LA GOUTTE DÉ VENIN
Huit jours après, Bertrand commençait le portrait de Denise.
Quand Honorine, un matin, en entrant dans la chambre qui servait d'atelier à Bertrand, aperçut Denise assise à la place qu'elle .avait occupée quelques jours auparavant, en face du peintre, parée par sa mère de laçon à faire ressortir toute sa beauté, regardant Bertrand, lui souriant, un peu confuse et rougissante, avec l'embarras des premières séances, qui donne tant de charmes à un jeune et frais visage coquettant à son insu, elle ressentit une douleur lancinante au cœur, un nuage passa devant ses yeux, elle vit trouble, elle eut envie de se jeter sur Denise, de l'arracher de sa chaise, en lui disant :
— Va-t'en ! Cette place est à moi !
La voix de Bertrand la rappela à la réalité.
— Comment trouvez-vous cette pose? lui demandait-il.
— Charmante!... ma sœur e>st charmante! répondit Honorine, redevenue maîtresse d'elle-même.
Et elle alla embrasser Denise sur le front.
uo
Bertrand mit plus de deux mois à terminer le portrait de Denise.
Il le recommença trois fois, effaçant tout ce qu'il avait fait.
On eût dit, non pas que son talent l'avait quitté, mais que la sûreté de ce taltmt l'avait abandonné.
Il tâtonnait, il hésitait, il semblait inquiet, mécontent.
Cependant tout a une fin, même le portrait de Denise par Berttand.'
Ca jour-là, où la jeune fille posa pour la dernière tois, où l'artiste donna son dernier coup de pinceau, il ne montra ni joie, ni enthousiasme.
Toute la famille était là, les amis aussi, admirant, s'extasiant, et, en effet, c'était une délicieuse chose que ce tableau où la gracieuse enfant se dégageait frêle et poétique, d'un nuage de gaze rose, avec son doux sourire et ses grands yeux songeurs.
Seul, Bertrand se taisait, écoutant les compliraeii'^s comme r^'il y était insensible.
Denise rougissante regardait son portrait et, à chaque compliment sur sa beauté, levait les yeux sur Bertrand avec une joie profonde, lui reportant et lui soulignant ainsi tous les hommages.
Honorine dévisageait l'artiste et son modèle, et gardait le silence.
Le tableau fut placé au salon, en face de celui d'Honorine, de telle façon qu'ils semblaient se parler, et que le regard profond, énergique d'Honorine ne quittait pas les yeux de sa sœur.
Le lendemain, de bonne heure, Honorine trouva Bertrand planté devant le portrait de Denise.
Elle s'y attendait. Ils étaient seuls enfin, c'était ce qu'elle voulait.
Au bruit des pas de la jeune fille, le peintre se retourna, et, en apercevant celle qui entrait, il rougit légèrement et parut embarrassé d'avoir été surpris par elle dans cette contemplation muette.
— Vous admirez votre nouveau chef-d'œuvre, lui dit-elle ea riant.
— Vous vous trompez, répondit-il avec une gaieté un peu aflcctée. Le chef-d'œuvre, le voilà.
n montrait le portrait d'Honorine.
'— Qu^;' :t à ceci, poursuivit-il, ce n'est qu'une belle toile. Mais il
TBC*'
y manque... je ne sais quoi... Je n'ai pu arriver à rendre absolument ma pensée.
— C'est que l'homme a te-oublé l'artiste, répliqua-t elle en le regardant fixement de ses yeux clairs et toujours inquiétants.
Berticind tressaillit, rougit beaucoup, et la regarda à soxi tour avec une surprise qui n'était pas. exempte de mécontentement et d'inquiétude.
— Que voulez-vous dire, mademoiselle ?
— Moi, rien, sinon que ma sœur est trop charmante, et qu'il se dégage de toute sa personne quelque chose d'idéal, d'éthéré, pour ainsi dire, qu'il est plus facile de concevoir avec l'imagination que de rendre avec le pinceau.
— Je crois que vous avez raison. C'est sans doute cela, répondit Bertrand, trompé, rassuré par l'accent naturel d'Honorine-
Honorine poussa un soupir.
— Qu'avez-vous ? demanda l'artiste, frappé de sa subite mélancolie.
— Voilà deux jeunes filles, — elle montrait les deux toiles ! — dans tout l'éclat de leur printemps, vivant dans un château seigneurial, entourées d'une société brillante, d'amis qui paraissant dévoués, à qui tout le monde prédirait une existence de triomphes et de joies... de bonheur, tout au moins...
— Se tromperait-on?
— Peut-être. L'une est pauvre, c'est moi. Cela fait fuir, la pauvreté! Les riches veulent plus de richesse; les pauvres craignent plus de misère ( Malheur à la fille pauvre! Aimer lui est interdit. Elle est trop heureuse d'accepter ce qui se présente... si elle ne veut se dessécher dans le célibat et mourir vieille fille !
— Que dites-vous là? s'écria Bertrand avec un élan sincère. Croyez qu'il y a encore des hommes qui prennent une femme pour ce qu'elle est, et non pour ce qu'elle a. Avec votre jeunesse , votre beauté, votre esprit, il est impossible que vous ne soyez pas aimée, un jour, avec passion, d'un homme digne de posséder tous ces trésors, pax* cela seul qu'il saura les apprécier.
— Le connaissez-vous, monsieur Bertrand, cet homme rare, ce héros, ce grand cœur?
A cette question directe, Bertrand baissa les yeux sous le
Ul
regard de la jeune fille, et resta muet, cherchant une réponse. Elle ne lui laissa pas le temps de la trouver. Un vague sourire erra sur ses lèvres et elle reprit :
— Quant à Denise..., elle est trop riche. C'est aussi un inconvénient. Je connais ma mère, plie lui voudra un mari riche également, en tout cas, ayant une brillante position, un nom aristocratique et sonore, quelque titre avec blason, par exemple,.., et il peut fort bien se faire que ma sœur eût-préïéré un homme pauvre et un nom obscur. Premier élément de douleur. D'autre part, l'homme pauvre qui l'aimerait, s'il était un homme de cœur, cacherait sa passion à tous, à lui-même au besoin, car il serait le seul à pouvoir affirmer son désintéressement. Le monde croirait qu'il recherche la dot plus que la femme, et que les millions l'éblouissent plus que les jolies prunelles, fit-elle en désignant les yeux de pervenche de 'Denise.
Ce fut le tour de Bertrand de changer de couleur. ,
— En effet, dit-il d'une voix glacée, votre sœur est trop riche, et le pauvre qui, l'aimant, ne se le rappellerait pas à temps, serait peu estimable, alors même qu'en l'aimant, il eût tout d'abord oublié ses millions.
Au déjeuner qui suivit, Bertrand parut préoccupé.
Au dîner, il annonça qu'il venait de recevoir de Paris une lettre qui le rappelait pour un travail important , et qu'il partirait sous trois jours, — bien qu'il eût été convenu qu'il resterait pour faire le portrait de Mme Duclerc.
— J'en étais sûre! pensa Honorine, et elle regarda Denise. Celle-ci tressaillit en entendant cette nouvelle , et leva les yeux
sur Bertrand qui tenait les siens baissés.
Mme Duclerc se récria fort , prétendit qu'elle avait compté sur son portrait, et qu'elle le voulait à tout prix.
— Je vous promets, madame, dit enfin Bertrand, de revenir le plus tôt possible... aussitôt que ce travail pressant... une commande du ministère... sera terminé. C'est Tafiaire de quelques semaines... peut-être de quelques mois, au plus..., et mon avenir en dépena aans une certaine mesure.
Bertrand parlait avec effort, embarras, clierchait ses mots, évitait avec soin de regarder Denise.
LES DEUX SŒURS i«
— Va! va! s'écria Richard, te voilà sur le chemin des honneurs et de la fortune.
En .sortant de table, Denise se rapprocha du peintre, et lui dit rapidement :
— Pourquoi partez-vous?
— Je le dois ! répondit le jeune homme.
Honorine qui ne les avait pas perdus de vue, se trouvait derrière eux.
Elle entendit, ou, plutôt, devina la demande et la réponse. - Bien! dit-elle. Le coup a porté... J'ai la première manche!