MANOEUVRES PAR-CI
Environ huit mois après les événements que nous venons de raconter, le château Du Roveray avait repris son animation des grands jours de fête.
L^automne était revenu, ramenant les hôtes joyeux, attirés, les uns par les plaisirs promis de la chasse et de la pêche, les autres par les bals et les mille jouissances de cette vie plantureuse et princière qui a tant de charmes pour le citadin long-temps enfermé dans les rues étroites et l'atmosphère lourde des grandes villes, tous par l'hospitalité large de M. et M"" Duclerc.
Nous y retrouvons nos anciennes connaissances, depuis Camille Richard, Louis Bertrand et M. Bissy, jusqu'au marquis Gaston du Lys.
Présenté, porté aux nues par l'ex-sous-intendant militaire, le marquis avait fait son entrée triomphale au château, une quinzaine de jours auparavant, et déjà il était visiblement le favori de céans, où il régnait sur tous, en vertu de son titre, de sa naissance, de son esprit et de ses grandes façons de gentilhomme.
On devine sans peine avec quelle joie, quel enthousiasme M. et M°'* Duclerc avaient reçu ce premier échantillon de véritable aristocratie daignant enfin honorer, et, pour ainsi dire, sanctionner par sa présence leurs millions de parvenus.
Ils sentaient bien, Irma surtout, que la considération vraie leur manquait. Ils n'étaient entourés que de parasites, ou de parvenus comme eux-mêmes, plus ou moins éblouis par l'éclat de l'or, ou d'artistes enfin, peintres, musiciens, généralement pauvres, qu'on voit dans tous les mondes, et qui, par conséquent, ne sont pas à proprement parler du monde.
Il y avait une tare sur leur richesse, et la haute société le leur faisait comprendre par une abstention dont l'amour-propre de M"* Duclerc n'était pas seul à souffrir, car elle inquiétait encore son amour-propre maternel.
Depuis que Denise était devenue jeune fille, Irma regardait
autour d'elle avec quelque angoisse, et ne voyait personne qui fût digne d'épouser sa fiHe chérie.
Elle rêvait pour elle, cela se devine, un brillant mariage qui satisfît aussi toutes ses ambitions , et apportât avec lui aux parents la considération qui, nous l'avons dit, leur manquait toujours.
Des artistes , comme Louis Bertrand ou Camille Richard, no comptaient pas à ses yeux, et ce n'était vraiment pas la peine d'avoir trois millions de dot, d'être la... filleule d'un comte, d'avoir parc et château seigneurial pour devenir l'épouse d'un barbouilleur de toile, d'un de ces hommes à -qui l'on commande son portrait et que l'on paie.
Quant aux autres, commerçants enrichis, campagnards cossus, employés de l'Etat, ils n'inspiraient que de l'horreur à M"* Duclerc, qui avait toujours eu des instincts et des aspirations aristocratiques, elque le souvenir de ses amoUrs avec Denis Du Roveray avait achevé de griser.
On comprend donc de quel œil elle avait envisagé l'introduction du marquis Gaston du Lys dans sa maison; c'était, pour Denise, le mari de ses rêves !
On était au mois de septembre. La soirée était charmante, et encore tiède.
Après le dîner, les hôtes du château s'étaient répandus dans le jardin, jouissant du bon air embaumé et de la vue merveilleuse du site éclairé doucement par la lune à son premier quartier.
Près Ji! château, en face de la pelouse. M"* Duclerc, Denise, Honorine, M. Bist,}*, Camille Richard et Louis Bertrand revenu pour faire le portrait promis d'Irma, quelques autres personnes encore causaient, ou plutôt écoutaient causer Camille Richard, toujours en fond d'anecdotes parisiennes.
Tout à coup Gaston Du Lys, se détachant d'un autre groupe de fumeurs, passa près du petit cercle.
Honorine, qui était assise nonchalamment, se leva, et, s'adressant au marquis :
— Voulez-vous m'offrir votre bras? lui djit-elle. J'ai envié de marcher un peu.
— Avec joie, madame, répondit le marquis, qui jeta aussitôt son cigare.
Cette scène aurait passé inaperçue, sans un petit ricanement de M. Bis.sy qui promena en même temps ses gros yeux à fleur de tête sur le cercle dont il faisait partie, comme pour lui dire :
— Hein! quelle intimité entre ma femme et le marquis ! Les deux promeneurs s'éloignèrent lentement et sans .parler. Quand il furent arrivés à quelque distance, hors de portée de la
voix, et assez loin des regards pour être sûrs qu'on ne les observerait pas, Honorine rompit la première le silence :
— Eh bien, où en êtes-vous ? dit-elle rapidement.
— Vous le voyez, M. Duclerc m'adore !
— Après ?
— Et Mme Duclerc a pour moi la plus -vive sympathie,
— Cela vaut mieux. Est-ce tout ?
— Chacun ici chante mes louanges, et il est visible qu'une demande en mariage de ma part serait accueillie avec bienveillance je crois même avec joie.
— De tous ?
— ;• De tous... sauf la principale intéressée, M"" Denise !
— Vous croyez que vous lui déplaisez ?
— J'en suis certain.
— Et vous l'aimez déjà, n'est-ce pas ?
— Non. Je n'aime que vous.
— Toujours ?
— Toujours!
Honorine haussa légèrement les épaules.
— Cela m'explique votre froideur auprès de ma sœur. Elle est pourtant charmante, et il me paraît difficile que qui l'approche ne l'aime pas. Dans ces conditions, vous ne réussirez pas. Adieu, monsieur le marquis.
Honorine dégagea prestement son bras de celui de Du Lys. Mais ce dernier lui saisit la main.
— Honorine, que voulez- vous dire ?
— Je veux dire que j'abandonne celui qui s'abandonne. Ce n'est pas là ce que vous aviez promis !
— Ecoutez-moi, fit-il.
168 L'ÉTAIsG DES SŒURS-GRISES
Et il reprit le bras d'Honorine, qui ne résista pas.
— De quoi m'accusez- vous ?
— De ne pas faire tout ce qu'il faut. Moi, j'ai agi. Par moi, vous êtes entré ici; par moi, vous avez trouvé mes parents disposés à vous recevoir avec enthousiasme; par moi, dès les premiers jours, ma mère a songé que vous apportiez à ma sœur Denise, en échange de sa beauté et de ses millions, un beau nom, une grande position dans le monde, un blason; qu'elle vous referait riche, et que vous la feriez marquise. Le reste vous regardait... et vous n'agissez pas... vous ne tenez pas à réussir.
— C'est ce qui vous trompe, je vous k jure ! Pour obtenir le prix promis, je serais capable de tout, lui dit-il passionnément, et vous le savez bien.
Honorine secoua la tête.
Je ne veux pas que vous doutiez de ma sincérité, poursuivit
le marquis. Les millions aussi de M"« Denise me sont devenus un appât. Vous me croirez mieux, si je ne me fais pas trop désintéressé ni meilleur que je ne suis.
— En effet, répliqua Honorine.
Vous aviez vu juste, continua-t-il, encouragé par Tacquies-
cement de M"'" Bissy, dont il sentait, à mesure qu'il parlait, le bras léger s'appuyer insensiblement avec plus de laisser-aller sur son bras à lui. Oui, je suis las de cette vie besoigneuse où je me débats depuis de longues années. Oui, je veux redevenir riche, régner encore à Paris, y rentrer le front haut, en conquérant, en maître, pour vous faire hommage de tout cela.
Et parce que la vie de dépense, de luxe et de folie est dans
votre sang.
Elle le frôla de tout son corps.
— Soit ! vous voyez donc bien que j'ai tous les motifs de désirer réussir : les bons, mon amour, — il la regarda avec passion — les mauvais aussi, l'appât de la richesse.
— A la bonne heure! vous voilà franc. Je vous préfère ainsi. Elle s'était penchée vers lui, et sa tiède haleine effleurait presque
son visage..
-r- Alors pourquoi cette froideur avec Denise? reprit-elle. Vous semblez presque la fuir. En tous cas, vous vous tenez à grande
Monsieur lici-lianil, lui dil-i-Mc. er \r.:-\<
distance et ne faites rien pour lui plaire. Or, si vous comptez sur l'effort seul de mes parents pour .la décider, vous vous trompez. Laissons mon père de côté, il fera ce que ma mère lui fera faire. Mais M"" Duclerc, quelle que soit son ambition pour Denise, quel que soit son désir d'en faire une marquise, quelle que soit sa sym- 22"" Liv. ^j
])athie très-réelle pour vous, ne contraindra pas Denise. Elle l'aime sincèrement, violemment. Si Denise pleure... tout sera dit !
— Je m'en doute, répliqua Du Lys préoccupé, et c'est là que j^ît la grande difficulté !
— Pour un séducteur comme vous? Allons donc!
— Pas si grand séducteur, puisque je n'ai pu vous séduire.
Qu'en savez-vous? Mais il s'agit d'elle, non de moi. Je suis
une femme, elle est une enfant.
— Oui,. mais elle aime ailleurs!
Honorine ne put s'empêcher de tressaillir."
Elle aime ! répéta-t-elle d'une voix altérée ! Qui vous le fait
supposer ?
— Tout!
— C'est impossible.
Croyez-en mon expérience, dit-il d'un ton bas. Je l'observée
depuis que je suis ici, et l'on ne se trompe pas à ces choses-là.
— Mais vous êtes le premier à le supposer. Ni ma mère, ni moi, ni personne...
— C^est que vous n'avez pas le même intérêt que moi. Regardez votre sœur, étudiez-la. Voyez ses manières, ses regards, ses pâleurs et ses rougeurs subites, ses joies bruyantes et ses mélancolies profondes sans transition, son regard plein de fièvre ou abattu, mais toujours loin de ce qu'elle dit et des personnes qui lui parlent ou à qui elle parle... Elle aime, vous dis-je, elle aime!
Honorine avait peine à contenir son agitation. Elle cherchait maintenant Fombre, et ne s'appuyait presque plus au bras de son cavalier, de peur qu'il ne sentît le sang battre dans ses artères.
— Elle aime! elle aime! répéta M™" Bissy. Cela est bien facile à dire... Tout cela peut provenir de son âge... J'ai passé par là, moi aussi, avant le mariage, et certes... je n'aimais pas, moi! ajoutât-elle en s'efforçant de rire,
— Je crois même savoir qui elle aime.
Honorine s'arrêta brusquement.
"— Ah ! fit-elle. Et qui donc ?
— Avez-vous remarqué qu'une seule personne ici me fait froide r'^inc et semble choquée (.je rna présence?
— Non. Qui cAd ?
— Un polit monsieur, une espèce do peintre...
— Un peintre, répéta-t-elle.
Et ses yeux agrandis par l'émotion se fixèrent sur Du Lys.
— M. Louis Bertrand»
Elle attendait le nom. Elle resta impassible.
— Allons donc ! reprit-elle en haussant les épaules. Il n'est pasbeau, et il est si pauvre, si gueux, que ce serait de la folie à lui que de songer seulement à Denise. Cela n'est pas possible !
— 11 n'y a que ce qui n'est pas possible qui arrive, poursuivit lo marquis. Et c'est précisément parce que tout les sépare qu'ils ont dû songer l'un à l'autre. N'est-ce pas le (ils d^ui sabotier?
— Si, justement. Et il est tros-fier,. très^-orgueilleux. Il déteste' la noblesse. C'est, je crois, ce qu'on appelle un républicain, un démocrate... C'est pour cela qu'il est froid et malveillant pour vous, se hâta d'ajouter Honorine.
— Je ne dis pas non, mais ils s'aiment ! Il y a un flair particulier pour les amoureux. Il a senti que j'étais un rival, et le seul ciaj>gereux ici. Aussi, avant d'aller plus loin, je veux m'en assurer, et, si j'ai vu juste... eh bien...
— Eh bien, quoi?
■^ Je commencerai par me débarrasser de l'amoureux.
— Comment?
— Par un bon petit duel.
— Vous le tueriez ! s'écria Honorine, dont on aurait pu voir la pâleur sans Fombre épaisse des grands arbres sous lesquels elle avait conduit leurs pas depuis quelques instants.
— J'y essayerais !
— Et vous êtes fort aux armes ?
— Oui, assez fort. On me citait à Paris. Je tire également bien le pistolet. Du reste, M. Terrenoire, votre ami, de qui vous tenez la plupart des détails de ma vie, a dû vous le dire aussi, car il a failli périr du coup d'épée que je lui donnai pour le punir d'une mauvaise plaisanterie.
— Cf est vrai ! pensa Honorine avec un frisson de terreur. Pais plus haut :
«- Tout cela est absurde. Ce serait, d'ailleurs, un mauvais
moyen. Si Denise aimait... cette personne... en la tuant, vous vous lendriez odieux!
— Oui, pour quelques jours. Mais morte la bête, mort le venin! Un prétendant bien portant vaudra toujours mieux qu'un amoureux dans sa bière.
Du Lys ricana d'un air cynique.
— Mais le scandale ?
— Oh ! on trouve facilement un sujet de querelle entre deux hommes qui ne s'aiment point.
— Je m'y oppose absolument ! répliqua Honorine d'un ton résolu.
— Permettez, vous n'avez pas le droit de m'interdire ce moyen de réussir, si je le crois bon.
— Et si je vous le défends?
— Et si je n'épouse pas votre sœur ?
Il y eut un silence.
— C'est sur elle qu'il faut agir, c'est elle qu'il faut vaincre! reprit Honorine avec agitation.
— Me faire aimer? On n'entre pas dans un cœur déjà occupé, fjurtout au début de la vie.
— On peut s'imposer!
— Comment ?
— Eh ! que sais-je, moi ? C'est votre affaire ! On rend le mariage nécessaire, inévitable ! Cela vous . regarde. Ce n'est point à un homme de votre expérience... et de votre audace... que j'ai à donner des conseils !
Tout cela fut dit d'une voix brève et précipitée. Du Lys se rapprocha et se pencha vers elle pour lire mieux sa pensée dans ses yeux.
Leurs deux regards se croisèrent.
Ils s'étaient compris.
Alors il lui prit les deux mains.
— Honorine, dit-il en se rapprochant encore sans qu'elle s'éloignât, vous êtes la femme la plus forte et la plus extraordinaire que j'aie rencontrée. Nous spmmes faits pour nous entendre. Nous sommes frère et sœur d'âme et de tempérament. J'avais rêvé votre type. Je ne croyais pas qu'il existât chez une jeune femme pure et telle que vous êtes ! Comprenez-vous la joie de notre
amour, les délices de notre union à tous deux, planant au-dessus des préjuges et de la morale bête de Thumanité! — Quelle fore© et quel immense mépris des autres !
Et la saisissant dans ses bras, il lui donna un baiser ardent de toutes les mauvaises ardeurs, brûlant de toutes les mauvaises liassions^ — baiser qu'elle ne rendit point, mais qu'elle accepta.
— 11 faut revenir vers le château, dit-elle brusquement. On pourrait trouver notre tête-à-tête trop long et trop isolé.
Elle l'entraîna vers la lumière, et les groupes dont les voix confuses venaient jusqu'à eux.
— Ainsi, reprit-elle, c'est bien entendu. Laissez de côté ce peintre, monsieur Bertrand... Ce serait un enfantillage et une maladresse.
— Nous verrons. Je combinerai peut-être les deux moyens. J'ai trop envie de réussir, répondit-il en serrant avec force le bras qui frôlait sa poitrine en feu. Puis, si ce n'est moi qui le provoque, ce sera lui qui me provoquera, et ce sera la même chose.
«— C'est pourtant vraiJpensa Honorine. C'est ce que j'empêcherai à tout prix 1