FRAPPES SANS SAVOIR D OU NI COMMENT
Quinze jours environ avant le mariage d'Honorine, on put tout à coup remarquer un changement sensible chez Denise.
La jeune fille devint triste, préoccupée, nerveuse; ses couleurs disparaissaient. Elle mangeait à peine, dormait mal. Ses grands yeux si doux et si habituellement rieurs à travers une demi-teinte de mélancolie naturelle qui donnait plus de charme à l'éclat de la joie, se cerclaient de brun. Le regard était tantôt languissant et abattu, tantôt animé de fièvre.
Sa mère, frappée de cet état nouveau chez sa fille bien-aimée, l'attribuait à l'âge ds Denise, et se demandait s'il ne serait pas nécessaire de songer pour elle au mariage plus tôt qu'elle n'y avait compté et désiré au point de vue matériel.
M"' Duclerc était loin, d'ailleurs, de se douter que Denise eût un amour au cœur.
Le secret avait été bien gardé, et la dernière personne qu'elle aurait soupçonnée, c'était, certes, le pauvre artiste, le peintre de génie besoigneux, Louis Bertrand, en un mot, qui n'avait fait qu'apparaître pour quelques semaines.
C'était de là pourtant que venait tout le mal, c'était, par là que Denise commençait à soufïrir.
En effet, depuis qu'Honorine avait fait appeler M. Bissy au château, depuis qu'elle s'était mise avec lui sur le pied de l'intimité, depuis qu'elle avait encouragé, puis accepté ses prétentions à sa
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Eh bien! où en êtes-vous? dit-elle rapidement.
main, les lettres de Bertrand à Denise devenaient de plus en plus sombres, puis tout à fait désespérées.
On eût dit qu'un mauvais génie, désormais, présidait à son existence, contrecarrait tous ses projets, soufflait sur son bonheur et sa chance comme sur un château de cartes et brisait méchamment toutes ses espérances.
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Huit jours avant le mariage crilonorine, il écrivait enfin à Denise :
a Tout est perdu! Tout a tourné contre moi!... Misérable que je « suis, qui n'ai pas su réussir, triompher, quand tu étais au bout « du succès, ma Denise adorée!
« Que s'est-il passé? que se passe-t-il? Je me perds en conjec- « turcs. Je ne puis rien deviner, rien comprendre. Tout est changé! « Je suis frappé de toutes parts, sans savoir d'où viennent les coups.
« Le ministre, qui m'était favorable, qui avait approuvé mes « plans, loué mes esquisses, admiré mes cartons, le ministre, dont « j'avais la parole, ne veut plus entendre parler de moi!... C'est mon « concurrent qui vient d'être choisi : un homrne sans valeur, un c( barbouilleur sans idées !... C'est à lui que va cette fortune, que « va cette gloire qui me faisaient digne de toi, qui te donnaient
« à moi !
cf Non-seulement je perds cette chance unique de conquérir vite « et d'un seul coup la position qui me mettait à ton niveau devant la « société, mais encore on m'attaque, on me diminue, on m'écrase, «on m'exécute dans le X... 5 journal très-répandu, très-influent, « rédigé en chef par G..., qui fait la pluie et le beau temps dans « le monde officiel.
ic On aurait pu croire que j'étais .victime d'une injustice. Eh « bien, non! Dix articles parus sur mon concurrent m'exécutent de tf la façon la plus cruelle et la plus perfide, tournent l'opinion con- « tre moi, me rejettent au rang desrapins présomptueux qu'il fau-, a drait ramener à l'école.
« Le public, qui ne sait que ce qu'on lui dit, qui ne peut com- « parer entre nous deux, et qui, d'ailleurs, n'y connaît rien, me « condamne et l'applaudit. -
« C'est un échec moral encore plus qu'un échec matériel! Il me <c faudra maintenant dix ans de luttes terribles et vingt victoires « pour me relever de cette défaite!... Je me prends à me haïr, à « me mépriser ! J'ai des' envies forcenées de briser mes pinceaux!
« Oh! Denise, que je souffre!
a Je touchais au port, et maintenant m'en voilà plus loin que a jamais, plus loin que le jour où je partais, où je déchirais mon «cœur et le tien, pour te revenir triomphant, illustre!... Alors, je
<i n'étais que pauvre et ignoré! .AujourJiuii, jo suis vaincu I Je (T suis diminué, je suis nié, plus obscur qu'hier, moins près de la « lumière et du succès, classé parmi les impuissants, enseveli sous « le dédain l » • '
Denise lui répondait :
". Je serai patiente, sois courageux. Tu souffres, tu es mal- « heureux, tues vaincu !... Eh bien, ce que je croyais impossible « est arrivé. Je t'aime encore plus ! Il n'y a donc pas de limite à l'a- « mour, et si grand qu'il soit, il peut donc toujours grandir!
« Tu te plains, ingrat, et je te reste toute entière, et je me sens « pncore plus à toi !
« Pleurons ensemble. Confondons nos douleurs et nos regrets, « comme le reste... De nos deux souffrances n'en faisons qu'une, a elle sera plus légère, et j'y trouverai même de la douceur.
« Non, nous ne sommes pas plus loin l'un de l'autre qu'hier : « nous soinmes plus près !
« Pour moi, le temps n'existe pas. Mon amour s'appelle toujours.
« Mais si tu changes d'idée, sache ceci : Je suis prête à parler à « manière, à revendiquer mon amour, à obtenir son consenteinent.,
a Et si elle refusait, dis un mot : Je volerais encore à toi!
« C'est peut-être mal ce que je dis là, mais c'est plus fort que « moi.
« Reviens ici. Tu as des portraits à faire... Que je te revoie! « Que je t'entende ! Puis, quand tu seras là, peut-être n'auras-lu « plus le courage de repartir. Moi, qui ne suis qu'un commence- (( ment de femme, je ne l'aurais certes pas.
« T'obéir, c'est tout ce que je puis! Courage! Je t'aime. « Reviens! »
Honorine avait eu la consolation farouche de lire ces lettres, mais elles ne lui apprenaient rien, et son succès lui coûtait trop cher à elle-même, pour que sa haine satisfaite en partie ne lui laissât pas plus d'amertume au cœur que de joie.
Ces lettres ne lui apprenaient rien, puisqu'elle était l'auteur de toutes ces douleurs, le mauvais génie qui avait traversé les desseins de Bertrand, renversé sur le sable l'échafaudage de fortune et de gloire qui devait élever les deux amants jusqu'au bonheur rêvé.
Elle avait réussi à écarter pour quelque temps la menace da prochain mariage de Louis Bertrand et de Denise. Maintenant, elle avait le loisir de combiner un plan mûrement pesé qui les séparât à jamais.
Aih d'en arriver là, pressée par les circonstances, elle avait dû faire un sacrifice terrible, épouser l'ex sous-intendant militaire. j
C'est à ce prix seulement qu'elle avait pu le faire agir sur ses jj
amis de Paris, lui faire mettre en jeu ces influences occultes de derrière le rideau, qui décident des plus grandes questions, et l'emportent presque toujours à coup sûr.
Elle avait dû inventer une fable de tentative de séduction brutale de la part de Bertrand, pour justifier sa. haine apparen^-e contre l'artiste, et le vieux soldat, en agissant, croyait venger une atteinte faite à l'honneur de celle qui allait porter son nom, et punir un Lovelace doublé d'un malotru.
Honorine était un joueur terrible, guettant, sans trêve ni repos, l'occasion, dans l'ombre où elle se tenait; se donnant aujourd'hui à un homme qui lui répugnait, pour gagner du temps ; se promettantle lendemain, comme on l'a vu, à un homme qu'elle méprisait, pour créer un nouvel obstacle dans la personne de Du Lys; prête, d'ailleurs^ à changer de tactique et d'embûches, suivant l'occurrence, ne regardant point à l'enjeu, pourvu qu'elle espérât le gain de la partie.
. — J'aurais pu être sa femme heureuse et dévouée. Denise m'a arraché le bonheur tranquille et profend, honnête et pur, se disaitelle. — Tant pis pour elle, comme pour moi. — Si je ne le puis difTé-remment, je me taillerai ma part dans le désespoir des autres et ma propre honte. — Mais je réussirai! mais un jour il me dira : « Je t'aime! » Un jour, mes bras le serreront, et le garderont... fût-ce au bord d'une tombe I