LE RENDEZ-VOUS DU KIOSQUE
Le rendez-vous était pour onze heures. '
Dès dix heures, Bertrand attendait Denise, caché dans l'ombre épaisse du kiosque, écoutant tous les bruits, se précipitant en avant, chaque fois qu'une feuille s'agitait au souifle du vent de la nuit, ému comme il ne l'avait jamais été.
Ce rendez-vous était le premier que Denise lui donnait dans de semblables conditions. Ils s'étaient, certes, rencontrés ainsi plus d'une fois, seul à seul, mais non la nuit, loin de tous les regards et sûrs de n'être point dérangés.
S'il l'avait voulu, Denise ne lui aurait point refusé une telle faveur. Sa confiance en lui et sa candeur l'auraient facilement amenée aux plus grandes imprudences; mais, lui aussi, il l'aimait avec trop de respect, d'une façon trop absolue et trop élevée pour s'exposer avec elle à un danger que l'occasion peut toujours faire naître, — si loin qu'onsoit de la préméditation, — entre deux jeunes gens qui s'adorent.
Pour que Denise la lui proposât la première, il fallait donc une situation ou des événements graves. Le ton de la jeune fille, son doux visage labouré par la douleur, l'éclat fébrile de .ses yeux, tout lui annonçait qu'ils touchaient tous les deux à une crise décisive de leur amour, par conséquent de leur existence, et ce rendezvous, qui aurait dû le rendre si heureux, l'épouvantait presque.
Onze heures sonnèrent, puis onze et quart, puis onze heures et demie. Denise ne venait pas ! Les idées les plus folles hantaient le cerveau de Bertrand.
Enfin, vers minuit moins le quart, il entendit un léger craquement du sable fin du sentier, et aperçut, dans l'ombre, une forme blanche qu'il eût reconnue rien qu'aux battements de son cœur.
Us s- tenaient dans lesbras l'un de l'autre en i)ailaui ui.isi.
Enfin, vers minuit moins le quart, il entendit un léger craquement du sable fin du sentier, et aperçut, dans l'ombre, une forme blanche qu'il eût reconnue rien qu'aux battements de son cœur.
11 s'élança en dehors du kiosque, vint au devant de Denise, et la saisit dans ses bras.
— C'est toi, enfin, murmura-t-il.
2G'°« Liv.
Denise ne répondit point. Il sentit qu'elle chancelait et allait tomber.
Il la soutint, l'enleva comme un enfant, et l'emporta dans le kiosque où il la déposa sur un banc.
Elle y resta immobile, sa jolie tête appuyée sur l'épaule du jeune homme, les yeux fermés, plus blanche que le peignoir blanc c[ui l'enveloppait.
— Mon Dieu! mon Dieu! Que t'est-il arrivé? Qu'as-tu? disait Bertrand d'une Yoix entrecoupée. Es-tu malade? Ma bien-aimée, ma Denise adorée, réponds-moi.
Il pressa ses lèvres brûlantes sur les lèvres froides de la jeune fille.
Ces lèvres se réchauffèrent à son contact, et lui rendirent ses baisers, avec la même ardeur.
Bertrand oubliait tout, sentait qu'il allait perdre la tête.
Tout à coup Denise le repoussa, ouvrit ses grands yeux et rejeta la tête en arrière d'un mouvement si brusque que ses beaux cheveux blonds se dénouèrent et inondèrent ses épaules.
Un instant elle regarda Bertrand fixement, puis elle se leva toute droite.
Bertrand s'était laissé glisser à ses pieds.
A genoux et les mains jointes, dans une sorte d'extase religieuse, fl la contemplait, fou, ivre d'amour.
Elle avait dû se déshabiller et faire semblant de se coucher avant de venir, pour n'inspirer aucun soupçon.
De costume, elle n'avait qu'un long peignoir de nuit sur lequel, pour cacher ses épaules et ses bras nus, elle avait jeté à la hâte une espèce de sortie de bal, blanche également, qui 'venait de s'entr'ouvrir.
L'épingle qui maintenait ses cheveux avait roulé à terre.
Des pantoufles légères protégeaient à peine ses pieds nus.
Tout en elle indiquait le désordre et la précipitation, ou, nuieux encore, la fièvre.
Bertrand, peintre et amoureux, la buvait ainsi des yeux.
Jamais elle ne lui était apparue si belle, et, pour la première fois entre eux, la voix des sens allait l'emporter chez lui sur la voix du cœur.
Denise aussi, pour la première fois, roussissait sous son regard. Elle ramena instinctivement son léger vêtement de dessus, cacha ses pieds sous sa robe, et lui dit :
— Ma more m'a accompagnée dans ma chambre. Elle me croyait malade. EHe était inquiète. Elle a voulu me coucher clle-mêine. J'ai dû faire semblant de dormir. Elle est partie. L'heure était passée. Je suis venue, oubliant tout... comme une folle! Ah! jo souffrais trop!
— Tu souffrais ! De quoi ? Pourquoi ?
— Bertrand, continua-t-elle d'une voix agitée, j'ai manqué de mourir tantôt. Et je ne sais comment il se fait que je vive encore ce soir, que j'aie eu la force de venir... Mais je voulais te parler...
— Denise, qu'y a-t-il ? suppliait Bertrand. Il voulut lui prendre les mains.
Elle les retira.
— Non, non! fit-elle avec effroi. Ne me touche pas, ne m'interromps pas ! Je ne pourrais plus dire ce que je veux.
Bertrand, effrayé, se tut, la re.i^irdant avec une angoisse indicible.
— Où en étais-je? reprit-elle. Ah ! tu aimes ma sœur !
— Moi ! s'écria Bertrand.
Et d'un bond il fut debout.
— Non, c'est faux !
— Tais-toi. Tu aimes Honorine. Je le sais, tout le monde le suit. Je l'ai vu, tout le monde l'a vu.
— Mais c'est de la folie ! Je te jure...
— Elle t'a embrassé, ce matin, devant moi !
Bertrand resta un moment muet de surprise et de désespoir.
— Où? Quand? Comment? dit-il enfin,
— Pendant la promenade. Tu lui donnais le bras. J'étais avec M. Du Lys. Nous marchions derrière vous. C'est lui qui me Ta montré... Elle s'est penchée vers toi,,. Tiens, c'était à la hauteur de ce vieux hêtre que la foudre a frappé cet été. Elle a frappé aussi mon amour et mon bonheur !
Des larmes brûlantes coulaient des yeux de la jeune fille, sans qu'elle songeât à les retenir ou à les essuyer ; mais sa voix avait ce calme douloureux et terrible que donna le désespoir.
— Denise, écoute-moi. Tu t'es trompée, je te le jure sur ce que j'ai de plus sacré au monde, sur mon amour pour toi!
— J'ai vu!
— C'est une erreur !
— M. Du Lys a vu !
— Il a menti!... En effet, maintenant, je me rappelle, à ce moment, à cet endroit, M"»^ Bissy s'est penchée à mon oreille pour me faire une remarque sur la femme du notaire qui coquetait et ca(] notait à quelque distance devant nous.
— Tout le monde croit que tu l'aimes, répondit Denise un pou ébranlée par l'accent de sincérité de Bertrand.
■ — Tout le monde, c'est-à-dire M. Du Lys ! répliqua le peintre, en serrant les poings avec colère. Ah! le misérable! 11 me lo paiera !
— Tu m'as avoué toi-même que tu lui faisais la cour.
— Pour détourner les soupçons. Mais j'ai cessé.
— Je le croyais aussi et j'étais heureuse ! Mais elle t'aime, elle, je le sais bien. Je le sens. Je le vois! C'est naturel... Je n'ai pas voulu écouter mon désespoir', sans te parler une dernière fois! On n'a pas le droit de condamner sans entendre. Et puis, — et Denise s'attendrit brusquement, — ce que je ressens pour toi est si fv)rt que je ne puis croire... même ce que je vois! Oh! Bertrand, je t'en conjure, dis-moi la vérité, toute la vérité. Eh bien, j'o.urai peut-être le coviiage de l'entendre de ta bouche, et, si elle me tue, cette mort me sera douce, venant par toi. Me tromper serait trop lâche, trop infâme!... et avec elle surtout que j'aimais, que j'aime, avec ma sœur! Vois-tu, l'attente t'aura paru trop longue. J'ai entendu dire ou j'ai lu, je ne sais pas, que les hommes sont impatients, qu'ils ne savent pas se contenter d'aimer... comme nous nous aimons. J 'en souffrais aussi, moins ou plus que toi, je l'ignore; mais cela m'attachait davantage à toi, et toi cela t'aura peut-être lassé! Tu auras voulu une distraction, et comme Honorine est jolie, spirituelle, comme elle t'aura aimé, tu l'auras aimée aussi. Oh! mon Dieu, que je suis malheureuse!
En parlant, Djnise s'attendrissait de plus en plus. Sa force et sa colère factice disparaissaient. Elle voyait Thomme qu'elle aimait près d'elle, elle était seule auprès de lut, erf, au moiu ent où
elle lui disait qu'il ne l'aimait plus, qu'il en aimait une autre, elle n'entendait plus que son cœur qui lui disait : — Je t'aime !
Bertrand s'était rapproché, lui avait pris les mains.
Elle le laissait faire.
Il pleurait aussi.
Alors, il lui raconta la vérité, toute la vérité, sa conversation avec Honorine, ses offres d'amitié, leur alliance offensive et défensive, comment ils étaient convenus qu'il aurait l'air de lui faire la cour, et ce qui s'en était suivi.
Il ne lui demanda qu'une chose, c'était de ne pas dire à Honorine qu'il avait manqué à son serment de discrétion.
Et Denise promettait tout ce qu'il voulait.
Ils se tenaient dans les bras l'un de l'autre, en parlant ainsi. Leurs haleines se contondaient. Un bonheur immense inondait la jeune fille, emplissait son cœur à le faire déborder.
Elle n'était plus sur la terre, mais dans le ciel.
Elle retrouvait son amant, elle retrouvait sa sœur. Elle ne se voyait entourée que d'êtres nobles et bons. Ses craintes passées lui paraissaient odieuses, ses jalousies folles, et elle en rougissait.
— Oh! pardonne-moi, pardonne-moi! s'écria-t-elle en tombant à ses pieis. Je ne te vaux pas ! J'ai pu douter de toi ! Je ne la vaux pas non plus, ma chère Honorine. J'ai pu la calomnier! Que je suis heureuse ! Que je t'aime !
Il la releva, couvrant ses mains et ses bras de baisers, de larmes de joie aussi!
Une heure après, Denise rentrait dans sa chambrette de jeune fille, mais non plus telle qu'elle en était sortie.
Ses grands yeux brillaient d'un éclat nouveau. Elle était transformée, elle était femme! Et, loin d'en pleurer, loin de songer à l'avenir avec terreur, au présent avec rémords, elle se répétait :
— Maintenant que je suis toute à lui, il est tout à moi! Rien ne peut plus nous séparer. Il m'appartient comme je lui appartiens. Je lui ai donné mon honneur, et son honneur est devenu le mien. Je ne yeux plus attendre. Il ne le faut plus. Que m'importe ce que le monde peut penser de notre mariage ? C'est à moi de vaincre les serupules de Bertrand. Je parlerai à ma mère, sans le prévenir. Il
L'ÉTAÎs^G DES SŒURS-GRISES
ne le saura que quand elle aura dit : oui ! car elle ne me refusera pas, et, d'ailleurs, elle ne le peut plus maintenant! ' Et Denise releva fièrement sa jolie tête.