‹ L'étang des soeurs-grisesChapitre 21 sur 68 · DU LYS AGIT · texte numérisé non relu

DU LYS AGIT

Denise, rassurée par les protestations de Bertrand et sgn brusque changement d'allures auprès d'Honorine, avec qui il avait repris ses anciennes façons, éprouvait une joie profonde et allait même oublier l'inquiétude, l'angoisse qui avait, un instant, traversé son esprit, quand elle reçut un nouveau coup : celui-là doublement terrible.

Du Lys, nous l'avons dit, ne se fiait qu'à demi à Honorine, et n'avait cru qu'à demi à son explication.

11 s'était néanmoins résolu à profiter de la situation créée par .\r"« Bissy, à exploiter les sentiments de jalousie que cette situation pouvait taire aaitre dans le cœur de Denise, au cas où elle eût uinié Bertrand, ainsi qu'il en avait la conviction.

Observateur expérimenté de ces sortes de choses, ayant vécu lyour et par les femmes^ il connaissait assez bien leurs sentiments et lisait vite dans leur oœur.

Avec Denise, la tâche était d'ailleurs facile. Aussi, rien de ses émotions, de ses inquiétudes, ne lui avait échappé, et il ne pouvait plus tluuter qu'elle n'aimât Bertrand, qu'elle n'eût constaté l'eml)i'esseincnt de ce dernier auprès de M""* Bissy, et qu'elle n'en eût élé atti-into.

Le brusque changement qui s'opéra dans les façons d'Honorine et du peintre le surprit et redoubla sàs propres inquiétudes.

Ce qui rassurait la naïveté et la candeur de la jeune fille, produisit un effet tout contraire sur le viveur émérite.

Un semblable et si rapide revirement indiquait une entente parfaite.

— Diable! pensa-t-il, est-ce qu'ils en seraient déjà là? Est-ce • qu'Honorine, sous prétexte d'éveiller les jalousies de sa sœur, se j

serait moquée de moi, et aurait joué pour de bon? t

— Allons ! se dit-il encore, il faut agir à mon tour. La petite se rassure trop. A nous deux, madame; je vais vous rendre la monnaie de votre pièce, travailler pour moi et jeter des bâtons dans vos roues.

Un beau matin que les dames partaient, accompagnées de quelques cavaliers, pour une promenade à travers bois jusqu'aux ruines dune vieille abbaye à deux kilomètres du château, il ofliit son bras à Denise, qui n'osa le refuser, bien décidt' à commencer l'attaque.

Le sentier qui menait aux ruines était étroit. On n'y pouvait marcher facilement que deux de front.

11 manœuvra pour se trouver à l'arrière-garde, et y parvint sans éveiller l'attention de la jeune fille, tout en causant de choses indifférentes et en la faisant sourire aux saillies de son esprit vraiment parisien et original.

fîonorine, .comme si elle avait deviné ce qui allait se passer,

^ avait pris le bras de Bertrand et marchait un peu en avant, assez

éloignée pour qu'ils fussent libres de causer sans être entendus

ni interrompus, mais assez près pour qu'ils ne la perdissent pas

de vue.

Denis3 et Bertrand étaient tous les deux dans un moment de joie et de bonheur intime; Denise, parce qu'elle n'avait plus d'inquiétude; Bertrand, parce qu'il voyait que Denise n'en avait plus.

— Mademoiselle, dit tout à coup Du Lys, j'ai souhaité, désiré ardemment cette occasion de pouvoir causer avec vous. Jusqu'à .présent, le respect profond et l'admiration sans bornes que vous m'inspirez m'ont forcé de me taire, et je me tairais encore s'il ne s'agissait que de moi; mais il s'agit de vous, et, si l'homme comprend trop tout ce qui lui manque pour oser rien demander, pour

oser rien espérer... Tami, l'ami sincère, dévoué, croyez-le bien, ne peut garder plus longtemps le silence.

Denî.'se le regarda avec étonnement, puis baissa les yeux et rougit sous le regard respectueusement ardent dont il avait su l'enveluppeÂ',

.Son instinct de femme l'avertit immédiatement que c'était un amoureux ou un prétendant qui lui tenait le bras.

D'ailleurs, la voix de Du Lys treniblait, et il avait même un peu 'pâli, ayant acquis cette faculté de pâlir à volonté qui lui avait l);-ancoup servi auprès de certaines femmes.

— ■ Voit-i dire, mademoiselle, continua-t-il, que je n'ai pu vous voir sans vous remarquer, sans ressentir pour vous ce que je n'ai jamais ressenti pour aucune femme, est inutile et pourrait même vous blesser. Aussi, je m'arrête.

Denise avait fait un mouvement pour dégager son bras.

— Mais ce n'est pas de moi que je veux vous parler, encore une fois, c'est de vous et d'une autre personne !

Le regard de Du Lys alla se porter d'une façon si claire et si expressive sur Bertrand, qu'on apercevait avec Honorine ay tournant du sentier, que Denise tressaillit et se sentit prise d'une palpitation qui lui ôta toute présence d'esprit.

Elle eut peur.

Son imagination toute pleine de la pensée de Bertrand lui dit aussitôt que cette autre personne ne pouvait être que l'artiste.

— Je ne vous comprends pas, monsieur, balbutia-t-alle.

— Vous allez me comprendre, et pardoun- z-moi si je suis trop franc, trop sincère... L'am... l'amitié que vous m'inspirez est trjp profonde, trop violente, pour que je ne vous dise pas que j'ai \u vos inquiétudes, vos douleurs, que je les ai comprises... et que si jamais votre cœur brisé a besoin d'un appui, ou du moins de compter sur un autrecœur sympathique et dévoué jusqu'à la mort, qui souf* fre de toutes vos angoisses, qui saigne de toutes vos blessures... eh bien, ce cœur existe !

— Mais, monsieur, répliqua Denise bouleversée de ces allusions que le geste, la voix, le regard commentaient, je ne sais de quoi vous voulez parler, ni de qui...

— Regardez! fit simplement Du Lys en lui serrant le bras.

En ce moment, Honorine, comme si elle eût, par une communication électrique, entendu ce qui se disait, et se doutant bien, d'ailleurs, que le marquis remplissait le personnage qu'elle lui avait préparé dans ce drame, se pencha brusquement à Forcillo de Bertrand pour lui dire un mot, mais de telle façon que ce geste, où elle mit de la passion et de la caresse, vu de derrière, pouvait passer, à des yeux prévenus, pour un l)aiser ardent et furtif.

Denise chancela et poussa une sorte de cri étouffé.

Du Lys lui mit la main sur la bouche.

— Silence, mademoiselle ! lui dit-il d'une voix; basso et tremblante qui semblait pleine de larmes contenues. Silence! Non pour eux, ma'is pour vous!... Ce secret que j'ai surpris, parce que celui qui aime sait tout et voit tout de l'être aimé, doit rester enseveli entre nous. Ce secret d'un jeune cœur innocent et pur comme le v^ôtre, ce secret, moi seul je le connais... et il mourra avec moi !

Denise se cramponnait à son bras pour ne pas tomber. Elle le regardait avec des yeux égarés. Il craignit presque qu'elle ne s'évanouit,

— Voyons, du courage! fit-il avec -tuie tendre sollicitude. Moi qui vous parle^ mademoiselle, à vingt ans, j'ai été victime d'une semblable trahison î J'ai aimé, aimé de toutes les ardeurs d'une âme vierge et passionnée, une femme qui, certes, ne vous valait pas, mais que mon amour embellissait de toutes les beautés que vous avez, et que je lui prêtais. — Elle me trahit, m'abandonna, pour mon meilleur ami... J'ai cru en mourir, mais on n'en meurt pas, puisque je vis ! J'ai cru que mon cœur déchiré ne pourrait plus jamais aimer, mais on aime enqore, puisque j'aime de nouveau, et, cette fois, avec toutes les maturités de la raison et toutes les puissances.de l'homme qui connaît la vie. On oublie les ingrats, croyez-moi ! On arrive à les juger ! On arrive à découvrir près de soi l'âme sœur, Pâme fidèle et tendre qui doit panser vos plaies, les fermer, vous donner le bonheur vrai, profond. ♦

Denise écoutait, sans force pour répondre. Le sang bourdonnait dans ses oreilles, ses idées flottaient dans son cerveau. Eile ne ressentait qu'une douleur aiguë. Seule, elle se fût livréepeui-être à quelque acte de désespoir, mais ces paroles de sympathie, sans

l'j'i plairc, ni la consoler, lui donnaient l'énergie de rester debout.

Du Lys vit qu'elle était dans un moment où elle entendrait tout, sans protester, ni peut-être comprendre. Mais ce qu'on entend ainsi revient plus tard,' et se retrouve.

Il profita hardiment de la situation.

— Mademoiselle, reprit-il, depuis le jour où je vous ai vue, je . vous aime, et je me suis tû. C'est que j'avais senti que, vous aussi,

vous aimiez î" Si vous étiez heureuse, je me tairais encore. Vous êtes malheureuse, on vous trompe, on peut, quand vous êtes là, en aimer une autre, et je viens à vous, et je vous dis : — Comptez sur moi. Usez de moi! Il n'est pas de dévouement dont je ne sois j, capable. Je donnerais ma vie, pour remplacer vos larmes jmr un sourire. Regardez-moi comme un frère, et lorsque le chagrin... Denise se redressa.

— Merci, monsieur! lui dit-elle d'une voix qui avait tout à coup" recouvré son énergie. — Mais laissez-moi î

Du Lys hésita.

— Je veux être seule ! répéta-t-elle avec force. , Il s'inclina et s'éloigna rapidement,

— Allons! pensa-t-il, j'ai porté un coup sérieux. Elle est dévorée de jalousie, et elle m'a entendu, sinon écouté. Maintenant, elle va surveiller sa sœur et lui donner du iil à retordre, si Honorine joue son jeu plus sérieusement et autrement qu'il ne me conviendrait. Coup double ! coup double î

Et il »e frotta les mains.

Au moment du diner, Denise, qu'on n'avait pas revue de la journée, descendit à table, très-pâle, les yeux cernés, mais vaillante et forte.

Elle se plaignit d'avoir souffert de ia migraine, qui l'avait forcée } de rentrer. Mais elle se sentait mieux. Cependant elle ne put

1 manger.

i Bertrand, bouleversé de la voir malade, ne la quittait pas des

yeux.

j Elle fuj'ait son regard.

En sortant de table, il se rapprocha d'elle, n'y pouvant plus tenir :

— Qu'as-tu ? lui dit-il rapidement.

— Ce soir, à onze heures, au kiosque, répondit-elle. J'y serai !

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