L ALIBI
M** Bissy, quand sa résolution était prise, agissait vite.
Le lendemain, vers le milieu de la journée, Gaston du Lys reçut une dépêche télégraphique qui l'appelait à Paris en toute hâte.
Il l'annonça d'abord à Honorine, sans lui communiquer le text«
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i^TAÎsG DES SŒLmS-GRlSES
de la dépcchc, ce dont elle n'avait d'ailfeur.s nul besoin, car clTo îe connaissait,, et pour cause.
Nous saurons plus tard comment elle avait amenéf cqfte péripétie qu'elle gardait en réserve dq^uis quelques semaines déjà.
— Cela ne pouvait tomber plus mal!, lui dit-il avec une agitation et un ennui trés-marqués. Me voilà obligé de partii\ aujourcf hui môme, et dans quel moment! Quand ma présence ici est indispensable. Honorine, je compte sur vous. Veillez pour moi, défiez-vous de Bertrand, il est en train de nous jouer tous les deux.
— Vous pouvez compter sur moi, répondit-eîle. Quoique vous exagériez la situation, eîle estgi^ve, et je vous promets de ne ri'eTi oublier.
— Voici mon adresse à Paris. SU survenait queTcfue incident qui nécessitât ma présence, envoyez-moi une dépêche. Je comprendrai à demi mot. Du reste, je vous écrirai moi-même.,. Vous me le permettez ?
— Sans doute.
— Dans huit jours, je serai de retour.
— Dans huit jours, tout sera fini, pensait Honorine au même instant.
Le marquis prît, à huit heures du soir, l'express pour Paris.
— Bien ! fit Honorine. Le voilà parti. C'est beaucoup ; ce n'est pas tout. Le plus difïicile reste à faire, et le temps presse. Pourvu que Denise ne parle pas à sa mère! H faut rassurer ma sœur, lui inspirer une confiance et une tranquillité à toute épreuve.
Cela n'était que trop facile.
Denise avait non pas seulement perdu, mais même oublié tous ses soupçons. Elle ne se les fût rappelés que pour se les reprocher. Jamais son jeune et loyal cœur ne s'était trouvé rempli de plus d'amour pour Bertrand, de plus d'affection pour Honorine.
Comme elle le disait elle-même à Bertrand :
— Tu ne seras pas jaloux, n'est-ce pas? Mais j'ai maintenant deux ima^s devant les yeux, et presque deux amomrs : Toi et ma sœur! Si tu savais combien je vous aime, combien je me sens heureuse et fière d'inspirer de telles affections. Que la vie est belle! Que l'avenir est doux et grand !
Un seul nuage assombrissait la'joie confiante et 1 épanouissement
de- Denise, en ces j,ours qui furent les meilleurs de son existence : l'idée de sa mère.
Il fallait lui parler. Il fallait obtenir d'elle son consentement, son acquiescement à cette passion qu'on lui avait jusqu'alors cachée avec un soin si jaloux. Denise sentait bien, en effet, que la situation ne pouvait plus se prolonger.
— Je suis sa femme ! se disait-elle, à ses yeux, aux miens. Il faut .^ue je le sois aux yeux de tous.
Mais, au moment de parler, de tout dire à M"'* Duclerc, elle comprenait la difficulté d'un pareil aveu, et, bien qu'elle ne rougît oas de ce que le monde eût appelé sa faute, un embarras insurmontable, une terreur inconnue glaçait la parole sur ses lèvres.
Ce qu'elle redoutait le plus, du reste, c'était moins d'affronter la première colère et les premiers reproches de sa mère, que de désobéir, pour la première fois, à l'homme qu'elle aimait, de livrer, jiialgré lui, son secret, de méconnaître ses scrupules et ses susceptibilités, et de l'introduire ainsi de force, et dans des conditions qui lui étaient pénibles, au sein d'une famille trop riche pour lui.
Aussi remettait- elle de jour en jour une explication qui, faite à temps, aurait pu la sauver, peut-être !
Cependant, M"* Duclerc, de son côté, commençait à éprouver quelque inquiétude, à étudier sa fille aimée avec attention. - Elle voyait bien qu'il se passait quelque chose dans Tesprit de Denise, et pensait naturellement à une amourette, à un rêve de jeune fille. Mais pour qui ?
Elle avait été sur le point de soupçonner Bertrand, lorsque la diversion opérée par Honorine avec une si profonde liabileté était venue rassurer et dépister complètement la surveillance maternelle.
M"^ Duclerc avait même éprouvé une certaine joie à voir riutrigue nouée entre M™* Bissy et le peintre.
Cela la mettait en paix du côté de Denise, et, quant au bonheur Gonjugal de M. Bissy, îl lui Importait fort peu.
Elle fermait donc les yeux, assez satisfaite qu'Honorine se com- promît ou jetât son bonnet par-dessus les moulins, du moment où elle n'vivait plus rien à craindrepour Denise qu'elle adorait et pour qui etîe revaît les p!us grandes destinées.
Or, en dehors de Bertrand, elle ne Moyait personne autour d'eîlo
qui pût inspirer un sentiment quelconque à sa fille chérie. Camille Richard était uniformément galant avec toutes les femmes et les faisait toutes rire. Les autres n'osaient avoir aucune prétention à la main d'une aussi riche héritière, et les façons de Denise avec eux ne leur laissaient aucun doute sur son indifférence à leur endroit.
Restait le marquis.
Malheureusement, il ne s'était pas déclaré , bien qu'Irma eût deviné en lui le prétendant de l'avenir.
Denise marquise ! quelle victoire !
Serait-ce donc lui, par hasard, qui ferait rêver sa fille ?
Elle le désirait trop pour oser y croire, bien qu'elle l'espérât presque, et elle attendait avec impatience le retour du brillant Du Lys, afin de tenter auprès de Denise une démarche prudente et de nature à l'éclairer.
Quatre jours s'étaient écoulés depuis le départ de. Gaston. On était au jeudi.
Le vendredi, il devait y avoir une grande fête au château, un bal avec souper, pour lequel arrivaient encore de nouveaux hôtes.
Camille Richard, à Paris depuis quelque temps pour affaires personnelles, annonçait son retour pour ce jour-là même.
Allons ! se dit Honorine, c'est le moment. J'aime autant qu'il
soit là, car le coup sera terrible pour Bertrand, et la présence d'un ami ne lui sera pas de trop.
Elle attendit le jour même dubal, assez tard; et, quelques heures avant l'ouverture de la fête, alors que Camille Richard avait déjà repris possession de la chambre qui lui était réservée d'habitude, elle alla trouver M"»» Duclerc tout affairée des préparatifs à terminer et des ordres à donner.
— Maman, lui dit-elle, je viens vous demander une autorisation.
— Laquelle ?
— Oh ! peu de chose, mais à quoi je tiens beaucoup.
— Tu prends mal ton moment. Tu vois que je ne sais où donner de la tête. Dépêche-toi: de quoi s'agit-il î
— M. Camille Richard est revenu.
Grâce, lui dit-elle, je suis à ta merci, ne me perds pas.
— Oui, je le sais, et j'en suis enchantée, car il est plein de gaieté et d'entrain, et Ton s'amuse dix fois plus quand il est là.
— Il a repris possession de son ancienne chambre.
— Naturellement.
— Je désirerais que vous me donnassiez l'autorisation de faira préparer la chambre en lace pour M. Bertrand.
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— Mais il a la sienne depuis qu'il est ici !
— Justement. Je pense qu'il vaut mieux qu'il soit plus près de son ami. *
— Pourquoi cela ? demanda M™** Duclerc, en regardant sa fille avec plus d'attention.
— Parce qu'il sera plus loin de moi î
M""* Bissy, au château de sa mère, avait, comme à Poitiers, son appartement séparé de celui de son mari, et le hasard avait fait que l'appartement destiné à Bertrand se trouvait situé dans le corps de bâtiment où Honorine avait établi ses pénates de villégiature au Roveray.
— Ah! fit M'^" Duclerc avec un demi-sourire. Quelle drôle d'idée !
— Vous savez bien, mxa mère, qvtc M. Bertrand me fait la
cour.
— C'est donc vrai ? répondit'M"^ Duclerc. Il m'avait bien semblé... Mais, tu comprends, tu es femme aujourd'hui, tu es mariée. Je n'ai plus de conseils à te donner. C'est à M. Bissy de défendre son bi-en, ajouta-t-elle en. riant.
— Ou à moij répliqiia Honorine en souriant , car il ne voit rien.
— Est-ce que IyT. Louis Bertrand serait devenu si entreprertant ,. si dangereux que cela ?
— t Apparemment.
— C'est un jeune homme charmant. Il n'a que le tort d'êtro absolument pauvre, continua la mère en observant sa fille du coin de l'œil. Tu paraissais, pourtant, ne pas le décourager, et tu coquettais avec lui de la jolie façon.
— Comme vous dites, il est charmant ! trop charmant peutêtre. Et, pour quelque temps, je préfère être un peu plus loin de lui.
— Eh bien, demain , je donnerai les ordres nécessaires. Mais, songes-y, cela fera faire des commentaires...
— Non. Le retour de son ami expliquera tout. Donnez-moi pleins pouvoirs, et c'est moi qui veillerai à l'exécution de vos ordres, .
— Comme tu voudras, ma chère enfant. Fais à ton idée, car, aujourd'hui, je n'ai pas une minute à moi.
— Merci. Ce sera fait dès ce soir. Ne lui en parlez pas, ni à personne, je vous prie. Vous comprenez pourquoi.
— ;■ Parfaitement.
— 'Allons ! pensait Irma, elle veut faire une belle défense. Je les croyais plus avancés.
— Maintenant, se dit Honorine en sortant do chez sa mère, je suis sûre de la victoire et je me suis: créé un alibi !