‹ L'étang des soeurs-grisesChapitre 18 sur 68 · MANOEUVRES PAR-LA · texte numérisé non relu

MANOEUVRES PAR-LA

Sa conversation avec Du Lys venait de placer brusquement Honorine en face d'une complicalion inattendue.

Elle n'avait pas prévu qu'il devinerait ainsi l'amour de Bertrand et de Denise, et que, le devinant, il chercherait à se débarrasser par la violence, en le tuant au besoin, d'un rival qui devait paraître, aux yeux de tous, si peu redoutable et si impuissant.

Maintenant, il ne s'agissait plus seulement de séparer les deux amoureux; il fallait sauver Bertrand, le protéger contre Du Lys.

Sa tache à elle devenait double, et doubles les difficultés.

En effet, en admettant qu'elle pût empêcher le marquis de pro-

voquer le peintre, pourrait-elle empêcher le peintre de provoquer le m'arquis? pourrait-elle empêcher que ces deux homn^es poursuivant la même femme ne se rencontrassent un jour ou l'autre ?

Ne serait-ce même pas absolument inévitable, si Du Lys avait recours à ces moyens de ruse et de force renouvelés de la Régence, auxquels ils avaient fait allusion tous deux à la fin de leur têteà-tête? •

Honorine s'aperçut alors du côté défectueux du plan auquel elle s'était attachée d'abord, par un reste de faiblesse ou de pitié qui la retenait et la faisait reculer encore devant des moyens plus extrêmes.

Quelle que fût son habileté, élevée au couvent, elle avait une certaine inexpérience des hommes, et lïdée d'un duel entre lès deux rivaux, idée si naturelle pourtant et qui naissait si logiquement de la situation, ne lui était pas venue à l'esprit.

Pendant deux jours, elle réfléchit profondément.

Au bout de ces deux jours, elle avait établi son nouveau. plan; plan traître et terrible dont personne n'aurait la confidence, pour lequel elle ne chercherait aucun complice, et qui devait la mener sûrement à son but, en frappant seulement ceux qu'elle voulait frapper, en sauvant celui qu'il fallait sauver à tout prix, avec l'espoir qu'un jour alors il lui appartiendrait

Sa résolution prise, elle dit à Du Lys :

— J'ai beaucoup rétléchi. En effet, si M. Bertrand est amoureux de Denise, ou si Denise aime M. Bertrand, ce serait un obstacle. .11 faut d'abord savoir s'il existe. Je le saurai.

— Par votre sœur ?

— Oh ! non. Je la connais. Je le saurai par... l'autre. Un homme, en ces matières, n'échappe point à rinvesiig:.tion d'une femme.

— Faites donc. Je connais votre habileté !

— Je vous préviendrai du résultat de mon enquête.

Du Lys était heureux. La passion qu'Honorine apportait à la réussite de leur projet le charmait.

En voyant sa hâte et son acd-çur, il croyait qu'elle avait hâte de payer.

Honorine, au contraire, croyait avoir trouvé le moyen de réussir

sans payer, — bien qircHe ne fût pas femme à reculer devant eett^ extrémité qui lui répugnait, — si le succès en devait dépenrlre absolument.

Quand à Du Lys, pour le moment, il suivait aveuglémeal la jeune femme. Il avait compris sa conduite et s'expliquait de la façon la plus simple ce qui l'avait d'abord tant surpris.

Pour cela, il lui avait suffi de la juger d'après lui-même.

— Elle est pauvre, se disait-il, et sa sœur est riche. En me la faisant épouser, à moi dont elle connaît la passion,- à moi qu'elle domine, sur lequel elle exerce un empire absolu, tel qu'aucuns femme ne l'a exercé et ne l'exercera^ elle compte jouir par moi de toute cette fortune, de tout ce luxe dont elle serait privée si un autre épousait Denise.

Ce calcul bas, ignoble, au lieu de dégoûter Du Lys, ne lui déplaisait point. Le vice et la corruption savante l'avaient toujours attiré, et, par un raffinement de blasé, il leur trouvait une saveur d'autant plus relevée et comme un attrait plus acre en les découvrant chez une jeune femme du monde, vierge de cœur et presque vierge de corps, aux façons distinguées, à l'esprit réellement supérieur.

Puis, dans ce calcul d'argent, son amour se rassurait.

Si elle s'était donnée à lui, uniquement pour lui-même, la voyant si jei*ne et si audacieuse, si fine et si dépom'vue de préjugés, se sentant déjà sur U retour prochain de l'âge, il aurait craiiit qu'elle ne lui échappât bientôt.

— Avec la dot de Denise, je la tiens, et je la tiendrai ! pensait-il joyeux. Les cœurs se séparent, et le caprice en brise les liens. Les chaînes que forgent les sens et les intérêts, ne se desserrent jamais. En tout cas, elles ne se desserreront que le jour où je voudrai bien, puisque je la dominerai par l'amour du luxe et des jouissances de la vie dorée !

Quelques instants après avoir quitté Du Lys, Honorine se promenait au bras de Louis Bertrand.

C'était également lo soir. M'"« Bissy avait attendu cette heure, (l'abord parce que l'obscurité favorable lui servait de second voile pour cacher sur son visage la trace, si fugitive qu'elle fût, do ses émotions et de ses projets sinistres ; ensuite, parce qu'à cette heure

calme et molle, au bras d'une femme, dans la solitude et le silence de la nature, un homme est plus porté aux confidences, se laisse plus facilement envelopper de ce magnétisme qui se dégage de l'être féminin dont la voix douce détend peu à peu l'effort de la volonté !

Elle s'acheminait lentement avec lui vers le kiosque de l'étang.

C'était là qu'il avait lu et relu la première lettre de Denise.

C'était là qu'il avait eu la première preuve complète, absolue, de l'amour de la jeune fille. C'était là, qu'en son absence, Denise venait rêver à lui, et souvent lire aussi les lettres qu'il lui adressait de Paris, et il le savait !

C'était là que, de son côte, il aimait également à venir rêver d'elle, à s'asseoir sur le bano où elle s'était assise, où il croyait sentir sa tiédeur, à regarder les objets qu'elle avait regardés, à caresser des yeux cet horizon mélancolique et charmant, qui s'était tant de fois reflété dans la prunelle pensive de la femme aimée !

C'était là que, bien souvent, il avait trouvé, fraîchement coupée, une branche de jasmin ou quelque fleur des champs, carte de visite parfumée de l'amour à l'amOur, chargée de porter à l'homme le baiser chaste de la jeune fille renfermé dans une corolle, et recueilli, le cœur palpitant, par celui dont elle occupait toutes les pensées.

Et Honorine le savait. Honorine savait tous ces détails !

Là, elle était sûre que tout rappellerait Denise au peintre, qu'il serait plus attendri, plus ouvert à l'émotion, à la confiance, moins en garde ou moins discret, qu'il croirait plus volontiers à l'amitié, au dévouement, à la bonté.

En arrivant au kiosque, Louis Bertrand, en effet, envahi par tous ces souvenirs, comme grisé par cette atmosphère toute pleine, pour ainsi dire, de la femme qu'il aimait, alla machinalement s'asseoir à la place où elle s'asseyait d'habitude, parce que c'était la place préférée de Denise.

Honorine resta debout en face de lui.

Sans l'obscurité et sa préoccupation, il eût pu voir, lorsqu'il accomplit cet acte si simple, mais qui révélait combien la pensée de Denise était en lui, le visage d'Honorine changer de couleur. Ce ne fut qu'un éclair.

Je vous donne ma parole d'honneur de garder absolument secret tout ce que vous me direz.

— Monsieur Bertrand, lui dit-elle tout à coup d'un ton sérieux, êtes- vous fort aux armes?

Bertrand la regarda avec étonnement.

— Moi? fit-il. Pourquoi cette question ?

— Repondez-moi d'abord, je vous en prie, et ne m'interrogez pas. Savez-vous tenir une épée ?

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— Pas lo moins du monde. Je n'ai de ma vie mis les pieds dans une salle d'armes, et je crois que je ne saurais même pas comment est fait un fleuret ou une épée, si je n'en avais vu à la devanturedes armuriers, ajouta-il en souriant.

— Je m'en doutais ! pensa-t-elle.

Puis tout haut :

— Vous avez du moins manié quelquefois un pistolet ?

— ' Pas davantage ! Je suis entré une seule fois dans un tir, et l'on n'a jamais pu retrouver ma balle. Elle a été au diable, peutêtre, mais à coup sûr elle n'a pas été à la cible. Je serais fort dangereux dans un duel de cette nature... pour les témoins.

— Pourtant, un chasseur... insista-t-elle.

— Je ne suis pas chasseur. C'est mon ami Camille Richard c[ui a cette vilaine passion. Je l'ai quelquefois accompagné, pour lui faire plaisir. Mais je n'ai jamais tiré un moineau. Gela m'ennuie, et je suis maladroit.

— Allons, se dit Honorine, la situation est bien claire. Il n'y a pas à hésiter.

Elle eut comme un frisson semblable à celui qu'on éprouve à la vue de l'abîme qu'on s'apprête à franchir d'un bond, en se disant : — Peut-être irai-je au fond, sans atteindre l'autre bord ! — puis secoua la tête.

Un amer sourire erra une seconde sur ses lèvres, et elle alla doucement s'asseoir sur le banc, à côté de Louis Bertrand, qui sentit le contact léger do sa robe aux plis souples.

LE NOUVEAU PLAN d'hONORINE

— jMonsieur Bertrand, lui dit-elle d'une voix de charmeresse, croyez-vous à l'amitié ?

— Certes î rcpondit-il étonné. Comment n'y pas croire, puisque je suis certain d'avoir^ y)ut au moins, un ami fidèle et dévoué, Camille Richard ?

— Croiriez-vous à l'amitié d ane femme ?

Bertrand la regarda avec surprise,

— Sans doute, fit-il, si elle m'en donnait des preuves... Mais Tamitié, chez une fernme, indique un esprit supérieur...

— Ou tout simplement beaucoup de cœur, interrompit vivement Honorine, Monsieur Bertrand, voulez-vous que nous soyons amis ?

Elle lui tendit sa main fine et souple, attiédie par l'émotion. Bertrand prit cette main dans la sienne.

— Ne le sommes-nous pas déjà? rcpondit-il doucement.

— Moi, je suis toute disposée à l'être et à vous le prouver, ditelle en retirant lentement sa main. Mais cela dépend de vous.

— Expliquez-vous.

— L'amour, continua Honorine d'une voix qui tremblait légèrenjent, peut n'être pas réciproque... Cela se voit tous les jours. On est aimé ici, on aime là. Mais l'amitié ne peut répondre qu'à l'amitié. Elle vit de confiance et d'estime. Pour la confiance, il faut être deux, comme deux pour l'estime.

— • Vous avez raison.

— Or, si vous voulez que je vous montre de la confiance, que je me fie à vous, il faut que vous ayez en moi pleine et absolue confiance. M'estimez-vous assez pour cela?

En prononçant ces mots, elle le regardait bien en face, l'éblouissant et le brûlant de ses yeux clairs où les étoiles jetaient leur reflet.

— Certes, répondit Bertrand. Vous savez que ma sympathie, sympathie très-vive pour vous, date déjà de loin. Je vous ai toujours distinguée de toutes les femmes que je vois ici ou ailleurs. J'ai toujours senti, deviné en vous une femme différente des autres et supérieure à elles.

Bertrand était sincère. Denise, pour lui, n'était pas une femme, mais la, femme qu'on aime, cet être à part qui reste en dehors de toutes les comparaisons^ et qui plane au-dessus de la terre. Puis, il était heureux de pouvoir racheter, par la vivacité do son amitié ou de tout autre sentiment qui ne fût pas l'amour, la petite banque* route d'amour qu'il avait faite à Honorine.

D'ailleurs, la femme qu'on a été sur le point d'aimer ou qu'on pourrait aimer n'est jamais indifférente.

Or, il est certain que, sans Denise, Bertrand eût aimé Honorine.

— Bien, dit Honorine. Cependant, consultez votre cœur, tâtezvous. Ce que j'ai à vous dire, à vous proposer, est si étrange, si grave, que je me tairais si je n'étais pas absolument sûre de vous, si vous n'étiez pas absolument sûr de moi. N'avez-vous aucune arrière-pensée?

Bertrand hésita une seconde.

Honorine s'en aperçut.

— Cherchez bien, fît-elle encore. Je ne veux pas vous surprendre.

— Eh bien, répliqua-t-il alors, pour vous prouver que je mérite votre confiance, je vais être franc. J'ai contre vous... votre mariage.

Honorine frémit de tout son corps.

— C'est presque de la jalousie ! pensa-t-elle. Et elle en fut presque heureuse.

— Pourquoi cela? reprit-elle.

— Je ne sais... Il ne m'a point paru digne de vous... Vous méritiez mieux.

— Parlons d'autre chose ! fît-elle brusquement et d'une voix altérée. Cela me regarde. Plus tard je vous expliquerai... Vous ne connaissez pas ma vraie position et ma vraie vie. Le mariage d'amour étant impossible... j'ai fait le mariage de raison. Je le devais.

— Vous pouviez attendre l'amour. H serait venu, certes.

— Je ne pouvais attendre davantage. Mais, encore une fois, il ne s'agit pas de moi : il s'agit de Denise.

Bertrand eut un soubresaut.

— De Denise? répéta-t-il, oubliant tout le reste à ce nom.

— Oui, de ma sœur.

Honorine se leva.

— Jurez-moi, monsieur Bertrand, que rien de ce qui sera dit ici, ce soir, entre nous, ne sortira de vos lèvres, que vous le tairez à tous, à tous, entendez- vous. . . à Denise surtout!

— C'est donc grave? De quoi s'agit-il?

— Il s'agit du bonheur de Denise.

Bertrand s'était levé. Il ne pouvait cacher son agitation, son inquiétude.

— Je ne vous comprends pas. Parlez.

— Je parlerai, quand vous aurez juré.

— Jo vous donne ma parole d'honneur de garder absolument le secret sur tout ce que vous me direz.

, — Même à Denise? Surtout à Denise?

— Je vous le jure!

— Je compte sur votre parole, monsieur Bertrand, et c'est une bien grande confiance que je vous montre, car il est rare qu'un homme soit discret avec la femme qu'il aime!

Bertrand lui saisit les deux mains.

— Que dites-vous là, madame?

— Je dis que vous aimez Denise, et que Denise vous aime !

En voyant son amour découvert, connu, Bertrand ressentit un coup douloureux au cœur, et une immense épouvante.

Etait-ce pressentiment inconscient? Etail-ce simple inquiétude de l'homme qui ne se voit plus seul maître du secret d'où dépend le bonheur de sa vie ?

— Qui vous a dit... qui vous fait supposer?... balbutia-t-il, perdant toute présence d'esprit.

— Personne ne m'a rien dit, et je ne suppose pas. Je sais !

— Vous savez ! Et depuis quand?

— Depuis le jour où, nous trouvant seuls, dans le grand salon, devant le portrait de Denise, que vous aviez terminé la veille, je vous parlai des difficultés probables de bonheur pour elle et pour moi.

— Ah ! murmura Bertrand, de plus en plus inquiet.

— Ne vous en êtes-vous pas douté ? reprit Honorine.

— J'avoue qu'un instant je l'ai craint...

— Oui, parce que vous me croyiez hostile à cet amour.

— En effet, je crois me rappeler...

— Vous aviez raison.

Bertrand la regardait avec désespoir.

— Ainsi, se disait-il, elle sait notre amour, et elle y est opposée. Tout est perdu !

Comme un éclair, l'idée du suicide traversa son cerveau.

— Vous aviez raison, répéta Honorine. Vous voyant pauvre, vous supposant ambitieux, trouvant que cet amour était né bien vite, j'ai craint... j'ai supposé un moment qu'il s'y mêlait des intérêts d'argent, et j'ai tremblé pour le bonheur de ma sœur, qui, elle aussi, méritait d'être aimée pour elle-même.

— Ah î madame, vous me méprisez donc bien ! murmura Bertrand accablé,

— J'ai cru tout cela. Je ne le crois plus. Votre brusque départ, toute votre conduite m'ont rassurée, prj!)uvé que j'étais dans l'erreur... J'ai appris à vous mieux connaître, a vous apprécier ce que vous valez, et, aujourd'hui, je viens vous dire :

« Monsieur Bertrand , vous êtes digne de Denise. Elle vous mérite, et vous la méritez. Son bonheur dépend de son union avec vous, il faut que vous l'épousiez ! »

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