COMMENCEMENT DE LA PISTE
— Allons donc ! C'est impossible ! s'écria le peintre.
— Je l'ai dit d'abord comme vous, mais cela est. Je le sais, j'en .suis certain. Votre ami est à Rome.
— Sans doute.
— Eh Lien, ma femme y est aussi !
Maintenant Camille paraissait s'intéresser vivement à la conversation.
— Et vous pensez qu'ils y sont ensemble ?
— Oui, oui, ensemble! Pendant qu'ici je crève d'humiliation, de chagrin, de jalousie, dans la solitude.
Camille Richard se rapprocha du malade.
— Voyons, reprit-il d'une voix insinuante et sympathique, puisque vous avez commencé, puisque vous m'avez dit le plu.«5 pénible, raccntez-moi les choses par le menu, car je ne me doutais de rien, et je vous avoue que ma surprise est grande... bien que cela m'explique en partie le silence obstiné de mon ami et certaines autres choses que je ne comprenais pas très-bien.
— Quoi donc?
— Notamment le réveil, de son talent, la fécondité de son pinceau, qui a conquis aujourd'hui la première place. Je pensais quo le travail le consolait.
— : Et c'était ma femme, monsieur ! interrompit Jules Bissy avec un accent de colère sourde, mais implacable.
— C'est bien possible, se dit Richard à lui-même. C'est moins grand, mais comme c'est plus nature !
— Or, poursuivit le mari déçu, pendant longtemps, j'ai ignoré, comme je vous le disais, ce qu'elle était devenue. La dernière chose à laquelle j'eusse songé, c'est qu'elle aimait-votre ami... Quand je lai su enfin, quand j'ai appris qu'elle était à Rome, qu'elle y vivait avec lui, par lui, pour lui, le désespoir et l'inquiétude, joints à une vieille fièvre gagiiée en Afrique, et qui m'a repris, et qui me ronge, et qui me tue, m'avaient mis dans l'impossibilité physique de tirer vengeance des coupables... de la coupable plutôt, car c'est à elle que j'en veux, bien plus qu'à lui ! Mais, vous le voyez, je suis cloué là, plus faible et plus impuissant qu'un ealant. Comment pourrais-je tenir une cpée ou un pistolet?
— Et puis, croyez-moi, cher monsieur, c'est un moyen qui ne remédie à rien, et, quand une femme vous quitte, le mieux c'est de ne pas courir après elle. Les morceaux du boiiheur brisé et du ménage rompu ne sont bons à rien... qu'à couper les doigts comme les débris du verre. Mais vous venez de dire un mot qui m'a frappe! Pourquoi Bertrand est-il le dernier homme auquel voui auriez songé, quand M™* Bissy vous a al)andonné?
— Parce que j'ai la certitude qu'elle le haïssait !
— Bail !
— Oui, monsieur, la cer-ti-tu-de ! Elle l'avait longtemps poursuivi de sa haine, et c'est môme pour cela qu'elle m'a épousé!
.Richard tressaillit et dressa l'oreille.
— Vraiment!
• — Ce quo je vais vous dire, personne ne l'a jamais: su, et c'est pour c[ue vous le sachiez, vous, que je vous ai prié de venir.
— Je V )us écoute.
— Lorsque je demandai la main d'Honorine, reprit le vieillard
eu baissant îa voix, lorsque je lui fis connaître mes prétentions, savez-vous ce qu'elle me répondit?
— Nullement. Je n'en ai aucune idée, je vous assure.
— Eh bien, elle me répondit : — Monsieur, si vous m'aimez et si vous avez le cœur d'un galant homme, d'un homme d'honneur, comme je n'en doute pas, il faut que vous m'aidiez à punir un misérable qui m'a outragée...
Richard ouvrait de grands yeux.
— Oui, monsieur, un inisérable ! C'est de votre ami qu'il s'agissait. Alors, elle me conta une longue histoire de laquelle il ressortait que M.. Bertrand, abusant vilement de l'hospitalité qu'il avait reçue et de la confiance qu'on lui montrait, non-seulement lui avait fait la cour, — ce qui, après tout, était permis, — mais avait tenté de la prendre de force !
— C'est faux! c'est absurde! c'est impossible ! s'écria Richard en se levant avec violence. Bertrand est incapable d'une pareille infamie! C'est une calomnie! une ignoble calomnie!
— Calmez -vous et écoutez-moi jusqu'à la fin. Elle entra dans les plus grands détails. Je l'aimais... Je la crus ! Je la crois encore. Une jeune fille n'invente pas de semblables choses, et, d'ailleurs, dans quel but?
— Dans quel but ? dans quel but ? répéta Richard très-agité, mais essayant de se contenir. Eu effet, je ne le vois pas... Mais, si c'était vrai, elle l'eût dit à ses parents, non à un étranger.
— Un prétendant, un fiancé, n'est pas un étranger. Elle m'expliqua qu'elle ne voulait pas que la chose s'ébruitât, que, si elle en avait parlé à ses parents, on aurait chassé ce forcené de la maison; que cela aurait fait scandale, qu'elle aurait été compromise; qu'elle se fiait à mon honneur, à ma chevalerie, pour l'aider à punir un misérable...
iiichard frappait du pied et paraissait vivement surexcité.
— Ce sont ses expressions à elle, monsieur, reprit M. Bissy. Veuillez-douc me laisser parler et dire les choses telles qu'elles se passèrent.
— Vous avez raison. Continuez.
— Je continue. Elle m'interdit aussi de le provoquer, toujours pour éviter le scandale, car vous comprenez bien que mon premier
11 vit iiae sorte de fantôme vague qui disparaissait derrière un pan de mur.
mouvement... un vieux militaire comme moi!.. Enfin ! Je fis ce que tout le monde eût fait à ma place. Je lui jurai le secret, et je me mis à sa disposition. Votre ami postulait, à ce moment, la concession de certains travaux de peinture que Pempereur voulait faire faire dans un des châteaux de la liste civile...
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— Ou j^ oui, je lie rappelle ' Eh bien ?
— Eh bien, j'étais lié avec le secrétaire du ministre, ancien camarade de régiment à qui j'avais sauvé la vie en Afrique,, et que ses blessures avaient forcé de renoncer à la carrière militaire...
— ■ Ensuite?
— • Cet ami avait toute influence sur le ministre... ^
— Après?
— A Finstigation, je puis dire sous la dictée de M"® Duclerc, J'écrivis à cet ami, j'usai de tout mon pouvoir en faveur du concurrent de M. Bertrand, que je recommandai chaleureusement...
— Vous le connaissiez ?
— Pas du tout ! E t je finis par faire repousser M. Louis Bertrand .
— Mais c'est une infamie ! c'est odieux ! s'écria Camille, au comble de la surprise el de l'indignation.
— Honorine me fit faire davantage! poursuivit le vieux soldat, •dont l'œil, ordinairement sans expression, brillait, pour la première fois, d'une certaine mabce et s'aiguisait ée ruse, et qui j3ar;u.sitfidt -enchanté de la colère et de rindignation de son auditeur. Oui, cette f^mme, m-e fit fairo plus !
— Quoi donc?
• — Je aonnais l'un des priacipai'- dctionnaires de....
— Le joupnal ée*G... ?
— C'est cela même. Et, pa,r 1'^, je lis porter aux nues le concur- Tcnt de votre ami...
— Je me rappelle ces articles si perfides, interrompit PJchard, «t-qui firent tant de tort à Bertrand. Je me rappelle ses désespoirs, ses découragements, quand il vit s'écrouler ainsi tout son avenir... Ali î c'jest vous, c©ntijiua-t-il menaçant, oubliant presque, iians l'emportement de son amitié restée toujours très-réelle ot profonde, qu'il n'avait en face de lui qu'un moribond.
— Non, ce n'est pas moi, répondit M. Bissy. C'est elle ! c'est Honorine ! c'est ma femme I la maîtresse aujourd'hui de vôtre ami .'
Richard fît quelquei, pas avec agitation, puis revint vers son interlocuteur.
— En effet, reprit-il avec une expression de mépris peu dissimuiée, vous n'étiez que l'instrument.
— Que l'instrument, oui, monsieur. C'est elle qui dictait, qui
commandait, c'est elle qui m'obligea à partir pour Paris, où je veillai de près à l'exécution de ses ordres. C'est elle qui a ruiné, désespéré, pour des années, celui avec lequel elle vit aujourd'hui. C'est elle qui l'a poursuivi, frappe de sa haine !
— Est-ce bien vrai, ce que vouls me dites-là? Est-ce bien ainsi que les choses se sont passées ?
— Monsieur, je suis mourant, et je suis un soldat français. Sur mon honneur, je vous jure que c'est vrai !
Camille Richard réfléchit un moment.
Il était facile de voir l'effet extraordinaire que produisaient sur lui ces révélations,
— Monsieur Bissy, fît-il tout à coup, pourquoi m'apprenez-vous ces détails qui ne sont pas à votre honneur ?
— Parce que, si vous aimez M. Bertrand, il est bon que vous sachiez entre les mains de quelle femme il est tombé, et tout le mal qu'elle lui a fait. ti
— C'est une coquine! grommela Sichari L'ex-sous-intendant militaire sQurii; en entendant Tépithète.
— Oui, oui, une coquine, celle qui m'a trompé, abandonné, après m'avoir fait faire ce j'ai fait pour elle. Oui, une coquine, celle qui a pu aimer l'homme qu'elle haïssait et qui l'avait si uTavcment offensée. A moins qu'elle n'ait été attirée tout simplement par l'appât du luxe et de l'argent, car monsieur votre ami, à présent, gagne beaucoup d'argent. Il est célèbre, il est riche, trèsriche, infiniment plus riche que moi. Oui, oui, une coquine, vous l'avez dit, et qui, si demain, ses désirs de luxe assouvis, son ca^ price passait, pourrait encore faire bien du mal à votre ami. C'est une femme dangereuse, allez, fausse, perfide. Oh! j'ai appris à la connaître à mes dépens, et je plains, quel qu'il soit, ajouta-t-il jésuitiquement, celui qui l'aime ou l'aimera.
— C'est bien grave, bien autrement grave que vous ne le supposez, ce que vous me racontez là, monsieur Bissy, et j'entre* vois...
11 s'arrêta.
— Quoi donc? demanda le malade en se soulevant avec une curiosité avide sur sa chaise longue, à l'aide de ses mains sèches et amaigries qui tremblaient.
— Quoi? Est-ce que le suicide de M"'' Denise vous a jamais paru naturel et suffisamment expliqué, justifié, à voîis?
— Non. Pas trop!
— Et si Honorine, votre femme, je veux dire, vous avait menti, ce qui est certain, d'ailleurs, car je connais Bertrand, et il est incapable d'une pareille ignominie... Si M"'' Honorine, au lieu de le haïr, l'avait aimé de tout temps ?
— Que dites- vous là ?
— Est-ce que je sais, moi ! Il est bien positif que si elle a menti elle avait une raison, néanmoins, pour frapper Bertrand. Or, il se pourrait que ce fut son dédain et non ses poursuites qui l'eussent ulcérée... Ce ne peut même être autre chose, et. sauf vous, tout le monde l'eût deviné. Ce qu'il y a d'acquis, d'autre part, c'est que Bertrand aimait Denise, vous le savez comme moi... qui ne l'ai su après qu'elle se fut jetée dans l'étang?
— Sans doute.
-^ Eh bien, s'il aimait M"® Denise, il n'aimait pas l'autre. C'est clair.
— Mais vous savez bien qu'il l'avait trahie. Il paraît que c'était un coureur. Et c'est pour cela...
— Trahie ! Elle l'a dit, mais c'est faux !
— Ah ! dame ! je ne sais pas^ moi.
— Moi, je sais. Et...
-^Et?
— Rien. Merci, monsieur Bissy. Vous venez d'éveiller en moi bien des soupçons. Je ne vois pas cUir encore. Mais j'entrevois... Il y a un mystère dans toute cette horrible affaire, que je n'ai jamais compris. Ce que vous venez de me dire est bien étrange... Ce serait un monstre!
— Un monstre, ma femme!... Oui, un monstre! voilà le mot,
Richard ne l'écoutait plus.
Il avait pris son chapeau et s'éloignait à pas précipités, en homme qu'on a mis sur la piste d'une machination compliquée et qui a hâte de se retrouver en face de lui-même pour y penser à loisir."
— Bien! bien! grommela M. Bissy en le regardant s'éloigner
Je ne sais ce qu'il veut dire, mais il est exaspéré contre clic... Il sera sur ses talons. C'est lui qui me vengera d'elle tôt ou tard !
Et il retomba dans son morne abattement, après un dernier éclair de colère et de joie cruelle.