Liv
— Ceci. Vous avez lu Alfred de Musset?
— Oui.
— Vous avez lu Le Chandelier ?
— Oui, oui !
— Eh bien, il faut détourner les soupçons qui naissent, ou qui vont naître.... d'après le procédé qu'il indique.
— Comment cela? Expliquez-vous.
— En me faisant un peu la cour.
— A vous ?
— A moi ! Cela vous paraît-il si invraisemblable, ou si impossible ?
— Non, non... Ce n'est pas ce que jo veux dire... mais, vous êtes mariée !
Raison de plus. C'est à moi de me défendre, et je me défendrai, croyez-le bien, ajouta-elle en ayant le courage de rire. En me faisant un doigt de cour, vous détournerez les soupçons. On croira votre cœur occupé, ou, tout au moins, votre fantaisie. C'est la meilleure garantie.
— En effet, cela détourne les soupçons, et cela assura notre secret.
— Je sers de paravent à Denise, ajouta Honorine, et le jeu n'est dangereux ni pour vous qui aimez Denise, ni pour moi, qui suis votre amie et votre sœur !
— Oui, oui, vous avez raison.
— N'est-ce pas ? Seulement, mettez-y de la discrétion pour commencer. Pas de changement trop brusque, trop précipité...
— Sans doute. Mais Denise peut être inquiète, jalouse... Je voudrais la prévenir.
— Vous m'avez juré de vous taire ! Et mon aide est à ce prix.
— Pourquoi cela ?
— Parce qu'un secret à deux, c'est beaucoup; parce qu'un secret à trois, ce n'est plus un çecret. Elle vous aime, donc elle vous estime, donc elle a foi en vous. Vous pouvez lui dire que vous avez
beaucoup d'affection pour moi, beaucoup d'amitié.
— Je le lui ai déjà dit, car c'est vrai. Et elle en a été heureuse,-
car elle vous aime aussi de tout son cœur.
— La chère erifant!... Je le lui rends bien, allez, et ma démar» che, ce soir, en est la preuve.
— Pourquoi ne saurait-elle pas que vous savez son secret? Cela la rassurerait comme moi. •
— Non! non! Je connais le cœur féminin, étant femme. Elle vous en voudrait au fond de tant de confiance en moi, cela la gênerait. Elle serait peut-être blessée que vous m'ayez dit ce qu'elle ne m'a jamais dit. C'est un secret de jeune fille, chose sacrée, et qui se déflore, comme 'l'aile du papillon, en y touchant. Prenez-y bien garde, mon ami, la femme a ses fiertés et ses délicatesses propres, que l'homme ne connaît point et ne comprend pas. Or, Denise est deux fois femme par son exquise sensibilité. A quoi bon la froisser? Puis, vous serez prudent devant elle... Ce n'est pas pour elle que vous me faites la cour, c'est pour les autres, pour ma mère surtout. Vous m'entendez?
— Parfaitement, et je vous remercie une fois de plus. Ah ! vous êtes un ange ! Il y a, dans l'amitié d'une femme, des délicatesses infinies. Mais, ceci convenu, en quoi cela me rapproche-t-il du but?
— D'abord, en ne vous en éloignant pas; en endormant la défiance, en désarmant la prudence de mes parents... et des malveillants.
Bertrand réfléchissait.
— Quel est ce marquis Du Lys, et que vient-il faire ici ? demanda-t-il tout à coup.
— Je n'en sais pas plus que vous.
— C'est pourtant un ami de M. Bissy qui l'a présenté, et vous semblez fort bien avec lui.
— Son esprit m'amuse. J'aime les gens d'esprit.
— Est-ce qu'il n'a pas des prétentions à la main de Denise?
— Sa présence vous inquiète ?
— Oui. Il est fort empressé auprès de M"" Duclerc.
— Je vous avoue que j'ai les mêmes soupçons que vous.
— Vous voyez bien !
Bertrand fit un geste de colère.
— Ce gentilhomme impertinent m'irrite et me déplaît au suprême degré. *; *,
— Voilà ce qui est naturel, mais voilà ce qu'il faut cacher. Mon*
trer votre irritation, c'est dire que vous êtes jaloux. Or, si vous êtes jaloux, c'est que vous êtes amoureux!
— Cependaut, s'il demandait sa main ?
— Eh bien, Denise refuserait, et on ne la marierait pas de force. Du reste, j'arriverais à la rescousse. Je le rendrais impossible aux yeux de ma mère, et je le forcerais à se retirer devant un refus catégorique.
— Vous le pouvez?
— Je le peux. Je mentais tout à l'heure. Je le connais, en efîet, beaucoup, et je sais certains détails de sa vie passée, qui, le cas échéant, le feraient repousser sans hésitation.
— Vrai? Vous êtes une Providence!
— Je vous le jure. Ainsi, comptez sur moi. Faites-lui bonne mine pour qu'il ne se défie de rien, et soyez sans inquiétude. Je me charge de lui, s'il devenait gênant ou menaçant pour la tranquillité de Denise et la vôtre. Vous me croyez, n'est-ce pas?
— Je vous crois, et je ne sais comment vous remercier.
— Ainsi, vous allez éloigner les soupçons?
— Oui, ma charmante amie, et ce sera une joie pour moi, car ce que les autres prendront pour de l'amour, ne sera que la manifestation de mes sentiments de pure amitié et de profonde reconnaissance pour vous.
— C'est moi qui \ous remercie, dit Honorine avec son sourire indéfinissable. Quant à M. Du Lys, au cas possible où il songerait à Denise, et il est assez dangereux, à cause de sa naissance, de son écusson de marquis, je m'en charge. D'un mot je puis le tuer, s'il devient un obstacle ou un ennemi sérieux. Soyez donc sans aucune crainte de lui, et soyez avec lui ce que vous êtes avec les autres : aimable et indifférent. Maintenant, il faut nous quitter.
— Déjà:
— Que les amoureux sont exigeants ! Je vous ôte toutes les inquiétudes immédiates, j'écarte tous les dangers. Je vous donne la tranquillité et le temps... Avons de travailler, de faire le reste. D'ailleurs, qui sait? Je pourrai peut-être davantage. Je veillerai. En tout cas, si je ne puis vous donner Denise, je puis vous garantir qu'on nevousl'ôtera pas et que cette piaison vous restera ouverte. . si vous mobéissez en tout, comme tous me l'avez prbmis.
— Je vous remets mon bonheur et ma vie.
— Ainsi, alliance offensive et défensive. Elle lui tendit la main.
— Soyez bénie! murmura-t-il.
— Soyez confiant ! dit-elle en s'éloignant vivement à travers bois. Elle n'y tenait plus.
Seule et cachée par l'ombre, elle porta son mouchoir à ses lèvres décolorées et l'appuya fortement pour étouffer les cris, de douleur qui montaient à sa gorge.
— Ah! c'est horrible! sanglota-t-elle, mais j'ai tant souffert sans en mourir, qu'il n'en mourra pas non plus, lui, bourreau que j'adore. Dieu que je trahis et que je flagelle! Quant à toi, Denise...
Elle mordit convulsivement la fine batiste de son mouchoir brodé, et en jeta les lambeaux autour d'elle !
L EGIIEVEAU S E.MMELE.
. — Eh bien? dit Gaston Du Lys à Honorine, le lendemain, vous avez vu votre peintre, et même assez longuement ! L'avez-vous bien retourné ?
— Oui, j'ai fait ma petite enquête à fond. Il n'y a rien !
— Rien ? Vous m'étonnez. Il n'est pas amoureux ? -- Il n'est pas amoureux de Denise.
Du Lys regarda Honorine avec défiance.
— En tout cas. ^I"" Denise aime ! Je l'affirme plus que jamais... Il fallait voir comme elle cherchait des yeux partout autour d'elle, comme elle était préoccupée pendant votre long tête-à-tête avec ce Bertrand. Je faisais aussi ma petite enquête.
— Je ne puis rien vous dire pour Denise ; mais, pour l'autre, je ne crois pas me tromper... et j'ai mes raisons, ajouta Honorine d'un ton qui fit dresser l'oreille jà Du Lys.
— Quoi qu'il en soit, je puis toujours compter sur vous? demanda-t-il.
— Absolument.
Il n'insista pas.
A peu près au même moment, Denise, se trouvant seule une minute avec Bertrand, lui disait :
— Où as-tu donc passé ta soirée hier? Je ne t'ai presque pas vu. On a joué aux jeux innocents, et nous aurions pu nous rapprocher, échanger quelques paroles, sans éveiller de soupçons,
— J'étais avec ta sœur, répondit Bertrand tout ému et, pour ainsi dire, tout imprégné de son entretien avec Honorine. Nous avons passé deux heures ensemble dans le kiosque.
— Dans notre kiosque ! fit Denise, non pas blessée, mais surprise qu'il eût pu causer avec une autre femme en tête-à-tête dans ce kiosque qu'elle s'était habituée à regarder comme sa propriété, et où elle n'allait jamais que pour songer à lui.
— Quelle femme adorable et charmante ! s'écria Bertrand dans la naïveté de sa reconnaissance.
— De quoi avez-vous parlé ?
— D'un tas de choses... de toi, démon avenir... quesais-je ? Ah ! je ne la connaissais pas encore ! Elle est pleine d'esprit et de cœur.
Denise l'écoutait attristée.
Là, il avait pu penser à une autre qu'elle, admirer une autre qu'elle !
Elle aimait sa sœur, et désirait vivement que .Bertrand l'aimât aussi. En toute autre circonstance, elle en eût éprouvé de la joie. Elle en éprouva de la tristesse, sans savoir pourquoi.
— Tu es bien heureux, dit-elle doucement, d'avoir pu parler de moi... Je n'ai jamais pu parler de toi avec personne.
En ce moment,, ils furent interrompus et durent so séparer.
Honorine et Bertrand furent si parfaitement maladroits. Tune volontairement, l'autre par simple maladresse, qu'au bout de huit jours, tout le monde dans le château s'aperçut que Bertrand faisait la cour à Honorine.
Tout le inonde, sauf M. Bissy, à qui on n'alla pas le dire, et qui, de plus, croyait savoir, à «'en pasr douter, que sa femme haïssait l'artiste.
Cela ne surprit personne.
M** Bissy, jeune et jolie, spirituelle, évidemment supâri-^ure, et, mariée au mari qu'elle avait, était naturellement désignée pour ces sortes d'ave«tures.
Camille Richard, qui s'en fût étonné peut-être, ayant, lui aussi, ■ entrevu, deviné en partie lamour de Bertrand pour Denise, était piarti pour Paris où l'appelait une affaire d'intérêt, et ne devait revenir que dans quelques semaines pour les dernières fêtes.
Du Lys, comme le plus intéressa, fut le premier à s'inquiéter.
— Mais ce monsieur vous fait la cour ! dit-il un beau jour à Honorine, avec une secrète irritation.
— Vous croyez?
— Parbleu ! il s'y prend assez brutalement, assez lourdement en tout cas, et vous cachez trop peu votre jeu pour que cela ne saute pas aux yeux.
— Cela vous déplaît ?
— Apparemment.
— Vous me surprenez. Je vous croyais plus d'esprit.
— Madame, je vous aime, et les amoureux n'ont pas d'esprit.
— Je m'en aperçois.
Du Lys eut un mouvement d'impatience.
— Cessez ce persiflage, je vous en prie. 11 me fait souffrir et me rend très malheureux. Cessez-le surtout, si vous tenez à la peau de cet artiste raté.
— Vous ne comprenez donc rien ? reprit Honorine. C'est pour vous que je travaille.
— Ah ! fit-il d'un air de doute.
— Il n'aimait pas Denise ou ne l'aimait guère, en tout cas... Une fantaisie d'artiste, peut-être. J'ai voulu qu'il m'aimât...
— Et il vous aime !
— Cela vous étonne?
— Pas le moins du monde. Je connais votre charme irrésistible, quand voii^ voulez. Mais...
— Mais, si Denise Taime, — ce qui est, après tout, possible, — rendez-la jalouse, piquez-la au jeu. Pour se venger, ou pour se consoler, elle se jettera dans vos bras. Ai-je besoin de vous ai^prendre ces ehoses-là ?
— Allons, vous avez raison, et je vous admire, répliqua Du Lys à demi rassuré. Il y a des moments où vous me feriez croire au génie.
Néanmoins, il garda une certaine inquiétude.
Honorine était tellement forte qu'il sentait bien qu'il ne la tenait pas et ne la tiendrait jamais complètement.
— Après tout, se dit-il, cela peut être vrai. A coup sûr, cela peut faciliter mon mariage avec Denise. Je préfère même ce moyen... à l'autre, trop dangereux. Il sera toujours temps d'en essayer. Qu'Honorine joue ou non double jeu, et, sous couvert de me servir, se serve d'abord... jo la surveillerai, et il faut suivre-la partie jusqu'au bout. Prenons les millions. C'est la seule manière de prendre Honorine... et j'y gagnerai toujours quelque chose.
Denise, si confiante qu'elle fût en Bertrand, trop innocente et trop pure pour prévoir le mal ou même y croire, ne put cependant pas ne pas voir le changement qui s'opérait dans les façons d'Hono* rine et du peintre.
Plusieurs fois, elle surprit entre evix des regards d'intelligence, voire des pressions de mains, des signes de tête, tout ce petit manège connu qui n'échappe jamais à personne, et d'autant moins qu'on semble prendre plus de précautions pour le cacher.
Une fois, en entrant dans le salon, elle les vit tous deux assis sur le canapé, se parlant de très-près avec beaucoup d'animation et un air de confiance, d'intimité absolue.
Cela lui donna un coup dans le cœur.
Honorine, en l'apercevant, s'était redressée et éloignée de Bertrand, avec un embarras visible.
— Tu aimes donc bien, ma sœur? lui dit Denise, la première fois qu'elle put lui parler sans témoins, ce qui était toujours rare et difficile. Est-ce que tu te plais plus avec elle qu'avec moi?
— Peux-tu le croire?
— C'est que tu semblés presque me fuir. Tu es contraint, gêné avec moi. Elle a plus d'esprit et plus d'expérience de la vie que moi. Elle sait, sans doute, te dire mille choses. Moi, je n'en sais qu'une : mon amour!
— Oh! Denise! s'écria Bertrand, en la prenant dans ses bras,
Denise restait froide, et ses grands yeux baisses ^'emplissaient do la.inos.
peux-tu le penser?... Je t'adore, je t'aime, comme je n'ai jam. s aimé, comme je n'aimerai jamais!
Denise restait froide, et ses grands y.ux l.aissés s'emplissaient
de larn"ic:s.
--Vois-tu, coiitinua-t-il, violemment éu.u, c'est pour toi, p nir
25°* Lir.
le salut de notre amour... Il paraît qu'on nous surveillait, que nous avions été imprudents sans le savoir. . .
Il n'en put dire davantage.
Honorine arriva tout à coup suivie d'une troupe de dames, et les deux amants durent se taire.
Il n'était que temps !
Bertrand , touché de la tristesse de Denise , allait tout lui raconter.
Le soir même, il lui adressa une lettre, pour lui expliquer la vérité, mais, en écrivant, il eut le temps de réfléchir, il se rappela sa promesse.
8a lettre s'en ressentit. Elle n'était pas claire et franche comme d'habitude. La contrainte n'allait pas à sa nature, loyale.
Cependant, il déclara à Denise qu'on avait eu des soupçons, — sans lui dire de qui il le savait, — et qu'alors il avait jugé prudent d'user d'un peu de ruse, d'avoir l'air de faire un brin de cour à M"* Bissy, afln de détourner l'attention et qu'on ne lui fermât pas la porte de la maison.
Denise lui répondit :
« L'amour est si grand et si beau, il est si saint, tel que je le « ressens pour toi, que je ne comprends pas qu'on joue avec lui. « Même pour sauver ma vie, même pour sauver notre bonheur, je « ne pourrais faire cette comédie de la passion sublime qui m'en- « ^ahit et me domine.
« Puis, il m'est cruel, ô mon bien-aimé ! qu'une autre femme, « fût-ce ma sœur, que j'"aimè pourtant de tout mon cœur, reçoive « dô toi quelque chose de ces façons, de ces regai*ds que je croyais « pour moi seule.
« Ne crains-tu pas aussi que ma sœur ne premne trop au sérieux « ce que tu appelles une ruse et un jeu ?
« Elle me parait changée depuis quelques jours. Elle est préoc- « cupée, ou mélancolique ou gaie, ou nerveuse et impressionnable, « comme je lesuis moi-même!... Il me semble qu'on ne peut te voir, « t'entendre, sans t'adoreret ne plus voir que toi dans l'univers...
« Si elle allait t'aimer ! Songe à ce qu'elle souffrirait! Ce doit a être oi épouvantable d'aimer sans être aimé! On en meurt. « vois-tu î... »
Bertrand, bouleversé, montra la lettre à Honorine, en lui déclarant qu'il ne pouvait aller plus loin, que Denise souflrait, et qu'il ne voulait ni ne pouvait la faire souffrir.
— Oui, en effet, la chère enfant est une sensitive, répliqua Honorine avec sentiment. Du reste, ce que je cherchais est o?jtenu. On ne songe gu«re à vous, maintenant; on ne son.çe qu'à nous. Reprenons nos anciennes allures.
— Bien commencé! pensa-t-elle. Encore un ou deux coups, et la victoire est sûre!
XXXVH