‹ L'étang des soeurs-grisesChapitre 27 sur 68 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

LE DilOir ou HIA^I

ou l'on appiœnd ce que devient un sous-intendant marié

Un soir, au moment où il s'apprêtait à rentrer dans son petit 31»« Liv. 31

appartement du boulevard Pigallc, la concierge de la maison remit à Camille Richard une lettre sur la suscription de laquelle on avait écrit la mention : Très-pressée.

L'enveloppe portait le timbre de Paris, et le peintre n'en connaissait point récriture, qui lui parut tremblée.

Il brisa le cachet de cire noire, sans initiale, et courut à la signature : Jules Bissy, ex-sous-intendant militaire.

. Tiens! tiens! tiens! se dit-il. 11 est donc à Paris maintenant

La lettre ne contenait que quelques lignes.

Les voici :

« Monsieur,

« p.ien que nous ne nous soyons plus, rencontrés depuis des années, j'espère que vous ne m'avez pas tout à fait oublié.

« Je suis fort malade, et je désirerais- vous parler d'affaireg graves.

ft Je compte sur votre visite la plus prompte possible, connaissant l'obligeance et l'aménité de vôtre caractère, et je vous en remi^reie d'avance. »

Suivait l'adresse.

Camille Richard tira sa montre. Il n'était que deux heures. M. Bissy habitait Montmartre, presque dans le voisinage.

— Ma foi! J'y vais tout de suite, conclut-il en lui-même. Sa présence me rappellera de fort tristes souvenirs, que je voudrais oublier, mais tant pis! Il est malade, il veut me voir... Peut-être apprendrai-je par lui, ou par sa femme, après tout, des choses intéressantes.

Et Camille Richard se dirigea d'un pas rapide vers la ruelle isolée où l'ancien sous-intendant paraissait avoir fixé ses pénates.

M. Bissy habitait, en effet, à Montmartre, une maisonnette solitaire, entourée d'un assez vaste terrain clos de murs et transformé nouvellement en jardin, ainsi qu'il était facile de le voir à la pauvreté de la végétation et à 1? maigreur des buissons, qui n'avaient pas encore eu le temps de développer des pousses bien vigoureuses dans le sol étranger où on les avait transplantés depuis un an tout au plus.

C'est là ce qui frappa d'abord Camille, lorsqu'une vieille femme

revêcliL! lui eut ouvert la porte massive qui empêchait les passants de juter un coup d'œil curieux dans l'intérieur de cette petite propriété, .

Le terrain, traversé d'allées soigneusement sablées et ratissées, découpé de plates ])andes rcctilignes et semblables à des carrés d'"infanterie ou à des régiments en marche divisés par bataillons et compagnies, formait un parallélogramme assez régidier, dont ia maison occupait l'un des côtés, en face de la porte d'entrée.

Devant cette maison, exposé au soleil tiède de la fin du mois de mai, assis ou plutôt étendu sur une chaise longue, cnimaillottc d'une épaisse robe de chambre qui ne, pouvait parvenif à dissimuler son effrayante maigreur, le chef couvert d'une casquette de peau enfoncée bas sur le front, et qui ne laissait apercevoir que deux gros yeux plus saillants et plus éteints que jamais, le reste du visage perdu dans la broussaille jaune passé d'une barbe que le ciseau avait cessé de contenir et de régulariser, Camille découvint l'cx sous-intendant militaire, M. Jules Bissy, immobile et la lèvre pendante.

L'artiste s'arrêta, presque ému devant cette ruine complète d'un liomme qui, dans la plus belle époque de sa floj'aison, n'avait jamais été beau et n'avait jamais paru intelligent.

Après tout, une masure s'écroule aussi bien qu'un monument.

— Hum! se dit l'artiste. Je le crois, en effet, bien malade. Que diable peut-il avoir à me dire?

— Monsieur, cria la vieille femme revêche en le secouant par le bras, voilà un monsieur qui demande à vous parler. *

Le sous-intendant tressaillit et tourna ses yeux morts vers le nouveau venu.

Un sourire de satisfaction éclaira et ranima ses traits flétris.

— Ah, ah! fit-il, ^I. Richard!

— Moi-même.

— Vous avez reçu ma lettre?

— A l'instant, et vous voyez que j'accours.

— M.Tci, dit M. Bissy en lui tendant ses mains desséchées, merci ! Je vous aviiis bien jugé. Madama Antoine, apportez un siéîïe.

— Vous êtes donc souffrant ? demanda le peintre en l'examinant avec intérêt.

— Souffrant, oui; plus que souffrant... près de ma fln. C'est pour cela que j'ai voulu vous voir. Il y a dix-huit mois, quand je suis venu m'installer ici, j'avais espéré que les soins du jardinage, — car c'est moi qui ai transformé ce terrain à chiendent, — et la culture des fleurs me consoleraient ou me distrairaient. Mais rien n'y a fait !

— Est-ce qu'il vous sérail survenu quelque chagrin, quelque malheur ? interrogea Richard, surpris de son ton dolent.

. En ce moment la vieille femme apporta une chaise, sur laquelle il s'assit auprès du vieillard,

— Hélas ! murmura le sous-intendant, c'est justement là ce que je veux vous raconter.

La vieille femme s'éloigna précipitamment, comme pour fuir l'audition d'un récit trop souvent entendu.

Camille Richard, se rappelant tout à coup le cachet noir de la lettre, pensa que M. Bissy était devenu veuf, que sa femme, Honorine, était morte sans qu'il l'eût appris, n'ayant plus revu le couple depuis plus de deux ans.

— Est-ce que M™* Bissy ?... demanda-t-il en hésitant.

— Nous y sommes, interrompit le malade. Avez-vous vu ma femme ?

Camille ouvrit de grands yeux.

— Qui? Moi? fit-il.

— Savez- vous ce qu'elle est devenue?

— La tête déménage, se dit Richard avec effroi.

— Mais, cher monsieur, reprit-il tout haut, c'est à moi de vous demander de ses nouvelles.

— Eh bien, voilà deux ans qu'elle a disparu, qu'elle m'a quitté, et je ne l'ai plus revue !

— Comment! s'écria Richard au comble de la stupéfaction, M™* Bissy a disparu?

— Elle m'a quitté.

•— • El vous ne savez ce qu'elle est devenue ?

— Longtemps je l'ai ignoré.

— Voyons, mon cher monsieur, expliquez-vous plus clairement, cax^ce que vous m'apprenez là est si étrange...

— Etrange, oui, bien étrange, murmura le mari d'un air profondément tragique, qui eût fait rire son interlocuteur en toute autre circonstance.

Mais la pitié, pour le moment, devant ce demi-cadavre, ôtait à l'artiste la faculté de voir le ridicule.

— Enfin, vous savez sans doute à présent pourquoi elle vous a quitté et où elle est? poursuivit Camille, assez inquiet de la tournure de la conversation et craignant d'avoir affaire à un fou, ou tout au moins à un cerveau détraqué par les atteintes de l'âge et de la maladie.

M. Bissy baissa d'abord la tête et garda le silence.

Ses lèvres marmottaient, ses gros yeux allaient et venaient sous leurs paupières flasques. Il regardait parfois son visiteur avec une expression singulière, où l'embarras semblait dominer les autres sentiments.

Richard était sur des épines et regrettait presque ^'^'^re venu. Il ne connaissait pas assez le vieux soldat pour s'intéresser bien vivement à lui, et pensait, au fond de soi, qu'il aurait pu s'éviter ce spectacle aussi désagréable qu'inutilement affligeant quand il s'agit d'un étranger ou d'un indifférent.

— Cher monsieur, reprit tout à coup M. Bissy en le regardant •fixement, vous étiez l'ami de M. Bertrand; l'êtes-vous toujours?

— J'étais son meilleur ami, vous le savez bien, répondit Richard avec étonnement.

— Oui, oui ; mais, je le répète , l'êtes-vous toujours ?

— Certainement.

Camille poussa un demi-soupir.

— Moi, je n'ai jamais cessé de l'aimer. Seulement voici longtemps, bien longtemps, que je ne l'ai revu, et je n'ai plus de ses nouvelles qu'assez irrégulièrement.

M. Bissy s'agitait sur sa chaise longue.

— Monsieur, dit-il d'une voix émue, il ne faudrait pas tromper un vieillard... qui s'en va, et qui veut vous donner la plus grande marque de confiance...

— Mais, monsieur Bissy, ce n'est pas moi qui vous den.ande vos

confidences, et si vous vous défiez de moi, je préforerais ne pas entendre ce que tous croyez avoir à me dire. Richard se leva.

— Non ! non ! Restez, je vous en prie, restez... fit-le bonhomme d'une voix suppliante.

Richard se rassit.

— Ainsi, continua le vieillard, vous n'avez pas revu M. Bertrand depuis lonpftemps ?

— Depuis deux ans environ.

— Et vous ignorez où il se trouve?

— Je ne dis pas cela, mais pourquoi ces questions ?

— Parce que, monsieur, ma femme^ M"»* Bissy, Honorine enfin, m'a quitté pour rejoindre votre ami!

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