‹ L'étang des soeurs-grisesChapitre 19 sur 68 · A QUOI SERVENT LES BONS AUTEURS · texte numérisé non relu

A QUOI SERVENT LES BONS AUTEURS

En entendant parler ainsi celle qu'il croyait ennemie, tout au moins adversaire de son-amour pour Denise, Bertrand éprouva une joie profonde et une reconnaissance enthousiaste pour Honorine.

C'était le salut après le désespoir.

Toute prudence, toute défiance s'éloigna de son cœur. U ne sentit plus que le bonheur de pouvoir enfm parler de celle qu'il aimait, d'avoir une alliée sûre, sympathique, influente évidemment.

Trop secoué, et trop violemment, depuis quelques mois, par les divers événements que nous avons racontés, il éprouva un besoin d'expansion irrésistible et se livra complètement, sans arrière pensée.

C'était.ce qu'Honorine avait calculé.

Elle comprit qu'elle réussirait.

Tous deux retournèrent s'asseoir sur le banc dans l'ombre, et, lui tenant les mains comme au meilleur des camarades, mais im-

prégné cependant de ce charme allanguissant qui se dégage de la femme, il lui ouvrit son cœur, éprouvant une sorte d'ivresse dont il ne se rendait pas compte eL qui l'envahis iait, rempli.ssait son être.

11 parla longtemps, avec éloquence, reprenant, dès le début, l'histoire de son amour, laissant lire en lui, y laissant voir toute la noblesse de ses sentiments, toute la délicatesse de ses sensations, ses rêves et ses susceptibilités de grand artiste, tous les trésors de passion cachés sous une apparence de demi-froideur.

Il raconta sa vie. Il raconta le premier aveu de Denise, et comment il Tavait fuie pour conquérir la position qui devait le rapprocheV d'elle, comment tout avait manqué, craqué sous ses pas, l'engloutissant dans plus de misère et dans plus d'obscurité. Il raconta ses désespoirs, l'abnégation si sublime et si ferme dans sa douceur infinie de Denise. Il raconta comment il avait perdu presque l'espérance, com.ment il cherchait en vain une issue à l'impasse où il se débattait.

• — Je suis le plus malheureux des hommes!' s'écria-t-il enfin. Je sens que je n'aimerai qu'une fois, que cet amour est ma vie, que je donneraisioiit, même mon art, même mon,taleht, même îa gloire, pour Denise ! Je la vois là, tous les jours. Je vois ses jolis traits attristés par l'inquiétude et la souffrance. J'entends sa douce voix, autrefois si claire et argentine, voilée par l'amour malheureux !... Je subis le supplice de Tantale!... Je ne puis vivre sans elle, et je ne puis m'approcher d'elle. Ah! je souffre quelquefois horriblement, et, cependant, je l'aime tant que j'en aime ma souffrance, et que je n'échangerais pas mes plus cruelles angoisses contre toutes les joies du paradis !

Tout à coup il tressaillit.

Il avait senti quelque chose d'Iiumide et de tiède qui tombait sur sa main.

Honorine, la tête courbée, l'écoutait, inclinée comme une coupable.

Il s'arrêta, releva la tête de la jeune femme, et vit ses yeux pleins de larmes.

— Vous pleurez ! dit-il. Ah ! vous êtes le meilleur cœur que jo connaisse, après Denise! Pardon de vous affliger, mais merci pour ces larmes î... Vous êtes une vraie amio.

Il porta à ses lèvres les mains d'Honorine et les embrassa, comme il avait déjà fait une lois, le jour où il lui annonça que son portrait était terminé.

M"** Bissy le laissa faire en silence.

Elle pleurait, en effet, et sincèrement.

Elle pleurait de l'avoir lait tant souffrir. Elle pleurait de cô qu'elle allait lui faire souffrir encore.

Elle l'admirait, elle l'aimait.

Elle enviait tout ce bonheur qui aurait pu être le sien !

Elle saignait d'horribles blessures, car chaque parole d'amour de Bertrand pour Denise lui valait un coup de poignard, et il la déchirait dans ses fibres les plus sensibles.

Il y eut un long silence.

Elle avait besoin de se remettre, de reprendre courage, possession d'elle-même, avant de faire un pas de plus dans la voie de mensonge et de trahison où elle avait décidément mis le pied.

Bertrand fut le premier qui reprit la parole.

Son impatience d'amoureux ne pouvait se contenir plus longtemps.

— Et maintenant, chère amie, que pouvez-vous pour nous ? lui dit-il avec une confiance presque joyeuse qui fit plus de mal à la confidente que tout le reste.

Elle se redressa, retira ses mains. Elle reprenait son rôle.

— Je puis beaucoup, sans doute, répondit-elle, mais il faut que vous m'aidiez.

— Je ferai ce que vous me direz. Je vous obéirai aveuglément. Ordonnez, je suis prêt.

Il se raccrochait à elle, comme le noyé à la branche, et ce secours inespéré lui causait une joie infinie, lui inspirait une foi absolue dans l'avenir.

— D'abord, continua Honorine, il faut que personne ne se doute de votre amour, car on vous séparerait immédiatement. Vous ne pourriez plus voir Denise, cette maison vous serait fermée.

— Je le sais ! fît Bertrand en frémissant, et Denise en mourrait. Mais nous sommes prudents, et personne n'a rien vu, ne voit rien.

Eh bien! dit Gaston Du Lys à Honorine, vouB avez vu votre peintre?

— Cependant, j'ai vu, moi ! D'autres pourraient voir. Il y a même déjà des yeux ouverts sur vous...

— Que dites-vous là ?

— Ce que je crains.

— Oh ! mon Dieu ! Que faire ?

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