AU BAL
A neuf heures du soir le bal commençai!:.
A sept heureSj on avait prévenu Bertrand que M""' Duclerc ayant absolument besoin de disposer de sa chambre pour une dame et sa fille 'venues de Poitiers, et qui passeraient la nuit au château, elle le priait de vouloir J3ien la céder et ac-c.pter en échange une autre chambre près de celle de son ami Richard.
Bertrand avait accepté avec plaisir c^t échange, qui lui paraissait très-naturel, et, en un quart d'heure, sa !r:allc et ses quelques effets de voyageur étaient transférés, sans que personne s'en aperçût ou le sût que M""' Duclerc, Honorine, Camille Richard et lui-même.
Quant à son chevalet, à ses couleurs, à tout son atLirail de peintre, comme cela restait clans la salle du rez-de-chaussée, où il venait de terminer le portrait d'Irma , où il devait commencer prochainement celui de M. Duclcrc, il n'y avait pas à s'en occuper.
Ce petit déménagement opéré, avec une célérité et une discrétion qui prouvaient qu'Honorine y veillait de loin et combien elle y tenait, Louis Bertrand avait procédé à sa toilette de danseur, c'est-à-dire qu'il avait endossé l'habit noir et mis la cravate blanche de rigueur, tandis que Denise et toutes les dames et jeunes lilks de la maison s'absorbaient, depuis plus de deux heures, dana
les préparatifs beaucoup plus compliqués de leurs savantes toilettes de combat.
Denise ne s'était jamais sentie plus heureuse, et bien qu'elle eût des goûts simples naturellement, pour cette fois, au moment où elle s'apprêtait à désobéir à Bertrand, à agir en dehors de lui,^ elle avait voulu être plus jolie que jamais, le charmer par tout l'éclat de sa beauté, cédant à un instinct secret qui lui disait que c'est là, après tout, le meilleur et le plus irréfutable des arguments qu'une femme puisse employer.
Quant à Honorine, prête avant tout le monde, elle restait renfermée dans sa cliambre, agitée, secouée 'par les frissons de la fièvre qui précèdent toujours l'instant d'une lutte décisive, suprême.
Elle repassait dans son esprit son plan tout entier, en pesait, en analysait les moindres détails, et constatait qu'elle n'avait pas commis une seule faute jusqu'à présent, sans se dissimuler l'extrême danger de la dernière péripétie préparée par elle. '
— Réussirai-je ? — telle était la muette question qu'elle s'adressait à elle-même avec une angoisse profonde.
— Oui, se disait-elle. Je dois réussir, étant donné îe caractère de Denise. D'ailleurs, le terrain est admirablement préparé, et je ne puis plus reculer. Si j'attends, le marquis revient. Il provoque Bertrand; ou Bertrand le provoque, Denise parle à sa mère, tout se sait, et la partie est perdue.
Vers huit heures, les premières voitures des invités des environs arrivèrent.
A neuf heures, les salons étaient pleins, et les danses ou les cartes occupaient tous les hôtes, jeunes et vieux, du Roveray.
Honorine veillait.
Il fallait éviter que Louis et Denise pussent se causer, échanger quelque confidence, à la faveur de la foule et du bruit.
Pour atteindre ce but, elle déploya toute une stratégie incessante et compliquée, ne quittant sa sœur que pour se raprocher de Bertrand, dépêchant à l'une de nouveaux danseurs, faisant inviter l'autre à s'asseoir, quatrième, à une table de wisth ; les harcelant, sans que cela parût, mais sans leur permettre le moindre rai^pro- ■*Jiement prolongé.
Cependant elle ne put empêcher que les deux jeunes gens ne figurassent ensemble dans un quadrille.
Elle leur fit \is-à-\is, et, en général de génie, qui profite de tous les événements et sait tirer parti même des accidents contraires, elle se servit de cette circonstance avec une habileté sinistre et qui devait rendre phis vraisemblable l'exécution de ses projets.
A la fin de la danse, au moment où Denise retournait à sa place, au bras de Bertrand, et reprenait son bouquet déposé sur une cliaise, Honorine passa près d'eux, et poussa un cri.
Son collier s'était défait et roulait à ses pieds.'
Denise et Bertrand se retournèrent, et ce dernier ramassa vivement le collier qu'il lui rendit.
— Tenez mon bouquet, monsieur Bertrand, lui dit-elle, que je remette mon collier.
Bertrand prit le bouquet, et Honorine essaya de rattacher le collier de perles -c|ui devait entourer son cou gracieux et flexible.
— Dieu ! que je suis maladroite ! fit-elle tout à coup. Je ne puis en venir à bout.
— Attends. Je vais t'aider, dit Denise, et, tendant naturellement son bouquet à Bertrand pour avoir les deux mains libres, elle rattacha le bijou récalcitrant.
Mais, pendant une demi-minute, le bouquet de Denise avait passé aux mains de Bertrand, et Denise lui avait tourné le dos.
C'était tout ce qu'il fallait à Honorine.
'A minuit on ouvrit toutes grandes les portes de la salle à manger, et la foule commença à se précipiter vers les tables et les buffets garnis des mets les plus délicats, des friandises les plus recherchées, des vins les plus généreux.
Pendant une heure, ce fut un vrai pillage.
Puis les danses recommencèrent.
Mais Honorine eut beau chercher, elle n'aperçut plus ni Bertrand ni Camille Richard.
Elle alla aux tables .de jeu, elle parcourut les salons, pénéti-a même dans le fumoir... Ils avaient disparu.
Elle gagna l'antichambre.
— Est-ce que MM. Richard et Bertrand sont déjà partis? dcmanda-t-elle à l'un des laquais de service.
— Oui, madame.
— Ils vont revenir ?
— Je ne pense pas. M. Camille Richard disait à son ami:
— On étouffe. J'ai assez du bal et du jeu. Viens me tenir compagnie.
— C'est fâcheux ! murmura Honorine, de façon à être entendue du domestique. Je comptais sur eux pour le « cotillon» qui terminera la soirée.
A^Tlerveille ! ajouta-t-elle tout bas, et elle rentra dans le salon
plein de lumière et de fleurs.
Elle alla s'asseoir près de Denise, qui se reposait, cherchant aussi des yeux son Bertrand, et devenant presque triste de ne plus le voir.
— Sais-tu que tu as une toilette ravissante? lui dit Honorine de son ton le plus caressant. Je n'ai pas même eu le temps de t'en adresser mes compliments depuis le commencement de la soirée.
Denise était vêtue de blanc, avec des guirlandes de bluet dans SOS cheveux blonds et les volants de sa robe de mousseline. Son bracelet, son collier, ses pendants d'oreilles étaient garnis de turquoises d'une finesse et d'une grosseur admirables, dont la douce nuance 'd'un bleu verdâtre s'alliait merveilleusement aux blancheurs satinées de sa peu transparente.
— Mais le joli bouquet surtout! s'écria M™« Bissy; ces fleurs sont extraordinaires de fraîcheur et de beauté, et aucune n'est de la saison.
— C'est une surprise dé maman, répondit Denise en souriant. Elles arrivent de Paris. On les a apportées ici avec leurs arbustes, dans les caisses où elles avaient poussé, -et elles viennent seulement d'être cueillies une heure avant le bal. Tiens, vois ! elles ont encore tout leur parfum.
— C'est inouï ! vraiment inouï ! répéta Honorine, en aspirant l'odeur suave du bouquet. Mais n'est-ce pas notre peintre habituel, M. Bertrand, que j'aperçois là-bas?
Denise tourna vivement la tête et chercha des yeux.
— Non, je me trompais, reprit tranquillement Honorine, en rendant son -bouquet à Denise.
LES DKUX SŒUnS 223
En ce moment, deux jeunes gens s'approchèrent pour les inviter à la v€ilse, dont on entendait les premiers accords,
— Nous sommes trop lasses, répondit avec vivacité Honorine, avant que sa sœur pût exprimer un acquiescement bu un refus. Nous nous réservons pour le cotillon , qui commencera tout à l'heure, et réclame toutes nos forces.
"Denise approuva par son silence.
Les deux sœurs causèrent encore un instant ensemble, puis Honorine se leva et s'élaigna.
Denise resta seule.
Tout à coup, en jetant les yeux sur son bouquet, qu'elle respirait machinalement, il lui sembla voir un papier roulé au centre, entre deux fleurs légèrement écartées. -
Le cœur lui battit. Elle ne se trompait pas. Profitant de sa solitude relative et de l'inattention générale, elle tira le papier, le déroula et lut rapidement les mots suivants écrits au crayon :
« A deux heures du matin, viens dans ma chambre. J'ai à le parler. Il s'agit de notre bonheur. Je t'attendrai. ■ — Louis. »
C'était l'écriture de Bertrand, un peu troublée, et même quelque peu dénaturée, sans doute, par l'effet du crayon.
Denise lit disparaître le billet dans son sein et jeta un coup d'œil autour d'elle.
— On ne m"a pas vue ! se dit-elle rassurée.
Elle se trompait. Il y avait Honorine qui, assez loin de là, guettait dans une glace et ne perdait pas un seul de ses gestes.
La jeune fille regarda l'heure à la grande pendule sur la cheminée. Il était une heure et quart.
— J'irai ! se dit-elle encore, après une seconde d'hésitation. Estce qu'il voudrait parler à ma mère, ou me prier de le faire? Peu importe! J'irai! Ne suis-je pas déjà sa femme, d'ailleurs?
— Maintenant, se dit à son tour Honorine, disparaissons. Il n"est que temps. Tout me sert à souhait ce soir!
La pièce que Bertrand avait" habitée jusqu'à cette soirée était précédée d'une petite antichambre au fond de laquelle s'ouvrait la porte qui donnait dans la chambre à coucher.
Cette entrée, extrêmement petite, n'avait pour tout'meuble qu'un divan, deux chaises et une table carrée recouverte d'un tapis, qui servait de bureau à Bertrand, lorsqu'il voulait écrire une lettre.
La chambre du fond, la vraie, n'était pas fort grande non plus. Un lit, une commode-toilette, un fauteuil Voltaire et quelques sièges suffisaient à la remplir.
Ces deux pièces se trouvaient dans le corps de logis de droite, au' deuxième étage, au-dessus de l'appartement qu'Honorine occupait quand elle venait passer quelques jours ou quelques semaines chez sa mère, tandis que la nouvelle chambre où l'on avait installé Louis Bertrand, près de son ami Richard, était à l'extrémité opposée de l'immense et vieux château, dans l'aile de gauche.
Denise, ignorant ce déménagement si brusque, devait naturellement se diriger vers l'ancien appartement, croyant toujours y trouver son amant, et c'est ce qu'elle fit.
A deux heures moins dix minutes, elle avait quitté le bal, qui tirait à sa fin, était montée chez elle pour y déposer son bouquet, son éventail et ses gants, et avait dit à sa femme de chambre qui lui offrait ses services pour la déshabillet- :
— Non. Laissez- moi. Je n'ai pas encore envie de dormir. Je me déshabillerai seule. Allez vous coucher. Vous devez être fatiguée.
■ La femme de chambre, qui avait rendez- vous à rofïïce avec les ^autres gens de la maison, pour prendre sa part dos restes du souper, ne se le fit pas dire deux fois et disparut prestement.
Je te hais, je te méprise, je te maudis! ! !
Deux heures sonnèrent.
— Il est temps ! se dit Denise.
Elle ne craignait pas d'être surprise par sa mère, sachant que celle-ci avait de quoi s'occuper, près de ses hôtes, pour plus d'une heure encore, et qu'elle irait sans doute se reposer, sans entrer chez sa filLe, après les fatigues de cette nuit de plaisir.
20"' Liv.
Le cœur palpitant, dans sa fraîche toilette de bal, marchant sur la pointe do ses souliers de saïin, retenant son haleine, elle se glissa le long- du corridor, grc'vit rapidement l'étage qui la séparait de l'ancien appartement du peintre, ouvrit précipitamment la première porte, la referma derrière elle, et s'arrêta.
La petite antichambre où elle venaittl' entrer était dans l'obscurité.
Elle hésita un instant, puis proiiojiça le nom de Bertrand à voix basse, attendit et n'entendit rien.
Elle fut surprise.
Ses yeux, s'accoutumant pou à peu aux ténèbres qui n'étaient DaS très-profondes, grâce à la beauté delà nuit et au dernier quartier de la lune qui se levait à ce moment, elle put constater qu'il n'y avait personne dans cette première pièce.
— Il devrait être là! pensa- t-clle. C'est bien l'heure... Il est peut-être dans l'autre chambre...
Elle rougit, puis, prenant sa lesolution, elle alla frapper un coup lég T à la porte de communiciition.
Cette porte s'ouvrit au môme instant, et Honorine apparut avec une lumière.
EIIc) avait quitté sa toilette de bal.
Elle était en déshabillé de nuit, mais déshabillé galant, audacieux, déshabillé de femme qui attend son amant armée de toutes les provocations de sa beauté savamjneat dénudée.
En s'apercavant, les deux Femmes poussèrent un cri étouffé, et Denise recula de trois pas regardant sa sœur avec des yeux agrandis par la stupeur.
Honorine, dabord immDbile sur le seuil de la porte, dont l'ombre, derrière, dessinait crûment ses formes blanches, ne lui laissa pas le temps de revenir de sa surprise.
Il fallait frapper vite et fort.
Elio s'avancja brusquement, et, se jetant aux pieds de la jeune mio:
— Grâce ! lui dit-elle. Je suis à la merci ! Ne me perds pas! Denise ne voulait pas, ne pouvait pas comprendre.
Eiie passa la main sur son front, recula encore et balbutia :"
— Grâce ! To perdre. .
LES DEUX SCEURS 22"
Elle Li regarda fixement, puis se rapprocha (.l'un mouvement saccadé:
— Que fais-tu lu? lui demanda-t-elle d'une voix sourde.
— Oli! ne me raille pas, reprit Honorine, sans changer de posture. Je sais combien je suis coupable envers toi... J'ignore quelle fatalité t'a conduite ici, celte nuit, chez Bertrand, où tu ne viens jamais... Puisque tu Taimais... j'aurais dû y renoncer; mais tu sai.s-. ausji ce que c'est que la passion, une passion irrésistible... Ah! j;î comprends... Tu avais de.s soupçons... Tuas voulu t'assurer, et tu sais tout 1
Honorine cacha son froi>t dans ses mains, comme brisée par L' honte et le désespoir.
Un éclair s'alluma dans les yeux de la j.-une flile, qui devinrent durs et méchants.
Elle comprenait.
Tous ses anciens soupçons lui revenaient acres et brûlants.
Elle saisit violemment Honorine par le bras, l'enleva de terre, pour ainsi dire, d'un mouvement brusque et fébrile, et, la forçant à se tenir debout, lui demanda d'une voix rauque et presque sauvage :
— Qu'est-ce que tu dis-là? Es-tu folle?
— Folle? répéta Honorine. Folle d'amour, oui! Après tout, je suis lasse de ce mensonge perpétuel. Eh bien, perds-rnoi, vengetoi! Que m'importe? Ne sais-je pas que les plus grands bonheur.-: se paient le plus cher ?
— Ainsi, c'était vrai, bien vrai? Tu l'aimais? reprit Denise haletante.
— Eh! tu le sais bien!... puisque«tu le lui as écrit! Et maintenant tu sais le reste, puisque tu me trouves ici, moi, femme mariée, comme j'y suis !
Et, d'un regard que rien ne pourrait décrire. M"" Bissy se déshabilla, pour ainsi dire, sous les yeux de Denise, secouée par la lutte des plus terribles passions que puisse contenir un cœur de femnis : l'amour et la jalousie. ,
— Ah! tu aimes Bertrand? éclata enfin Denise.
La colère s'emparait d'elle sous les coups de fouet dont la san»
glait sa sœur, car toutes les paroles d'Honorine, tous ses gestes, étaient autant de provocations calculées.
— Ah: lu l'aimes I En effet, jo l'avais craint... et je teplai^^nais ! Eh bien, tant pis pour toi ! Qu'est-ce que cela me fait à moi? Il ne t'aime pas, lui ! Il ignore ton amour, et, s'il le savait, il te fuirait, il te repousserait, tu lui ferais horreur, sœur indigne, femme coupable, qui trompe et trahit ainsi toutes les amitiés et tous les devoirs !
Denise la repoussa de la main, d'un geste hautain.
— Il me fuirait! Je lui ferais horreur! A lui ! A Bertrand? s'écria Honorine en se redressant.
— Oui, oui, répéta Denise, que la douleur rendait féroce, car, derrière la trahison d'Honorine, elle sentait, elle voyait celle de Bertrand, bien qu'elle fit tout pour se rendre sourde et aveugle devant l'effroyable catastrophe qui la frappait.
— Ah! il me fuirait! Ah! je lui ferais horreur! répéta encore Honorine, — moi !
Elle se mit à rire.
— Et c'est toi qui me le dis !
Elle haussa les épaules, regarda un instant Denise ave.c une fixité effrayante, et se rapprocha.
— Tiens ! fit-elle, je vais être franche une bonne fois en ma vie, cela me soulagera, et cette circonstance ne ne retrouvera plus ! Denise, je te hais !
Denise recula,
— Toi! que t'ai-je fait? pourquoi cela? murmura la jeune fille effrayée de l'épouvantable explosion de haine qui, tout à coup, apparut sur le visage de sa sœur.
— Oui, je te bais ! continua M""* Bissy ; non pas seulement depuis le jour fatal où lu favisas d'aimer l'homme que j'aimais, mais depuis le jour exécré de ta naissance.
Denise, éperdue, immobile, l'écoutait, ne sachant plus si elle rêvait, ou si elle assistait à une atroce réalité, ne comprenant bien qu'une chose, c'est qu'elle souffrait horriblement, et qu'elle allait souffrir davantage.
— Depuis ce jour, poursuivit Honorine, ma vie a été empoisonnée, et tu m'as volé toutes mes joies, dépouillée de tout mon bonheur !
Enfant, tu m'as pris ma mère, ses caresses, son affection. On m'a reléguée, pour toi, au second rang. Je n'ai plus compté. J'ai été atteinte dans mon cœur et dans toutes mes petites vanités de petite fille... Tu avais des poupées extraordinaires. Les miennes étaient laides ou vulgaires. On te couvrait de velours et de satin ; mes robes étaient simples et d'étoffe peu coûteuse. On me laissait aux mains d'une servante que j'ennuyais ; ma mère s'ingéniait à te mettre en vue, à prévoir tous tes désirs pour courir au-devant d'eux et les satisfaire. Si tu pleurais, on s'agenouillait à tes pieds, on perdait la tête. Toute la maison était en révolution pour le moindre de tes bobos, tandis que moi je pouvais rester des journées entières, sombre, taciturne, dans un coin, sana que personne daignât s'en apercevoir... sauf mon père !
Honorine secoua la tête avec une expression de mépris formidable.
— Si je me plaignais, si je protestais, ma mère me punissait ou me frappait. Ah ! je me rappelle encore la nuit où tu faillis mourir par moi !... J'avais étouffé ta tourterelle de mes petites mains, trop faibles pour t'étrangler ! . . . Ma mère me corrigea cruellement. Tu étais là, tu assistais à mon humiliation. Je jurai qu'un jour je, te ferais verser autant de larmes que j'en versais, la nuit, en mordant mon oreiller pour étouffer mes cris de rage et de malédiction !
Honorine était terrible, effrayante. Ses yeux lançaient des éclairs; son visage, décomposé par toutes les passions sauvages, avait une sorte de beauté sinistre qui fascinait et faisait peur. Sa voix saccadée sifflait, stridente, au sortir de ses lèvres. Elle avait blêmi non pas seulement de la figure, mais du corps entier, car ses bras, ses épaules, sa poitrine se couvraient d'une lividité croissante qui lui donnait, sous la lueur de l'unique lampe éclairant la chambre, des aspects de statue de marbre.
Devant cette explosion longtemps contenue, devant cet aveu menaçant de toutes ces douleurs passées, Denise terrifiée oublia un instant sa propre situation, son amour, Bertrand, pour sentir s'éveiller en elle comme une immense pitié en faveur de cette sœur qu'elle aimait tendrement, un quart d'heure auparavant, et qu'elle avait fait souffrir, sans le vouloir, sans le savoir.
Elle voulut l'interrompre.
— Honorine, lui dit-elle , j'ignorais tout cela... Est-ce de mo. faute ? Je t'aimais, et tout ce qui dépendait de moi...
Tais-toi ! répondit Honorine. Je suis ici pour parler, non pour
écouter. Tais-toi! Je n'ai pas fini. Et sais-tu pourquoi on te gâtait, et pourquoi on me frappait, on me chassait de la maison, moi, car j'ai vécu treize ans prisonnière dans un couvent, loin de vous to.-s:, comme une orpheline, un enfant trouvé ? C'est que j'étais la ''ilie légitime, moi, et que tu étais la illie du comte du Roveray, une bâtarde !
Ce mot fut jeté avec.une telle violence, que Denise courba la tête, et la cacha dans ses mains.
Mais elle la releva aussitôt.
— C'est fcuix î dit-elli. '^'est faux ! C'est de notre mère que tu parles, Honorine, Eile est à toi comme à moi. Pourquoi veux-tu. me la déshonorer ?
— Parce que Je veux te frapper partout, en tout, comme fille, comme sœur , comme amante; parce qu'il faut, en sortant d"iciy que tu ne puisses plus espérer, croire, aimer rien !
M*"* Bissy marchait sur sa sceur, qui reculait à chaque mot, et se. sentait presque devenir folie.
— Ma mère î répétait-elle. C'est abominable î
— Oui, reprit Honorine. J'ai Lout entendu, tout appris, tout compris, un soir que j'étais cachée derrière un rideau, où je faisais semblant de dormir. :
Deni.se se laissa tomber sur le divan. i
Ses forces l'abandonnaient. Son gracieux et doux visage exprimait presque autant d'étonnement que de douleur. Elle n'avait [ pas l'habitude de souffrir. Elle avait toujours aimé, été aimée. Sou cœur et son esprit, restés purs et tendres, se brisaient avant de ^ic 1 révolter contre les atteintes de cette horrible réalité. \ Honorine la regarda un insLant en silence. > Un sourire d'affreux triomphe errait sur ses lèvres décolorées par la fureur.
— Eh bien, ce n'est rien que cela, reprit-elle. Jepouvais rcsson- . tir d'autres et de pires angoisses. Mon enfance, je te l'aurais peut- • être pardonnée, après tout, si la jeune fille avait pu connaitre 1g
bonheur, se conquérir sa place à tes côtes. Tu n'étais pas responsable dupasse... mais tu es responsable du présent. Tu m'avais volé ma mère sans le vouloir, mais tu m'as volé l'homme c|ue j'aimais, mais tu t'es mise en travers de mon amour et de mon bonheur de femme ! . .. Parlons de Bertrand.
A ce nom , Denise se retrouva débout.
La sœur disparut, la fille oublia : il ne resta que Tamante.
— Oui; parlons-en, dit-elle d'une voix vibrante. Car c'est de lui qu'il s'agit '
Et les deux femmes se mesurèro'- ' du regard.
l'agonie.
Il y eut une minute de silence entre ces deux femmes, qui se dévoraient des yeux comme deux lutteurs prêts à un combat sans merci.
Toutes deux sentaient qu'elles étaient arrivées à la péripétie «uprême, que leur sort allait se décider.
Elles rassemblaient leurs forces.
— Je l'aime ! dit enfin Honorine.
— Je m'en doutais, répondit Denise.
— Et il m'aime.
— 'Tu mens !
— Il est mon amant. -
— Tu mens !
— Tu vois bien que je suis chez lui, et que c'est moi qui t'ai ouvert.
— Où est-il? fit brusquement Denise.
D'un geste irrésistible, elle écarta sa sœur et s'éknça dans la seconde pièce.
Elle en ressortit aussitôt.
— 11 n'y est pas; s'il y était, il t'aurait chassée! Honorine haussa les épaules.
— Il vient de sortir. Il m'attendait, il y a une heure. Nous l'avons passée ensemble !
— Mensonge ! répéta Denise, d'une voix altérée. C'est moi qu'il attendait, et la preuve, la voici !
Elle tira le billet qu'elle avait lu au bal et le tendit à Honorine, suivant avec une anxiété profonde l'effet qu'allait produire sur elle cette preuve à laquelle la jeune fille se cramponnait comme à son dernier espoir.
— Ah ! s'écria Honorine, en le lui arrachant des mains , c'est donc toi qui l'as reçu? Tout s'explique maintenant. Il a tenu nos deux bouquets un mstont, et, dans sa précipitation, il s'est trompé. Nous nous demandions avec inquiétude ce qu'était devenu ce billet.
Denise sentait ses cheveux se hérisser sur sa tête. Le désespoir l'envahissait ; les ténèbres se faisaient dans son cerveau.
— Mon billet. . . reprit-elle machinalement.
— Est-ce qu'il porte ton nom, par hasard? répliqua Honorine triomphante. Ah! malheureuse, poursuivit-elle. Tu as voulu lutter contre moi !
— Des preuves ! des preuves ! balbutia la jeune fille.
— Des preuves ? que te faut-il donc? Regarde-moi et regardetoi! Des preuves! Je l'aimais avant que tu le connusses. Il avait fait mon portrait avant de savoir même que tu existais. Il m'aimait aussi. Tu es arrivée, et ton minois l'a séduit... pour quelques jours, c'est vrai ! Mais je n'abandonne pas ainsi mon bonheur. Je le veux, et je l'aurai... Je l'ai! Est-ce qu'une enfant niaise comme toi peut lutter contre une femme comme moi, qui a souffert et dont le cœur héroïque, servi par une volonté de fer, ne recule devant rien pour sauver son bonheur? Oui, j'ai eu des moments de faiblesse, d'angoisse, quand je t'ai vue venir et te jeter à la traverse de notre passion naissante. Il' y a eu des heures où j'avais des envies folles de me traîner à tes pieds, de m'humilier devant toi, de te dire à genoux, les mains jointes : Fortune, succès, enfance heureuse, jeunesse courtisée, triomphes du talent et de la beauté, victoires des salons, tout, tout, je te laisse tout, sans un regret, sans un reproche, sans une amertume..., mais laisse-moi du moins
C'est faux, c'est absurde c'est imp
ossible! s'écria Richard.
•homme que j'aime! Je pardonne, j'ouI.lie! Je partira, avec lu., nous irons ensemble loin, bien loin ! Que t'importe ? As-tu besom de lui' Ta vie est faite' cVor et de soie, de joie et do bonheur . Tu »s des mUlions, des ehâteaux, des terres. Tous les '-"•«- *;;™^ront, tu n'auras que l'embarras du choix ! La.sse-moi c^t un.que
30™* Liv.
amour à ma portée, à moi qui suis pauvre et ne puis époU^er qu'un pauvre! Denise, grâce! S'il vient à toi, repousse-le : laisse-moi l'homme que j'dmc I — M j l'as-lu laissé ?
— C'est donc moi qu'il aime et non toi ! répondit Denise. Je lo savais bien !
— Hier, oui; aujourd'hui, non!
Aujourd'lmi comme hier, répéta Denise, qui le répétait plus
pour se convaincre elle-même que pour convaincre ou démentir sa sœur. Il fa fait la cour pour détourner les soupçons, parce que sa fierté lui interdisait de demander ma main tant qu'il serait pauvre et inconnu.
— Ah ! tu crois à la fierté, quand on aime! ricana Honorine sur un accent d'ironie qui fit frémir Denise el la traversa comme un coup de poignard. Pauvre niaise ! C'est moi qui ai suggéré cemensonge, cette explication, pour dévoyer ta jalousie que je voyais naître et qui nous menaçait. Nous étions d'accord. H me montrait toutes tes lettres. Veux-tu qui je te les. récite?
Et Honorine lui cita des passages ies lettres qu'elle avait surprises et lues jadis.
— Il me montrait aussi toutes les siennes, continua-t-cUe ; noue les écrivions ensemble ! C'est moi qui lui dictais les passages les plas tendres les plus passionnés; car, vois tu, — c'est vrai, ça ! — un homme ne sait pas m.entir au.ssi bien qu'une femme, jouer aussi bien qu'elle la passion qu'il ne ressent plus. Ah ! tu as cru qu*il t'aimait et qu'il avait de lu fierté! Tu as cru qu'il t'aimait et qu'il reculait devant votre mariage ! Tu as cru... Tiens, tu me fais pitié ! et ce serait grand dommage qu'un homme de cette valeur aimât une sotte de ton espèce, et qu'il se contentât de remphr ton cœur de poupée ?
La certitude grandis!-ait, devenait effroyable, dans l'esprit de
Denise.
Malgré son amour âbsola et sa candeur, elle é'tait femme, et la femme, quelquefois, avait souffert d'une façon vague, inavouée, en voyant, en effet, -Bertrand meltre quelque chose au-dessus de sa pas4on, songer encore au soin de son honneur et de sa digaité, alors qu'il n'aurait dû songer qu'à la posséder envers et contre tout.
Elle avait cru l'en aimer davanta.i;''o, et, tout à coup, sous le scalpel d'Honorine, clic! sentait que la blessure existait, saignait en dedans, démontrait la vérité de tout ce que sa rivale voulait lui faire croire.
Elle s'était laissée retomber sur un siège, le visage dans les mains.
Des sanglots qui no pouvaient sortir secouaient son corps délicat, soulevaient et déchiraient sa poitrine.
C'était un râle d'agonie.
Honorine haletante, épuisée elle aussi, la contemplait.
Elle craignit une crise nerveuse de sa sœur.
— Non! non! se dit- elle. Pas de crise. Elle en sortirait soulagée et plus calme. 11 ne le faut pas. Il faut qu'elle soit folle ! Pas de répit.
Alors, reprenant ses forces, elle s'avança vers sa jeune sœur^ lui toucha le bras du doigt, en lui disant :
— Eh bien, me crois-tu maintenant?
Sous cet attouchement, Deriise bondit comme sous une décharge électrique.
— Eh bien, non! dit-elle enfin d'une voix sourde. Non, non! car je suis à lui, car-il m'a prise, car je suis sa femme aujourd'hui, et ce serait trop horrible... Tu vois bien qu'il m'aime, puisque jo suis sa maîtresse î
Honorine l'enveloppa d'un regard infernal.
— Je le sais, fit M"' Bissy. Il fallait te rassurer... C'était con-
venu
Les yeux de Denise s'égaraient. Sa raison cédait sous cet effroyable écroulement d'infamies, qu'^îlle ne concevait même plus.
— Je connais tous les détails de la scène, poursuivit Honorine épouvantaljle. C'était il y a dix jours. Tu t'étais couchée. L'heure du rendez-vous passait. Tu es accourue au kiosque, en toilette do nuit. Il s'est j^té à tes pieds. Tu étais jalouse de moi. Il t'a raconté que j'étais, par lui, confidente et complice de vos amours... N'estce pas vrai ?
— Oui! murmura la malheureuse enfant.
— Ah ! il est bon comédien, lui aussi... Il fallait bien t'cmpêcher de nous surveiller, de park-r, do me dénoncera mon mari... Tu
as perdu même l'épingle qui relevait tes che^'eux... Il l'a ramassée après ton départ, etmo Ta donnée. La voilà!
Denise ne luttait plus. C'est à peine si elle comprenait les paroles qui frappaient, son oreille.
— Oh ! la mort! dit-elle^ sans savoir même qu'elle parlait haut; la mort n'est nen.
Un éclair diabolique traversa la prunelle d'Honorine.
— -Oui, fit-elle à son tour, tu as raison, la mort n'est rien. Aimer, être aimée, c'est tout. Et, après ce qui vient de se passer, une de nous deux est de trop ici. La mort! oui, plutôt que de perdre Bertrand. Quant à moi, j'y suis décidée, et lâche celle qui hésiterait! Je ne puis être à lui, puisque tu tiens notre secret, et que, pour te venger, demain, tu nous séparerais... Après tout, j"ai assez vécu, j'ai connu le paradis. Demain, on trouvera mon cadavre dans l'étang... Mais ma mort ne te rendra ni 1 honneur, nile bonheur, et je ne Téchangerais pas contre ta vie !
Denise Tinterrompit, insensée et sublime de douleur.
C'était plus qu'elle n'en pouvait supporter.
— Tais-toi, dit-elle d'une voix presque calme, et comme venue déjà d'un moncljQ lointain. Ce n'est pas à ceux qui sont heureux de mourir ; c'est à ceux qui souffrent et qui sont méprisés. Une de nous deux est de trop, en effet. C'est toi qu'il aime, vis ! L'existence me serait à charge, tu as raison. C'est fini, je sens déjà que je .suis morte... Si tu mourais, il te pleurerait... et j'en mourrais tout de même ! Ne crains rien! Je ne vous dénoncerai pas, je ne vous perdrai pas !... Pour qu'il me haïsse après, n'est-ce pas?... Je ne vivais que pour aimer, moi. J'avais, il y a une heure ou un siècle, je ne sais plus, une sœur que j'aimais, et te voilà I J'avais une mère et un père que j'aimais... Je n'ai plus de père, et je n'ose songer à ma mère ! J'avais un amant, à qui je m'étais donnée, confiante, fière de ma faute qui m'unissait à lui par des liens plus sacrés et plus indissolubles que les liens ordinaires... Où est-il à présent? Et vivre ainsi ! Allons donc !
Elle passa sa main pâle sur son front baigné d'une sueur froide, puis s'avança vers Honorine, qui ne la quittait pas du regard.
Un dernier éclair de colère s'alluma dans ses yeux de perven
cîie.
— Va-t'en ! lui dit-elle. Je te hais ! je te méprise ! je te maudis !
Va-t'en, tu me fais horreur!
Honorine hcsitivjt.
— Mais va donc, misérable ! Tu vois bien que je vais devenir
folle !
Et Denise, bondissant sur elle comme une tigrcsso, la chassa !