‹ L'étang des soeurs-grisesChapitre 13 sur 68 · A L'AFFUT · texte numérisé non relu

A L'AFFUT

Le lendemain, Honorine put juger déjà des souffrances qu'elle allait infliger à sa sœur.

Denise avait perdu son joli sourire. Elle était distraite, nerveuse,, ne pouvait tenir en place. Chaque fois que Bertrand entrait ou sortait, elle frémissait imperceptiblement.

Us n'osaient se regarder ni l'un ni l'autre, ni se parler, comme les jours précédents.

Cependant, vers le milieu de la journée, Honorine, qui les guettait incessamment sans paraître s'occuper d'eux, vit tout à coup, dans un mom.ent où plusieurs personnes entraient au salon et se saluaient, les deux jeunes gens profiler du mouvement général pour se rapprocher vivement, et leurs mains se rencontrer.

Aussitôt Louis Bertrand s'éloigna, puis, après avoir feuilleté d'un air indifférent un album sur la table, il gagna la porte et sortit.

Honorine sortit derrière lui.

Le p îintre se dirigea vers le petit étang que nous connaissons déjà et disparut derrière les charmilles et les arbres touffus qui l'entouraient du côté du kiosque.

Honorine, alors, obliqu^int à droite, avec la légèreté et la rapidité d'une biche, s'engagea dans un petit sentier de traverse qui

devait J 'amener la première à l'endroit où elle devinait que Bertrand allait se rendre.

En effet, elle était à peine arrivée au rond-point découvert qui précédait le kiosque, qu'elle aperçut Bertrand débouchant par la grande avenue.

Elle se tapit derrière un buisson.

Bertrand regarda autour de lui, et, se croyant bien seul, ouvrit la main, où la jeune fille aperçut un papier roulé de façon à occu- • per la plus petite place possible.

Elle ne s'était pas trompée. C'était une lettre, une lettre de Denise évidemment.

Ecrivait-elle la première ? '

Ce n'était pas probable. Elle répondait sans doute à une lettre de lartiste lui expliquant son brusque départ.

D'ailleurs, peu importait.

Une lettre d'elle valait une lettre de lui, et en apprendrait autant à Honorine sur leurs projets et l'état exact de leurs cœurs.

Bertrand déplia le papier, le lut avidement, puis le relut plus lentement, puis le lut une troisième fois, en pesant chaque mot.

Il était violemment ému. On voyait battre le sang de ses artères.

Tantôt il souriait, puis des larmes remplissaient^es yeux.

Enfin il porta le papier à ses lèvres et l'y pressa avec un mouvement de passion si naïve, si sincère, si profonde..., qu'Honorine poussa presque un cri de douleur et ferma les yeux pour échapper à ce spectacle qui la torturait. '

Quand elle rouvrit les yeux, Bertrand repliait la lettre et la mettait soigneusement dans la poche de côté de son pardessus, car on était en automne, au milieu du mois d'octobre.

Les feuilles des arbres avaient revêtu leurs teintes d'agonie; quelques-unes commençaient même à joncher les allées humides, et l'air était déjà vif et froid, là où le soleil ne semait pas ses der« niers rayons de chaleur.

"Bertrand, alors, fit quelques pas. Ses lèvres murmuraient. Il allait et venait sans savoir où, ni ce qu'il faisait, tin moment il se dirigea vers le château, comme pour y rentrer, puis il s'arrêta, et, tournant sur lui-même, il se hâta pour gagner, au contraire, le kiosque isolé qui dominait le promontoire de l'étang.

3iS4.'U8lag!

Honorine avait les yeux fermés.

Il avait soif de solitude. .. Il voulait rester avec elle !

Honorine respira. Elle avait craint un instant qu'il ne rentrât au salon ou dans sa chambre.

Maintenant elle était sûre de réussir.

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