‹ L'étang des soeurs-grisesChapitre 15 sur 68 · LE MARI DE LA FILLE PAUVRE ET JOLIB · texte numérisé non relu

LE MARI DE LA FILLE PAUVRE ET JOLIB

L'automne était fini. L'hiver était commencé, et le mois de décembre avait jeté sur le brillant domaine du Roveray, naguère si

animé et si joyeux, son blanc manteau de neige, son ciel bas et sombre.

M°* Duclerc, assise, dans un bon fauteuil, en face d'Honorine complètement guérie, au coin du feu pétillant qui éclairait toute la chambre à coucher , tenait à sa fille ainée le discours suivant. :

— : Ma chère enfant, tu as aujourd'hui vingt ans , tu n'es plus une petite fille, et je t'e sais assez d'esprit pour comprendre ce que je vais te dire. Cela m'est suggéré par l'expérience do la vie et l'affection que je te porte.

' M""* Duclerc toussa et reprit :

— Tu es pauvre et ta sœur est riche, très-riche. Tant que tu resteras près do nous, cette situation n'aura rien qui puisse te frapper. Tu partages naturellement le luxe qui nOus entoure, tu en jouis avec nous. Cependant il arrivera nécessairement un jour où ta sœur se mariera, et alors tout cela lui appartiendra à elle seule ou plutôt à elle et à son mari, .car tu n'ignores pas que nous' n'avons que l'usufruit de cette imm^ense fortune , et qu'après le mariage de Denise il no nous restera plus qu'une honnête aisance.

]yjme Duclerc toussa une seconde fois et poursuivit :

— Or, je crains que tu ne prennes ici des habitudes de luxe, de bien-être qui te rendraient plus cruel le changement de vie qui t'atlend..., car tu te marieras aussi, et il est probable, il est certain même que, n'ayant pas de dot, tu devras te contenter d'un parti fort médiocre au point de vue de rargent.

M™' Duclerc pousc^a un soupir, leva les yeux au ciel, se rapprocha de sa fille, lui prit les deux mains d'un air attendri :

— Ecoute, mon enfant, je vais te parler à cour ouvert, to dire ce que ma mère m'eût dit, si j'avais eu le bonheur de la connaître. Vois-tu, ma position a été la tienne. Comme toi j'étais pauvre, comme toi j'étais intelligente et jolie. J'étais ambitieuse comme tu pourrais l'être. Je rêvais la grande vie, les plaisirs et les succès du monde... Je ne to parlerai pas de l'intérieur que je trouvai chez •mon père, à ma sortie de Saint-Denis. Je constatai rapidement

que mes rêves n'étaient que des rêves , qu'il y fallait renoncer. Je me résignai.

Elle s'arrêta et reprit sur un ton de plus en plus sentimental:

— Dans notre position , ma chère Honorine , la jeunesse > la beauté, l'esprit, l'instruction et les façons du monde, tout cela, au lieu de servir, nuit aux jeunes filles iDauvreS!... Voilà ce qu'il faut Ijien comprendre. Cela ne suffit pas à décider les riches , et cela effraie ceux qui ne le sont pas. J'ai passé par là... je sais ce qu'il en est. J'ai cru rester vieille fille, et c'est affreux, crois-moi!

— Vous avez quelqu'un à me proposer? dit Honorine.

Allons! je vois que nous nous comprendrons facilement. Tu

entends à demi-mot. En effet, il se présente quelqu'un, et, ma foi, le parti est plus avantageux, à tous égards, que je n'aurais osé Tespérer pour toi.

Ici, M""* Duclerc toussa pour la troisième fois, mais un peu plus longuement :

— Tu connais la personne. C'est un des amis de ton père. Il n'est ni beau, ni jeune, ni spirituel, ni bien riche, mais enfin il a quelques amis, et son avoir peut monter, en tout, à 5,000 ou G, 000 livres de rente. Avec ce que nous te donnerons comme trousseau... Je m'arrangerai, tu le penses bien, pour que tu n'aies besoin ni de toilette, ni de linge, ni de bijoux, pendant plusieurs années, et si tu te fixes à Poitiers, où il habite, tu auras une existence honorable et assurée, ce qui sera un grand soulagement pour moi.

Une quatrième quinte interrompit M""* Duclerc. On eût dit qu'elle avait quelque chose dans le gosier qui l'incommodait sérieusement.

Etait-ce le nom du prétendu ?

— Tu ne me demandes pas son nom?... C'est M. Bissy!

— M. Bissy, le sous-intendant militaire ! fit Honorine d'une voix qui mordait. Celui qui se fait appeler colonel depuis qu'il a pris sa retraite. En effet, il est laid, il est assez vieux, pas du tout spirituel. Il a le dos rond, la barbe jaune, les yeux gros et morts. Il répond parfaitement au signalement du mari qu'une mère dans notre position réciproque, devait offrir à sa fille aînée.

La douleur et Tindignation emplissaient son cœur.

Elle se leva toute droite, ouvrit la bouche pour dire enfin ce qu'elle ressentait, maudire sa mère, lui montrer les trésors do haine farouche et de larmes refoulées qu'elle accumulait depuis

tant d'années, laisser, eri un mot, couler tout le fiel qui civvait en dedans et l'empoisonnait.

Irma s'était levée aussi, inquiète, ■ effrayée de l'expression terrible de son visage, de la flamme diabolique qui brûh^it dans ses yeux gris, devenus plu3 pâles encore.

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Mais ■ Honorine, s'arrêta brusquement, retomba sur sa chaise et cacha sa figure dans ses mains.

La vengeance lui était apparue.

Protester ? non. — Frapper? oui.

M"* Duclerc fit deux tours dans la chambre, puis so rapprocha résolument de sa fille, lui prit doucement les poignets pour voir son visage, en lui disant d'une voix maternelle :

— Voyons, Honorine, qu'as-tu ? Parle au moins. On peut tout dire à sa mère, on le doit même.

Elle s'attendait à trouver sa fille en larmes. Les yeux d'Honorine étaient secs.

— Ce n'est rien, répondit-elle. Continuez.

— A la bonne heure? Tu m'as inquiétée. J'ai craint... tu n'aimes personne, n'est-ce pas ?

Elle la regardait fixement.

— Non, dit Honorine en haussant les épaules.

-^ Ah ! ma pauvre Honorine, reprit Mme Duclerc avec un accent intraduisible qui rappelait, sous la mère, la belle Irma d'autrefois aux mœurs faciles, si tu croyais à l'amour dans le mariage, ce serait un grand malheur, et tu te préparerais de cruelles désillusions. Ton cœur est libre, écoute-moi donc jusqu'au bout. La médaille a aussi son beau côté. Tout ce qui te choque, jeune fille, dans M. Bissy, fera ton bonheur, femme mariée, quand tu porteras son nom. Les vieux soldats font les meilleurs maris du monde, habitués qu'ils sont à l'obéissance et à la discipline. Avec lui, tu règneras si tu veux et si tu sais. 11 t'apporte de plus, une demi-aisance. Quand j'épousai M. Duclerc, j'acceptais, moi, la misère pure et .simple, j'arrivais toute nue chez lui, et quatre ans après il était chef de bureau, gagnait six mille francs par an, comptait dans le monde. Je l'aurais fait préfet de la Seine si d'autres circonstances... Avec certains hommes de caractère faible et sans initiative... une femme cixtendue peut tout. C'est à toi d'être cette femme là, et cela te sera facile.

M'^* Duclerc, et pour cause, parlait avec une grande volubilité.

Un peu de cyniame ne pouvait pas nuire à la thèse qu'elle soutenait. Elle voulait gagner la partie et employait tous les arguments,

notamment ceux que lui fouraissait son expérience personnelle-

-r-M. Bissy, continua-t-elle, a quelques relations excellentes, sérieuses, et plus d'influence que tu ne pourrais le supposer. Il ne saif pas les utiliser, voilà tout. Si Poitiers te déplaît, mène-le à Paris. Il a des amis au gouvernement. Un de ses anciens camarades de régiment fait la pluie et le l3eau temps au ministère des beaux-arts.

Honorine redressa la tête et devint attentive.

— D'autre part, M. Bissy a rendu jadis un service important au gérant du journal le A'..., dont le rédacteur en chef fait trembler tous les ministres et tremble devant ^on gérant, qui en sait long sur son compte.

Honorine buvait, pour ainsi dire, les paroles de sa mère.

— Rends ton mari ambitieux, cela dépend de toi. Je cvmnais ces pâtes d'homme, on en fait ce qu'on veut... et il obtiendra une bonne sinécure grassement rétribuée qui te lancera dans le monde, à la cour même. J'ai fait plus, moi, avec moins que cela. Entre des mains habiles, M. Bissy donnera tout ce qu'on voudra.

M*"* Duclerc était sincère; elle s'échauffait en parlant, bâtissant la vie d'Honorine comme elle avait bâti la sienne.

— Est-ce que cela presse beaucoup ? demanda Honorine.

— Quoi donc ?

— Ma réponse.

— Sans doute.

Honorine réfléchit un instant. .

Irma la guettait du coin de l'œil.

— Je vous demande ceci, dit enfin Honorine: — accordez*moi jusqu'à la fin de l'hiver, trois mois en tout.

M™' Duclerc eut un petit mouvement d'impatience, qu'elle réprima aussitôt,

-?- Je ne puis te refuser ce délai, mais il est bien entendu que tu n'en demanderas pas d'autre, et que, dès à présent, M. Bissy est autorisé ofiîciellement à te faire sa cour ?

Honorine devint très-pâle.

— Oui, ma mère.

« Tous ces gens-là me pousseront à quelque crime, » pensait

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qu'on devait soumettre au ministre. Il était conteat de son travail, dont il sentait toute la supériorité. Des amis influents l'appuyaient aussi avec énergie. Il n'avait qu'un seul concurrent, homme médiocre, talent banal et sans valeur, qu'il ne redoutait guère.

Il se croyait sûr de réussi]'. Il avait déjà même la promesse verbale du ministre. Cependant il restait encore à prendre la décision ollicielle et définitive, mais elle ne faisait doute pour personne.

« Encore quelques semaines, écrivait-il à Denise, et je suis désigné ! Encore quelques mois, et, sûr désormais de mon avenir, connu, sorti de Fombre et de la misère, je viens demander votre main, n'ayant plus à craindre que personne puisse attribuer à d'ignobles calculs d'argent le saint amour que je ressens pour toi, ô ma Denise, ma joie et ma vie . »

C'était la première fois qu'il la tutoyait.

« Je t'attends, répondit Denise. Ma mère ne m'a jamais rien « refusé. Elle t'eût accepté, j'en suis convaincu, si je lui avais « montré que tu es mon existence, mon ciel ici-bas. Tu veux être « riche et glorieux. Je ne t'en aimerai, certes, pas davantage, cela « me paraît impossible, mais je ne raisonne ni tes volontés, ni tes « désirs. Je les partage, ou plutôt, je n'ai rien qui ne soit à toi... « Dans quelques mois, si tu réussis, nous ne serons pas plus l'un à « l'autre, mais nous le serons auti*ement et plus heureusement. »

Pendant les huit jours que dura la retraite d'Honorine, Mme Du* clerc avait respecté le recueillement de sa fille aînée, ne voulant pas irriter cette nature dont elle commençait seulement à entrevoir la terrible énergie

Les huit jours .écoulés, Honorine reprit sa vie ordinaire et dit à sa mère :

— Pourquoi M. Bissy n'est-il pas ici ?

Irma enchantée, se hùta d'écrire à l'ex-sous-intendant militaire, qui quitta aussitôt Poitiers, où il était retourné après les fêtes de l'automne, et vint s'installer au château pour quelques semaines. Des qu'il fut là, Honorine le rechercha, et bientôt la plus grande intimité parut régner entre eux.

On les surprenait à chaque instant causant à voix basse, d'un air affaire. — Le sous-intendant exultait, ses gros yeux déteints à fleur do tête semblaient vouloir sortir de leurs orbites sous l'empire

LES DEUX SŒURS [Cd

(le la satisfaction intérieure. Il prenait des airs conquérants, et son clos s'arrondissait à tel ppint que ce n'était plus un dos, mais une circonlcrence, un globe.

Ses lèvres no se rencontraient plus, et découvraient à perpétuité ses dents jaunes.

Parfois, il paraissait profond; d'autres fois, si prodigieusement fin, qu'on ne pouvait plus le regarder sans avoir des envies folles de lui rire au nez.

Il écrivait lettres sur lettres, et les portait lui-même à la poste, malgré la neige et le mauvais temps, avec un mystère si marqué, que chacun s'en apercevait immédiatement, et se disait :

— Tiens, voilà M. Bissy qui envoie en cachette une lettre à Paris !

Au bout de trois semaines,- il annonça brusquement, au milieu de rélicences incompréhensibles, scandées de ricanements qu'il croyait extraordinairement malins , qu'il allait faire un petit voyage à Paris, où l'appelait une affaire... d'une importance... capitale !

i\i"'« Duclerc, fort satisfaite, mais fort intriguée aussi, suivait ce petit manège, sans y comprendre rien, non plus que M. Duderc, ni Denise. Car Honorine et Jules Bissy ne parlaient jamais l'un de l'autre, et paraissaient désirer qu'on ne les interrogeât pas.

Cependant, Irma n'y pouvant tenir, dit un jour à Honorine:

— Eh bien, tu semblés au mieux avec M. Bissy? Honorine sourit,

— Vous l'aviez bien jugé, maman, répondit-elle. Irma n'en put tirer rien d'autre.

Elle se retourna alors du côté du sous-intendant, mais elle le trouva fermé comme une porte de prison et plus laconique encore qu'Honorine.

Aux premières paroles de M™* Duclerc, il mit un doigt sur ses lèvres, se pencha vers l'oreille de son interlocutrice, et murmura:

— Mars et Vénus !

Il s'éloigna en se balançant sur ses jambes grêles, le dos tellement arrondi qu'on ne voyait même plus sa tète par derrière. On eût dit un faucheux.

Jules Bissy resta près de quinze jours à Paris.

A son retour, il eut une longue conférence avec Honorine.

Le lendemain , il demanda oiïiciellement la main de la jeune fille.

Trois semaines après, le mariage avait lieu, et Honorine quittait le château du Roveray pour se fixer à Poitiers avec son mari.

Elle n'avait pas même usé jusquVu bout des trois mois de répit réclamés par elle à sa mère.

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