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Depuis cinq minutes, Bertrand so livrait à sa rêverie. Il s'enivrait des paroles de Denise, assis sur un banc, les yeux tournés vers l'étang qui scintillait paisible et s'enflammait au soleil couchant dans la pourpre de cette légère brume qu'on voit s'élever, à la fin d'une belle journée d'automne, au-dessus des bois couleur d'ambre et de rouille et des eaux 'dormantes, — quand un cri de douleur, — cri horrible, déchirant, le fit bondir.
Ce cri, plein d'angoisse, semblable à ceux que la torture jadis devait arracher au patient dont on brisait les os, venait du bois auquel Bertrand tournait le dos.
C'était une voix de femme.
Il lui parut même que cette voix ne lui était pas inconnue, bien que défigurée par la souffrance.
ou MuCIUS S.:OEVOLA EST ÉGALÉ !
11 s'élança hors du kiosque, éperdu, pensant à Denise, descendit en dfcux bonds le petit sentier tortueux qui conduisait à la plaine, et aperçut, au milieu de la clairière, Honorine éteaduesur le côté, immobile.
Il courut à elle, voulut la soulever, en lui disant :
— Qu'avez- vous, mademoiselle? vous êtes blessée?
Mais, en la soulevant, il lui arracha un gémissement si doulou-reux, qu'il s'arrêta, la laissa reposer sur le gazon, et se contenta de passer son bras sous la tête de la jeune fille, afin de la tourner vers lui, et de distinguer ses traits.
Honorine avait les yeux fermés, les traits contractés, les lèvres décolorées. Ses cheveux bruns, dénoués par la secousse de la chute, inondaient ses épaules.
Toute sa physionomie exprimait une douleur atroce. * Elle semblait prête à s'évanouir. Sa respiration haletante, inégale, soulevait son corsage
LES DEUX SŒURS Ul
Bertrand, bouieversé, effrayé, ne savait que faire. Elle paraissait oppressée. Il entr'ouvrit discrètement sa robe sur le devant, pour lui donner de l'air, en lui disant :
— Répondez-moi, par grâce. Que vous est-il arrivé? Où souffrezvous,
Honorine souleva les paupières, et lui répondit cnOn d'une voix entrecoupée, essayant en vain de sourire :
— Ce n'est rien... J'ai mis le pied dans ce trou de taupe... Il a tourné... Je crois que l'articulation est brisée... La douleur a été efiroyable... et je souffre encore horriblement.
Bertrand releva la robe, et aperçut, en effet, le pied droit de la jeune fille couvert de terre.
Le cou-de-pied était enflé outre mesure, et enflait encore, pour ainsi dire, à vue d'œil.
En sa qualité de peintre, il savait un peu d'anatomie. Il tâla légèrement l'enflure, non pourtant sans faire pousser quelques cris contenus à Honorine.
— Non, reprit-il enfin, l'articulation n'est pas brisée, mais elle est déboîtée. C'est une luxation complète. Cela doit vous faire affreusement mal.
— Plus que je ne saurais dire !
— Il faudrait enlever la bottine d'abord, fit-il enfifâ- ouis vous mettre au lit et envoyer chercher un médecin.
-T- Oh ! cela me fera trop mal !
— C'est que, plus tard, ce sera encore plus difficile et plus cruel.
— Faites alors, lui dit-elle en l'enveloppant d'un regard étrange, où la passion et le bonheur de souffrir de sa main se lisaient à travers les contractions arrachées par la douleur physique.
Mais Bertrand ne vit pas ce regard.
II avait pris un canif dans sa poche, il l'ouvrait et commençait à couper la bottine.
Honorine enfonçait ses ongles dans la terre pour ne pas hurler. Mais quand il toucha au bas lui-même, quand il le fendit pour laisser la peau à nu, la douleur fut plus forte.
Elle poussa un long gémissement, et s'évanouit.
Bertrand, au désespoir, courut à l'étang, remplit ses mains d'eau froide, et lui en jeta avec précaution quelques gouttes au visage.
Elle revint vite à elle. Elle n'avait pas le temps de s'évanouir ; elle ne le voulait pas*! Il lui fallait, au contraire, toute sa connaissance.
— Merci! fit-elle faiblement.' Je me sens mieux.
— Je vais vous porter au château, dans mes bras.
— Non, non ! Je ne pourrais l'endurer. Tout mouvement m'est atroce. Il faudrait un brancard. Je ne puis me relever, ni supporter aucune secousse.
— Oh ! Mon Dieu ! vous laisser seule ainsi ! Je cours au château, et je reviens avec de l'aide.
— Oui... c'est cela... Seulement, je voudrais bien pouvoir appuyer ma tête; l'avoir un peu plus haute...
Bertrand défit précipitamment son pardessus, le lui glissa sous les épaules avec précaution.
Il était violemment ému, et parce qu'il avait pour elle une sympathie réelle, qui avait failli devenir de l'amour, avant l'arrivée de Denise, et parce qu'elle souffrait, et parce qu'elle montrait un courage extraordinaire chez une jeune fille de son âge.
Honorine suivait d'un œil inquiet chacun de ses mouvements.
Quand elle le vit quitter son pardessus, quand elle sentit ce vêtement sous sa nuque, elle eut comme un sourire de triomphe sur ses lèvres blêmies.
— Je suis bien ainsi, dit-elle. Allez!
. Bertrand partit en courant, ne songeant plus qu'à cet incident, oubliant pour une minute^ jusqu'à Denise.
A peine eut-il disparu au tournant d'une allée, qu'Honorine essaya de se soulever, de se retourner.
Il lui fallait, pour cela, un courage héroïque.
Elle le trouva !
La sueur perlait à grosses gouttes sur son front, la douleur contractait et tordait sa bouche, des larmes remplissaient ses yeux.
— Je le veux ! il le faut ! murmurait-elle. Je ne puis avoir tant souffert pour rien !
Elle parvint enfin à tirer le pardessus à portée de sa main, " qu'elle plongea tremblante dans la poche de côté. Elle y sentit un papier, le saisit, l'ouvrit, reconnut l'écriture, courut à la signature.
Elle y était en toutes lettres... « Denise Duclerc ! »
— Ah! ah! nt-elle.
Puis elle dévora l'épître.
Ce qu'elle avait prévu, préparé, était arrivé.
Bertrand avait écrit à Denise :
« Je vous aime , mais je suis pauvre, et vous êtes riche. Mon « talent n'est qu'une promesse. Mon avenir est à faire. Si je dece mandais votre main aujourd'hui, on me la refuserait, et on se « hâterait peut-être de vous marier à un autre pour nous séparer « à jamais. Moi-même, je me sentirais, diminué, humilié, mépri- « sable, si on pouvait supposer que c'est votre fortune qui m'attire, « que j'ai rêvé de m'enrichir, sans peine et sans fierté, par vous « en qui je n'aime que vous-même, mais de toutes les forces de « mon cœur. Je pars donc. Je vais essayer de conquérir la réputa- « tion et la fortune. Combien me faudra- t-il de temps? Je l'ignore « M'aimez-vous assez pour m'attendre? M'aimez-vous assez pour « résister à toutes les pressions de votre famille, si on voulait dis- « poser de vous pour un autre, quel qu'il fût? '
■■?■ Denise répondait :
« Je vous aime. Je sens que je vous appartiens, que vous êtes « ma vie. Il me semble que je vous ai toujours aimé, comme je « suis sûre de vous aimer toujours. Je vous aime tant que je ne (c discute pas vos fiertés et vos scrupules. Ils sont à vous, ils sont « donc à moi ! J'avais oublié quej'-étais riche, comme vous aviez « oublié que vous étiez pauvre. Vous vous sentiriez diminué, humi- « lié ! Je le serais donc aussi! Je ne le veux pas, puisque vous ne le « voulez pas. Partez, j'attendrai. Triomphez, je suis à vous. Je le « suis aujourd'hui, jo le serai demain; je crois que je l'étais hier. « Revenez quand vous voudrez, comme vous voudrez, vous me re- « trouverez. Attendre n'est rien. Mon cœur vous suit. Il ne vous « quittera plus. Je n'ai point besoin de vous jurer que rien ne « pourra contre mon amour. Cela est si évident qu'il n'y a pas « même à le dire. Je serai vôtre ou je mourrai. Ce n'est pas une « promesse, c'est un fait. Je vous donne cette lettre comme je vous « ai donné mon existence.
« Denise Duclero. »
lôO L'ÉTANG DES SŒURS-GRISES
Suivaient quelques détails pour lui indiquer comment ils pourraient correspondre pendant leur séparation. Honorine les grava dans sa mémoire.
— Comme ils s'aiment! murmura-t-elle , comme elle est heu-
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Un éclair de haine alluma ses prunelles à reflet d'acier.
— Oui, mais elle est bien romanesque et bien exaltée. Tant mieux !... On en meurt quelquefois de ces bonheurs-là 1
Elle replia la lettre et la remit en place.
Il n>'était que temps. On entendait les voix des gens du château qui s'approchaient.
— Il ne faut pas qu'il se doute de rien ! dit-elle avec terreur, en écoutant le bruit de plus en plus distinct.
D'un violent effort, elle ramena le p-ardessus sous sa tête, mais elle fit un faux mouvement qui lui arracha un cri perçant, et retomba évanouie.
Elle ne revînt à elle que dans son .lit. IJne fièvre violente la dévorait.
Qu§nd le médecin arriva, la première question qu'elle lui adressa fut celle-ci :
— Resterai-je boiteuse ?
— J'espère que non, répondit le docteur après une sérieuse ins^ pection, mais ce sera long. Je n'ai jamais vu une foulure accidentelle aussi caractérisée. On dirait que vous avez été poussée ou que vous avez forcé vous-même.
— Je ne sais comment cela s'est fait, dit-elle. Le trou où j'ai mis le pied était profond, et je courais.
Le surlendemain, Bertrand quittait le château du Roveray et retournait à Paris.