CE QUE RACONTE UNE EPINGLE
Le lendemain, de toute la journée, c'est à peine si l'on put apercevoir Bertrand. Il seml^lait troublé, préoccupé, et ne quitta pou? ainsi dire point sa chambre.
€e qui, dans la plénitude de sa passion et de son innocence, faisait la joie de la jeune fille et la rassurait sur l'avenir, prenait un autre caractère aux yeux de l'homme.
La première ivresse passée, il était inquiet, presque honteux. Sa conscience délicate lui faisait un remords d'avoir pris, sous ce toit ho.spitalier où on le recevait sans défiance, celle qui s'était donnée à lui avec tant d'abandon et une si sublime sécurité.
C'est pour le coup qu'on pourrait l'accuser de calculs bas et ambitieux, d'avoir voulu s'imposer à cette famille riche, de s'y être introduit par ruse et par violence, car, maintenant, il ne s'agissait plus d'attendre, de préparer son avenir à lui. Il fallait agir vite, et oI)tenir son amante coûte que coûte, avant que leur faiblesse mutuelle fût connue, révélée.
11 aimait Denise plus que jamais, et son amour même lui faisait une souffrance véritable de cette victoire qui charme tous les amoureux.
Pendant cette journée, il évita particulièrement Honorine. Il craignait sa perspicacité, et ne pouvant plus tout lui dire, n'en ayant ni le courage ni le droit, il reculait devant un tête-à-tête devenu pourtant nécessaire.
Le jour qui suivit, toutefois, prenant son courage à deux mains, il dit à M™* Bissy :
— J'aurais à vous parler.
Tout de suite! fit-elle avec empressement. Allons dans le
Elle avait remarqué le changement de Bertrand, depuis vingtquatre heures, et celui de Denise absolument transformée, et se demandait ce qui avait pu survenir entre les deux jeunes gens.
— Qu'y a-t-il ? lui dit-elle, dès qu'ils furent à quelque distance de la maison.
Bertrand était embarrassé, agité visiblement.
— Il y a... ce que je craignais. M. Du Lys u parlé, il a déclaré ses prétentions à Denise.
— Est-ce tout? demanda tranquillenrnt Honorine, — - Mais, certainement! N'est-ce pas ass. / ?
— Oh ! alors, vous me rassurez. Depuis deux jours, je vous vois... si bouleversé, que je redoutais quelque malheur, ou, tout au moins, quelque complication grave.
En parlant ainsi, elle laissait ses yeux sur lui, et ce regard observateur, ces yeux couleur d'acier, si difficiles à déchiffrer et qui semblaient pénétrer en lui, le mettaient à la toîuure.
Il s'en tira par de la violence contre Du Lys.
— Je hais cet homme, fit-il avec colère. J j m veux pas qu'il persécute Denise. Si je ne vous avais juré de vous prévenir d'abord, je l'aurais déjà souffleté.
Honorine eut peur, car il était évident que Bertrand était sincère.
— Gardez-vous-en bien, dit-elle avec vivacité. Cela compromettrait tout ! Vous n'avez aucun droit sur ses actions, et il a, lui, parfaitement le droit d'aspirer à la main de ma sœur. Ce serait vous perdre inutilement et la perdre aussi.
— Mais vous ne savez pas que ce drôle a essayé de l'exciter contre mo^, qu'il connaît notre amour, qu'il a voulu la rendre jalouse, qu'il lui a dit que je vous faisais la cour... qu'elle l'a presque cru'.,. Et qu'il a fait ainsi à elle, à moi, à vous, le plus grand mal!
— A merveille! pensa Honorine. Il a joué son rôle.
— C'est un homme dangereux pour nous tous. Aujourd'hui, demain,-il peut aller révéler le secret qu'il a surpris je ne sais comment, à M""» Duclerc ; car ce secret, que je croyais enseveli entre vous et moi, encore une fois, il le tient!... Il faut que l'un de nou.<? deux 'lisparaisse. Les ménagements sont inutiles.
— Qui vous a dit tout cela ? demanda Honorine d'un air pensif.
— Denise.
— Elle vous a écrit ?
— Non. Je l'ai vue hier.
Ah ! fit M""* Bissy, en le regardant attentivement.
Oui, pendant dix minutes, après le déjeuner. Elle en était
•encore tout émue.
— Il ment ! pensa Honorine, -qui les avait surveillés de trop près, depuis deux jours, pour qu'un entretien lui échappât. H me cache quelque chose!... Et vous l'avez rassurée, reprit-elle tout haut, car je n'ai jamais vu Denise ainsi...
— Oui, je l'ai rassurée..., répondit Bertrand avec embarras. Mais c'est de Du Lys qu'il s'agit.
— C'est vrai, fît-elle. Eh bien, je m'en charge.
— Vous?
— Oui, je vous l'ai promis, et je tiendrai ma promesse. Avant trois jours il aura quitté le château.
— Et vous croyez que cela me suffît, et que je ne veux pas châtier le misérable '
— Je crois que vous êtes un homme d'honneur et que vous tenez les serments faits à une amie, à une femme qui se compromet pour vous ! dit-elle avec fermeté.
Bertrand hésita.
— Soit ! dit-il enfin avec effort. Je le retrouverai un peu plus tard, pensa-t-il. .
Puis tout haut:
— Et s'il parle à M°« Duclerc d'ici là ?
— H ne lui parlera pas. Il n'en aura pas le temps... Une semblable démarche est grave et mérite réflexion. D'ailleurs, que lui dirait-il? Que Denise vous aime? Il ne pourrait, en tout cas, lui dire que vous l'aimez, puisque je me suis arrangée pour faire croire que vous êtes amoureux de moi. Encore une foi?, rassurezvous... Je réponds de tout! Du Lys partira. Cela nous donnera du temps. Maintenant, séparons-nous.
Une heure après, le marquis l'abordait à son tour.
— Eh bien, lui dit-elle de son ton le plus naturel, où en êtesvous? *
Ce dernier ramassa vivement le collier qu'il lui reucUt.
— Il y a du nouveau, beaucoup de nouveau !
— Comme vous dites cela ! Vous avez parlé à Denise ?
— Onu
— Je m'en suis doutée, quand j'ai vu que vous lui offriez le bras, et je me suis arrangée pour vous donner la réplique, de loin, et commenter vos discours.
2T« Liv.
SIO
— Vous avez été la plus habile comédienne de la terre.
— Alors vous êtes content ?
— Pas trop !
— Je ne vous comprends plus. Est-ce qu'elle n'est pas jalouse de moi ?
— Comme une folle ! Donc je ne me trompais pas en supposant qu'elle aimait ce peintre.
— Après ?
— Elle m'a écouté. J'ai dit ce que je voulais dire. Je crois l'avoir touchée. Elle a manqué s'évanouir. J'ai eu peur, un moment, d'avoir trop réussi.
— Ensuite ?
— Voilà le beau côté de la médaille.
— Voyons le revers.
Lo revers, c'est qu'elle a complètement changé. Elle eât
passée de l'extrâlne douleur à quelque chose qui n'est ni le triomphe, ni la joie, m vous voulez, maisxiftii y ;ressemble .diantremenlt. En tout cas, c'est delà sécurité, de la sécurité com|il6fce. Je m'y connais !
— C'est bien ce que j'ai remarqué, et ce qui m'inquiète, pensa Honorine.
— Devant moi, poursuivit Du Lys, elle n'a ni colère, ni embarras, ni reconnaissance... Une indifférence absolue! Ce n'est point naturel.
— Les jeunes filles sont si étranges !
— Certes, mais autrement. Ce matin, vous avez causé avec M. Bertrand?
— Oui.
— On le demandait devant elle. On a répondu que vous étiez ensemble. Je la regardais... Elle a paru heureuse, et non pas troublée ou irritée.
Honorine tressaillii;.
— Il lui a tout dit ! pensa-t-elle. Il fallait s'y attendre.
Que croyez- vous donc? reprit-elle avec une inquiétude marquée.
Quant à lui, continua le marquis, il est troublé, comme un
peu honteux... Il se cache, pour ainsi dira...
• — CoiTckiez !
— L'uiilrc nuit, il est rentré fort tard. Sa chamijro n'est pas éloignée de la mienne, et, malgré ses précautions, j'ai entendu son
^ pas.
— Vous en êtes sûr?
— Absolument.
— Et alors vous supposez...
— Qu'il a pris les devants, qu'il a fait... ce que j'aurais dû faire, et ce que j'aurais fait... sans votre manège de coquettorio avec lur, qui m'a dérouté un instant.
Du Lys commenta d'un sourire le cynisme assez clair àe $es paroles.
— Vous ne croyez donc plus qu'il soit amoureux de moi ? dè^ manda Honorine trop agitée pour pouvoir le cacher entièrement.
— Pas le moins du monde ! Il s'est prêté à votre jeu, mais il a continué sa partie ailleurs, et je suis convaincu qu'il a... retourné le roi !
— Il a raison ! se dit Honorine. Bertrand mentait avec moi. Je l'ai senti. Mais, monsieur le marquis, vous y voyez trop clair , et vous me gênez. — Que comptez-vous faire, à présent? reprit-elle en s''adressant à Du Lys.
— D'abord je voulais parler à M™* Duclerc. Mais, si ce que je suppose est vrai, cela serait dangereux. Avec les sottes idées d'honneur qui courent, on se croirait sans doute obligé de lui donner officiellement ce qu'il a déjà pris officieusement.
■ — En effet... j'en suis même certaine.
— D'autre part, M"« Duclerc, a dû lui dire que j'avais fait ma déclaration, et le voilà prévenu de mes intentions, ce qui ne me convient pas.
— Alors ?
— Alors, je ne vois qu'un moyen, le banal et le vrai : lui chercher querelle et lui brûler la cervelle, ou le perforer, de façon à lo dégoûter de Lamour pour longtemps, sinon pour toujours.
Honorine s'éfeiit remise.
— C'est un moyen, reprit-elle froidement, mais qui sera toujours ]3on. Avant tout, il faut savoir si vous ne vous trompez pas. Attendez deux ou trois jours. Je saurai bien trouver la
aie L'ETANG DES SŒURS-GRISES
vérité, et, si vous avez deviné juste, je serai la première à vous dire : — Allez !
Du Lys la regarda bien en face, sans trop dissimuler un peu de défiance.
Honorine supporta ce regard avec un calme inaltérable.
Puis elle sourit, et lui tendit la main, d'un geste plein de grâce.
— Vous vous défiez de moi, monsieur le marquis, lui dit-elle de | sa voix la plus douce. C'est un tort, car je travaille pour vous, et je i vous jure bien que jamais.-. . ils ne s'épouseront ! I
Du Lys lui baisa la main avec ardeur. I
•— Ah ! Honorine, lui dit-il, si vous saviez comme je vous aime |
et jusqu'à quel point vous me dominez ! j
— Je le sais, lui répondit-elle. Mais je ne suis pas ingrate. I
— Vrai ! J'ai pourtant été jaloux ; j'ai cru que vous l'aimiez ! j
— Tant mieux ! fit-elle avec un inimitable accent de coquet- j terie. Mais, dans trois ou quatre jours, si je vous le livre, que | direz-vous? • j
— Que vous êtes sublime, et que je me damnerais pour vous. .
— Si ce n'était déjà fait ! ajouta-t-elle en riant. Ainsi vous ' attendrez ?
— Trois ou quatre jours, certes !
— Dans vingt-quatre heures, il sera parti, murmura-t-elle dès qu'elle fut seule. Il lo faut ! Sans cela il tuerait Bertrand et m'empêcherait d'agir... à ma façon.
Elle se dirigea d'un pas précipité vers le kiosque.
— C'est là qu'ils se sont vus, s'ils se sont vus, la nuit, hors de la maison. Et s'ils se sont vus là... Du Lys a raison!
Elle gravit le sentier, regardant attentivement autour d'elb chaque brin d'herbe, chaque feuille de buisson.
Trente-six heures s'étaient écoulées depuis le rendez-vous de Denise. Cette idée ne la découragea pas.
Arrivée dans le kiosque même, elle inspecta le terrain, le banc, les murailles de verdure avec la patience et la sagacité d'un agent de police.
Pendant un quart d'heure, elle poursuivit son investigation, no
s'interrompant que pour prêter l'oreille au moindre bruitet s'assurer qu'elle était seule.
Enfin, au pied du banc, elle aperçut comme un petit amas do mousse et de feuilles froissées, bien que la rosée de deux matinées l'eût déjà baigné.
Elle se pencha, écarta les feuilles du bout de son ombrelle, et un objet brillant attira ses yeux.
Elle se jeta dessus, comme le vautour sur sa proie, et ramassa une longue épingle d'or à deux branches.
Elle devint d'une lividité cadavérique et tout son corps frémit, tandis que ses yeux s'injectaient et que ses lèvres blémies se contractaient.
Cette épingle, elle la reconnaissait : elle appartenait à Denise. C'était celle avec laquelle elle fixait, en une lourde torsade, ses cheveux défaits pour la nuit.
Impossible de se tromper !
Denise était venue là. Elle y était venue dépeignée, après avoir fait semblant de se coucher , donc pendant la nuit, et l'épingle était tombée sans qu'elle s'en aperçut, sans qu'elle songeât à la ramasser '
Honorine se redressa, promena autour d'elle un regard farouche et désespéré, chargé de toutes les angoisses de la jalousie, de toutes les fureurs de la haine, et murmura d'une voix sourde, dont le son lui fit peur à elle-même :
— Denise, tu as été à lui pour la dernière fois!