‹ L'étang des soeurs-grisesChapitre 26 sur 68 · LA DELIVRANCE · texte numérisé non relu

LA DELIVRANCE

Un quart d'heure après, la porte de cette petite pièce se rouvrait lentement, avec précaution, et une figure pâle, hideuse, apparaissait dans rentrebâilbment et jetait .un regard surutatcar dans la chambre.

Elle était vide.

Honorine s'élanga vers la pièce du fond.

Elle était vide également.

— Partie ! murmura-t-clle.

Elle redescendit doucement rescalicr, se dirigea, dans l'ombre, vers la chambre de Denise, colla son oreille à la serrure de la porte, écouta.

Silence complet.

— Il faut pourtant que je sache... pensa Mme Bissy.

Elle posa la main sur le bouton de la porte, le tourna. La porte céda. Elle entra. La pièce était obscure. Elle s'avança en chancelant, en retenant son souffle, vers le lit, le tâta... 11 n'était pas défait.

— Elle est sortie ! se dit-elle.

Elle revint sur ses pas, descendit au rez-de-chaussée par l'escalier de service, au bas duquel une sorte de petite poterne, dont on se servait rarement, ouvrait sur le parc. Elle en avait la clef, ayant l'habitude parfois, la nuit, quand ses sombres projets et ses déses-

poirs aiîîus chassaient le sommeil de sa couche sohtaire, d'aller prendre l'air seule, et à Tinsu de tous.

Une fdis dehors, sans hésiter et profitant de l'ombre répandue sur la lune par d'épais nuages, elle gagna les arbres et se glissa silencieusement, observant tout autour d'elle, vers l'étang, du côté du kiosque.

Tout le monde commençait à reposer au châj:eau. Toutes les lumières étaient éteintes.

Elle ne se doutait guère non plus que Bertrand et Richard erraient aux environs, les croyant tous deux couchés depuis longtemps.

Au bout de quelques instants, elle aperçut devant elle une forme blanche qui se traînait péniblement, d'un pas tantôi saccadé, tantôt ralenti, et s'appuyait au tronc dos ormes séculaires.

Elle tressaillit. Celait Denise dans sa toilette de bal , ayant encore sa couronne de bluets dans ses cheveux blonds.

— Ah! dit-elle. Elle va à iétang !

Et un sourire affreux releva ses lèvres minces.

Elle la suivit de loin.

Ni l'une ni l'autre ne faisaient de bruit. Mais on eût pu entendre,, peut-être, dans le silence majestueux de cette belle nuit d'automne, battre le cœur de ces deux femmes, toutes deux en toilette de plaisir ou de volupté, — dont la première marchait à la mort, poussée par le bras invisible de la seconde. -

Denise s'avançait avec elTort, et ce Calvaire parut durer un siècle à Honorine', redoutant sans cesse que quelque événement imprévu détournât ou empêchât la ré-solution de sa sœur.

Le lendemain, en se regardant dans sa glace, elle se trouva des cheveux blanchis pendant ce quart d'heure d'angoisse et de terreur.

Enfin, Denise arriva au pied du kiosque, à l'entrée du petit sentier ombreux qu'il fallait gravir.

Là, elle s'arrêta un instant. Elle était à bout de forces.

Cela ne dura pas. Elle réagit, gravit rapidement la pente, disparut aux yeux d'Honorine.

Celle-ci s'était arrêtée aussi, n'osant aller plus loin.

Elle- haletait, l'oreille tendue, attendant toujours le bruit fatal

d'il n corps tombant dans l'eau, qui devait lui annoncer sa victoire.

Elle perdit patience.

— Que fuit-elle donc ? se demandait M"'^ Bissy.

Elle gravit à son tour l'escalier, mais avec des précautions infinies.

Elle s'arrêta à l'entrée du kiosque, sur le côté, dans l'ombre, écarta les feuilles, plongea son reg-ard qui luisait comme celui des fauves.

Denise, à genoux, priait.

Elle avait les mains jointes, et ses bras blancs, faits pour les baisers, tendus vers la ciel Ol; se perdaient ses yeux voilés de larmes.

— Mon Dieu ! murmurait-elle, pardonnez-nioi ! Recevez-moi, donnez-moi du courage. Vous voyez Inen que je ne puis plus vivre... J'ai tout perdu, tout! Je suis plus seule au monde qu'aucun être ne l'a été. La haine, la trahison, la honte, voilà ce qui m'entoure ! Je suis déjà morte. Ce n'est pas la vie que j'abandonne lâchement, c'est la douleur inutile qui me rendrait folle !

Elle abaissai les yeux.

Elle était agenouillée devant ce b^nc, où elle avait tant rêvé de Bertrand, autel de son jeune amour, où elle s'était donnée à riiomme qui remplissait son cœur, devant ce banc où, chaque jour, elle déposait un bouquet que Bertrand trouvait là tout parfumé de tendresse, tout imprégné de baisers, — qu'il prenait, et * en échange duquel il en mettait un autre qu'elle cachait dans son sein, où il lui semblait que su pression était celle de deux lèvres aimées.

Le dernier bouquet de Bertrand était là.

Les préparatifs du bal l'avaient empêchée de l'aller chercher.

Elle le regarda, une larme mouilla sa paupière, puis elle le prit, l'attacha lenteme'nt, au rebord de son corset décolleté, au côté gauche, comme un bouquet de fiancée, se releva et s'approcha do la petite balustrade qui surplombait l'étang.

— - Comme il est noir ! dit-elle avec un frisson.

Elle arracha un ^olant de sa robe de mousseline, le tordit, en lit une corde, l'enroula autour de ses chevilles fines couvertes d'un

2i0 L'ETANG DES SŒURS-GRISifiS

bas de soie transparent, le lia de façon à serrer sa jupe et ses jambes, — car elle savait nager, — posa ses mains sur ses lèvres, pour envoyer un dernier baiser ou pour étouffer un cri suprême, et se précipita dans Tétang.

Au même instant, derrière elle, apparut la silhouette d'une femme qui se penchait au-dessus de Tabîme et regardait.

Tout à coup cette femme tressaillit et se rejeta violemment dans l'ombre.

Deux hcmmes venaient da déboucher de la lisière du bois, à trois cents mètres environ.

Honorine es reconnut.

— Bertrand ! s'écria-t-elle avec une sourde exclamation de terreur et de colère. Mais ils arrivent trop tard !

Elle se retourna du côté du jeune peintre, qui s'avançai: rapidement, ainsi que nous l'avons vu dans le premier chapitre, en tendant vers lui, son bras nu :

— jMaintenant, tu es à moi ! murmura-t-elle. Et elle disparut.

VIN DE LA PREMIÈRK PAKTIfl

2il

Il s'élança les bras tendus vers le convalo.soeat.

Page 1