle devait recevoir, loin de la maison paternelle, une éducation très-soignée et très-complète, c'est-à« dire à la façon des couvents.
M. Duclcro n'apprit cette résolution qu'auretour de sa femme.
Il essaya de pirotester, de montrer les dents. Il y eut, entfe les deux époux, chose rare, une scène assez vive, .où ils se dirent mutuellement, e^i termes peu couverts, ce qu^'iLs pensaient ïm\ de l'autre. Mais le mari céda. C'était dans ses ha])itudes et dans son tempérament. C'était aussi dans ses intérêts.
Denis Du Roveray ne sut é^;alement la résolutioia d'Irma qu'après qu'elle l'eut mise à exécution.
— C'est Honorine, lui dit-elle, qui avait tué la tourterelle. Elle hait sa sœur. Je l'ai d'abord oornigée de, façon à la ilétgoûter de recommencer, et je me suis ensuite séparée d'elle. Elle a c{Liitt6 œttô
maison. Elle n'y rentrera plus que jeune fille, alor.=5 que Denise, grande elle-même, n'aura plus rien à craindre d'elle, et que les années auront calmé ses ressentiments et ses jalousies d'enfant. Tu vois combien je t'aime, combien j'aime ta fiUc, puisque je sacrifie l'autre, puisque j'ampute la moitié de mon amour maternel. Es-tu rassuré ? Crois-tu que je saurai veiller sur Denise et la sauver de toute menace, de toute douleur ?
— Merci ! dit Du Roveray en la saisissant dans ses bras.
— Mais il reste le mari ! pensa-t-il tristement. Et quand je ne serai plus là...
En effet, le mal faisait des progrès effrayants. Quinze jours après ces événements, il s'alitait, la fièvre le consumait, une toux cruelle lui déchirait la poitrine.
Irma, au désespoir, ne quittait plus le chevet do son lit.
Enfin les médecins déclarèrent que, pour prolonger ses jours, il devait absolument et immédiatement quitter Paris, respirer l'air de la campagne.
Du Roveray haussa les épaules.
— Cela m'abrégera, pensa-t-il.
Cependant il céda aux larmes et aux instances d'Irma.
— C'est moi qui t'ai fait rester à Paris, disait-elle avec des sanglots. C'est pour moi que tu as renoncé à l'existence qui devait te sauver. Si tu restes, si tu meurs ici, il me semblera que c'est moi qui t'ai assassiné.
— Je partirai ! dit-il enfin.
— J'irai te voir ! répétait-elle.
Elle n'en eut pas le temps.
Une semaine ne s'était pas écoulée depuis le retour du comte au Roveray, qu'Irma recevait la lettre suivante, d'une écriture tremblée qui, seule, aurait suffi à révéler la triste vérité :
« J,e me meurs. Viens vite avec Denise, que je vous embrasse une dernière fois toutes les deux. Ne perds pas une minute. Il serait trop tard !
« Denis. »
A moitié folle, Irma prit le chemin de fer avec sa fille. La lettre ne mentait point.
Camille Richard appa.iut à la portière.
La mère et la fille trouvèrent le jeune comte à l'agonie. C'était fini.
Quand elles entrèrent dans la chambre du malade, il râlait.
Sous les baisers d'Irma, à la voix de Denise qui l'appelait: Petit parrain ! il rouvrit ses yeux déjà sans regard, et parut 1-es reconnaître.
lô™* Liv. 15
Irma lui présenta sa fille. Il l'embrassa dans un suprême effort, et voulut parler. Il ne que prononcer que ces mots : — Le notaire... Testament...
Puis le' râle reprit.
Deux heures après, il s'éteignait dans les bras d'Irma. L'enterrement fut magnifique. Toute la noblesse du Poitou y
assista.
Irma n'osa pas suivre le cercueil au cimetière, ne se sentant pas la force do dompter, de dissimuler une douleur qu'elle ne pouvait afficher, n'ayant aucun titre légal au désespoir qui la brisait.
Le lendemain, elle quittait le château, emmenant Denise, et rentrait dans le domicile conjugal.
Ge pauvre comte ! murmura M. Duclerc, en apprenant la
nouvelle. C'est grand dommage, je l'aimais beaucoup !
Puis, regardant Denise qui pleurait en voyant pleurer sa mère:
Maintenant, la voilà à ma charge! grommela-t-il. Ce n'e^
pas drôle !
Heureusement, Irma ne l'entendit pas, car, dans l'état de.surexcitaûon où se trouvaient ses nerfs, tordus par un chagrin aigu, cette parole de son mari aurait certes amené quelque éclat terrible.
M. Duclerc, d'ailleurs, n'eut pas longtemps à gémir de la charge de l'enfant de l'autre.
Un beau matin, il entra dans la chambre de sa femme. Il était blanc comme un linge, ses mains tremblaient. Il . pouvait à peine se tenir sur ses jambes et balbutier quelques paroles. . Tiens lis! fit-il en tendant une lettre volumineuse à M"** Duclerc et en se laissant tomber sur une chaise.
Sa femme prit la lettre, en le regardant d'un air surpris :
Lis ! Lis ! répéta-t-il.
Et il essuyait son fœnt couvert de sueur.
C'était une lettre de M" d'Audigier, notaire à Poitiers, annonçant à M. Euclerc que le comte Du P.overay, quelques jours avant sa mort, avait fait un testament en bonne et due forme, dont il avait l'honneur de lui transmettre copie des dispositions principales qui le concernaient.
Ce testament déclarait que Denis Du Roveray, n'ayant aucun
LES DPUX SŒURS 115
parent direct , donnait et léguait sa fortune entier*» . montant à trois millions et quelques cent mille francs, en rentc-^' sur l'Etat, maisons à Paris , terres et château dans le Poitou , à sa filleule Denise Duclerc, aux conditions suivantes :
Il exigeait qu'elle fût mariée à vingt ans au plus tard.
Si Denise mourait avant son mariage, toute cette fortune serait cir,ployéo à fonder une maison de refuge et d'éducation, dans son château du Roveray pour les filles naturelles abandonnées, sous la direction do la municipalité de Poitiers, sauf une rente viagère de six mille francs, qui serait serait servie à M™* Duclerc jusqu'au jour de sa mort.
Jusqu'au mariage de Denise, ou jusqu'à saniajorité, ses parents auraient la jouissance du revenu de la fortune totale;
A son mariage, la fortune lui serait remise, sous condition de servir une rente annuelle de 25,000 fr. à ses parents, laquelle rente serait réversible en totalité sur la tête du dernier survivant, et retournerait ensuite à Denise ou à ses enfants.
M. et M™^ Duclerc auraient le droit, leur vie durant, d'habiter' le château du Roveray.
Le testtiteur exigeait également qu'ils vinssent s'y fixer dès le jour de l'entrée en possession de l'héritage, l'air salubre de cette propriété lui paraissant favorable à la santé délicate de .Denise.
Tel était le moyen que le jeune comte avait trouvé d'assurer le bonheur de Denise, puisque , de sa vie et de son bonheur dépendaient , désormais , l'avenir et la fortune de M. et de M'"« Duclerc.
Quand Irma eut fini cette lecture, qu'elle avait faite à haute voix, M. Duclerc fondit en larmes.
— Ah ! l'excellent homme ! sanglotait-il. Je l'ai toujours aimé. Nous voilà riches, nous voilà millioniiaires !
Alors, se levant, dans un accès d'enthousiasme délirant, il saisit Denise qui ne quittait plus la chambre de sa mère.
— Chère, chère enfant ! s'écriait-il en la couvrant de baisers. Mais Irma se redressa, lui arracha Denise des bras, en lui
criant d'un ton de mépris, qui le cingla comme un coup de cravache :
— Laissez cette enfant. VourS savez bien qu'elle n'est qu'à
moi !... Denise, ajouta-t-elle d'une voix plus douce, prie pour ton parrain avec ta mère et bénis sa mt'moiro.
La femme et l'enfant s'agenouillèrent.
M. Duclerc les regarda un instant, haussa les épaules et sortit en murmurant :
— Millionnaire pendant seize ans ! Et après 25,000 francs de rente !
Denise, en effet, n'avait pas plus de trois ans et demi, et M. Duclerc calculait juste, si elle ne se mariait qu'à vingt ans.