ENTRE LA VIE ET LA MORT
Bertrand, ainsi qu'on vient de le constater, n'était pas mort du suicide de Denise.
En lisant la lettre de la jeune fille, en apiA-ensint la résolution désespérée qu'elle avait accomplie dans la nuit, presque sous ses yeux, sans qu'il s'en doutât, en voyant qu'elle l'accusait d'une affreuse trahison, on se rappelle qu'il était tombé foudroyé;, que son ami Richard l'avait transporté dans sa chambre avec l'aide d'Honorine, et que celle-ci avait détruit la lettre de sa sœur, après en avoir fait prendre connaissance à son compagnon.
Comment cette lettre s'était-elle trouvée dans le nouvel appartement de Louis Bertrand? Denise n'avait pu l'y porter, puisqu'elle ignorait le déménagement opéré quelques heures auparavant. Mais un domestique, au matin, de très-bonne heure, étant entré dans la pièce où s'était accompli le premier acte( du drattiô, **• l'â^plio»tion entre les deux sœurs, — avait aperçu, sâr U |^er^%|ilâi(i|, «çktN lettre fermée et portant la mention :
^ Monsieur Louis Bertrand.
Honorine, dans son trouble, ne l'avait point découverte, lorsqu'elle avait pénétré de nouveau chez le peintre, pour savoir si Denise mettait à exécution son sinistre projet.
Le domestique prit tout naturellement cette lettre et la remit au domicile réel du jeune homme, qui devait ainsi la trouver en rentrant chez lui pourréparer les désordres qu'une nuit de promenade à travers bois avait apportés à sa toilette. 6»
Lorsque le médecin arriva près de l'artiste encore sans connais-
sance, il jugea son élat des plus graves et désespéra d'abord de sa vie ou, tout au moins, do sa raison, si la força de la jeunesse Itsauvait physiquement de la crise terrible qu'il subissait.
En effet, Bertrand ne revint à lui que pour tomber dans un délire furieux qui dura près de trois semaines.
On dut l'attacher dans son lit et le garder à vue. Il poussait des hurlements sauvages, répétait le nom de Denise sans interruption, disant :
— Elle est à moi ! Elle est ma femme ! C'est moi qui l'assassine !
Puis, s'il s'arrêtait un instant, c'était pour faire les gestes d'un homme qui se jette à l'eau et plonge à la recherche d'un corps.
Camille Richard, au désespoir de lui voir révéler ainsi le secret de ses amours et Gonûrmiejî les soupçons d'Honorine sur une séduction complète de Denise, ne put empêcher que tout le cliâteau ne connût bientôt l'affaire dans ses principaux détails, encore enjolivés par l'imagination de ceux qui apprenaient ainsi la première nouvelle d'une intrigue jusqu'alors si bien cachée, et que les commentaires les plus odieux, les plus infamants pour l'honneur et la loyauté de son ami, ne fussent la conséquence de cette révélation.
Douze heures ne s'étaient, pas écoulées que M""* Duclero savait que sa fille bien-aimée avait été la maîtresse du peintre, et ne s'était suicidée que par suite d'un chagrin d'amour,, de quelque abandon brutal.
Dans de semblables conditions, couvert des malédictions de toute une famille en deuil, il fallut que Bertrand quittât le château, au risque d'en mourir. 11 ne pouvait rester une minute de plus sous ce toit où il avait apporté la honte et la mort.
On le transporta d'abord au village le plus voisin, et c'est là que, sur un lit d'auberge, il passa les premières semaines de sa maladie.
A force de saignées et de soins, car Camille Richard ne quitta pas une seconde son chevet, ne voulant ni le condamner, ni le juger, sans l'avoir entendu; grâce softout à l'a vigueur de son tempérament, Bertrand finit par vaincre le mal, et le médecin crut pouvoir enfin répondre de sa vie.
La iievre cérébrale avait cédé. L'exaltation était tombée. Mais il'
lui avait succédé une prostration complète dont rien ne pouvait le sortir. Immobile, les yeux fermés, il gardait le silence, et semblait ne rien voir, ne rien comprendre de ce qui se' passait autour de lui.
Souvent des larmes coulaient le long de ses joues, et ce signe était le seul auquel on pût constater que toute sensibilité n'était pas éteinte en lui.
Il n'était j^jas seul à pleurer.
Le lendemain du jour où on l'avait installé à l'unique auberge du village, une femme voilée, à la tombée de la nuit, était arrivée et avait demandé à parler à la maîtresse de l'auberge, jeune paysanne restée veuve après deux ans de mariage, et très-attacJiée à la famille Duclerc qui Pavait aidée à maintenir son établissement CiM lui donnant, dans les premiers temps de son veuvage, les secours et fonds nécessaires pour faire face à des, charges trèslourdes.
Cette excellente créature, fort reconnaissante, — cela .se voit quelquefois, — se serait mise au feu pour la famille Duclerc en général, et pour chacun de ses membres en particulier.
— Ma bonne S?donie,'dit la femme voilée en soulevant son voile, c'est moi, Honorine. Je voudrais vous parler sans témoins.
— Ah ! chère demoisellj du bon iJieu ! s'écria Sidonie, pour qui M""^ Bissy était toujours M"^ Duclerc, comment, vous voilà ici, à cette heure, et par ce temps ! Vous êtes venue en voiture, au moins?
— Non. Mais chut! Je ne veux pas qu'on sache ma présence d.uis votre maison.
— Bien, bien! Entrez ici.
Elle la fit passer dans sa chambre à coucher , dont elle referma soigneusement la porte.
— Qu'y a-t-il pour votre service?
— On a apporté un malade, hier... un jeune homme..,
— Oui, le peintre. Ah! il est dans un triste éiat! Mais on dit des abominations sur son compte. C'est lui qui a /ait péhr ivi''« Dcnis^', votre sœan% parait-il.
Sidonie essuya une larme.
— Ah! le bandit! le scélérat! Voulez-vous que je le sliasse, lui et son ami?
— H^on l non I
— Le pauvre jeune homme fait pitié tout de même^ malgré son c^-ime, continua la bonne femme, soulagée de voir qu'on n'exigeait pas de son dévouement un acte d'inhumanité qu'elle eût accompli sans hésitation, mais non pas sans trouble et sans un peu de remords, «
— Je viens, au contraire, vous demander, ma chère Sidonio, trois choses auxquelles je tiens beaucoup.
— Mille, si vous voulez, chère demoiselle. Quelqu'un qui porte le nom de Duclerc ne demandera jamais rien à Sidonie Bonneau qu'elle ne lui accorde, si faire se peut.
— La première, c'est d'avoir les plus grands soins de ce malheureux... moins coupable qu'on ne croit.
-~ Il sera soigné comme s'il était mon fils.
— La seconde de me réserver, près de la chambre où il est, une chambre vide, où je puisse entrer et rester autant quïl me plaira, sans être dérangée, vue, ni entendue.
— Il y a justement une pièce qui touche à la sienne. Une simple cloison les sépare. On ne l'habite point, et j'en ai fait une resserre.
— Très bien ! La troisième, c'est de me jurer que vous ne direz à âme qui vive que je suis venue, et que je viens, et que personne ne saura la conversation que nous avons eue ensemble.
Sidonie, bien que profondément étonnée, eut l'admirable discrétion de cacher son étonnement.
— Il î^era fait comme vous désirez, mademoiselle, dit-elle simplement. Je n'ai rien à vous refuser.
A partir de ce jour, Honorine vint passer de longues heures, parfois même des nuits entières dans la petite pièce v^^ii confinait à celle où Bertrand délirait.
Elle venait en suivant des sentiers détournés, se faufilait dans la maison par une porte de derrière dont on lui avait confié une double clef, repartait avant le jour, ne craignant guère d'être surprise au milieu du trouble apporté au château. par de nouveaux événements que nous connaîtrons plus tard.
Ad. eu ! M. Bertrand. Vous ne me vei rez plus.*
Là, seule au milieu de Tobscurité, l'oreille collée à la cloison, elle écoutait, et, quand l'homme qu'elle aimait paraissait souiTrir davantage, des sanglots déchiraient sa poitrine, elle enfonçait ses ongles dans le mur, elle tombait à genoux, et murmurait : 33"' Llv. 32
— Pardon, Bertrand, pardon de te faire tant de mal! Oli! mon Dieu! Sauvez-le, sauvez-le î
Un jour, le médecin déclara, sur la demande de Camille, que le malade pouvait supporter son transport à Paris.
Ptichard avait liate de quitter le pays, il s'y sentait, ainsi que son. ami, l'objet de Tanimadversion générale. Il craignait qu'en reprenant ses esprits, Bertrand ne retrouvât, sous ses yeux, dos objets, un paysage, qui lui rappelleraient trop vivement le souvenir de Denise.
Il avait peur qu'il ne voulût retourner au ciiâteau du Roveray. et il savait, parce qui s"y passait, bien que lui-même n'y eût pas remis ks pieds, que Bertrand ne pourrait-en rapporter que de nouvelles et plus cruelles blessures.
Profitant donc de la permission du médecin et de Tétat de prostraticn'du malade qui continuait à rester inerte et .silencieux, absolument étranger aux actes de la vie extérieure, il résolut de le faire transporter au chemin de fer, à quelque distance dn village.
Au moment où il montait dans la voiture qui emportait Bertrand, étendu sur un matelas et les paupières fermées, il leva les yeux vers l'auberge, et aperçut un visage de femme, pâle, penchée à une fenêtre, à demi cachée par une persienne légèrement entr'ouverte.
Ce ne fut qu'uae apparition. La femme se retira précipitamment en voyant qu'on regardait de son côté.
Pourtant Camille tressaillit. Il avait cm reconnaître. .
— Quelle est cette personne qui était là à cette fenêtre? demanda-t-il à Sidonie sur le pas de sa porte.
— Une femme, là? répéta-t-ellc embarrassée. Ah! je. sais .. nne nièce à moi...
La voiture s'ébranlait pour partii. Richard dut monter, sans écouter la suite de la réponse.
— Voilà qui est singulier... pensait-il. J'aurais juré que c'était M™* Bissy... Mais c'est impossible !
Il resta préoccupé quelques minutes, puis d'autres idées chassèrent cette impression fugitive qu'il devait retrouver pliis tard.
ou BEIîTRAND PARLE PEU ET OU GAMILLK U !r,;! A S'. 1) riK TAJT.
Lorsqu'il fut installé dans son appartement, à Paris, Louis Bertrand, au bout de quelques jours, parut rentrer peu à peu en possession de lui-môme.
On eût dit que la faculté de percevoir revenait à ce cerveau si violemment ébranlé, et que la raison voulait reprendre ses droits et diriger de nouveau les actes du corps qui l'avait précédé dans le retour à la vie.
Un matin, en venant voir son ami, Camille Richard le trouva assis sur son séant, les yeux grands ouverts et le visage animé par la flamme intérieure de la pensée consciente, qu'on aurait pu croire depuis des semaines éteinte en lui.
A cette vue, Richard ne put retenir un cri de joie et s'élança vers le convalescent les bras tendus.
— Sauvé! s'écria-t-il. Sauvé !
Bertrand le regarda d'aijord avec un peu d'étonnement, puis un sourire passa sur ses lèvres décolorées et marqua plus profond le creux des joues amaigries.
— Mon ami, mon pauvre ami, que je suis heureux de te revoir! dit-il d'une voix encore un peu sourde et comme déshabituée de la parole.
— Et moi, donc ! murmura Camille prêt à sangloter de joie. Ah ! j'ai bien cru te perdre!
— Oui, en effet, j'ai été malade, très-malade, car je me sens bien faible... Ma maladie a été longue?
— Plus de deux mois.
Bertrand tressaillit. Son regard inquiet se dirigea vers la fenêtre; U y vit la lumière grise de Thivcr, rayée do flocons do neigf *ourbillonnant en silence sous l'âpre haleine du vent du Nord.
— Dans quel mois sommes-nous? demanda-t-il d'uno voix singulièrement agitée.
— En janvier.
— En janvier ! répéta-t-il.
La sueur mouilla son front sous J'eiîort de la mémoire qui cherchait à se ressaisir.
— Mais, alors, balbutia-t-il, c'est en automne, en novembre, que je suis tombé malade !
— Sans doute, répondit Richard en le regardant .avec inquiétude. • — J'étais donc au Roveray !
Il devint livide,
— Ali ! oui, je me rappelle... Denise... Denise ! Et il retomba en arrière, sans connaissance.
La rechute fut terrible.
Le délire était revenu, et, pour cette fois, Camille Richard désespéra absolument de la vie du peintre.
Cependant la jeunesse reprit encore le dessus. Le délire diminua, la raison revint jjIus vite que lors de la première crise. Mais le malade était complètement épuisé.
Aux approches du printemps, la convalescence recommença. Avec les premiers rayons tièdes du soleil d'avril, le malade parut recouvrer des forces. Il put se lever, essayer quelques pas dans sa chambre, puis passer des journées entières dans son fauteuil.
Le calme semblait rétabli dans son esprit, soit que le plus gros de la douleur se fût usé dans la lutte contre la mort, soit que Tépuisement physique ne permît plus de rien ressentir avec violence.
Le jour vilit enfin où il sembla en • état de reprendre le train habituel de sa vie.
Il mania ses pinceaux, regarda ses ébauches, ses études, ses toiles commencées.
Mais pas un mot faisant allusion au passé n'était sorti de ses lèvres, et Camille Richard, sur les épines, se demandait si son ami avait réellement oublié, et si le jour où le souvenir lui reviendrait, il ne subirait pas une troisième crise, celle-là mortelle î
Le médecin avait déclaré que, sous aucun prétexte, il ne fallait prononcer devant lui le nom de Denise, ni faire allusion aux événements qui avaient causé sa maladie. Aussi, Richard n'osant l'interroger ni tâter le terrain, tremblait-il à Tidée du moment où Bertrand voudrait le questionner, ce qui lui paraissait iné\ itable un jour ou l'autre.
On était ainsi arrivé à la fin do mai. Six mois s'étaient écoulés.
— Ami, dit Bertrand à Richard par une belle et chaude soirée, je te prie de m'écouter sans m'interrompre, et de ne répondre strictement qu'aux questions positives que je t'adresserai.
Camille eut la chair de poule.
— Nous y voilà ! pensa-t-il.
— Je n'ai rien oublié, poursuivit l'artiste. Seulement, il est des noms que j'ai peur d'entendre résonner à mes oreilles, bien qu'ils me lirûlent incessamment les lèvres, des événements sur lesquels je ne pourrais supporter le contact brutal de la parole, bien que mon esprit se les retrace avec une horrible réalité. Aujourd'hui, cependant, il faut que je fasse cet effort... Je tiens à ton estime, plus qu'à toute autre chose ou monde... Tu n'oses m'interroger, et j'ai des explications à te donner.
— Mais non, c'est inutile ! s'écria Camille très-inquiet. Je suis ton ami, je n'ai jamais douté de toi, ainsi...
— Merci ! fît Bertrand en lui serrant les mains. Si je pouvais être consolé, cette amitié si noble, si rare, me consolerait. Mais je te dois avant départir... une explication , si courte qu'elle soit.
— Avant de partir ? répéta Richard.
— Oui, j'ai besoin de mouvement et de distraction, d'un voyage quelconque, d'un long voyage... J'ai besoin .devoir des objets nouveaux...
— Je voulais aussi te le conseiller, répondit Richard, et je ne savais comment entamer la question.
Bertrand garda une minute le silence, puis reprit d'une voix calme qui étonna son interlocuteur :
— Tu assu, en apprenant son suicide... que j'aimais... Denise ! Tu as pu m'en vouloir de t'avoir caché cette passion. Pardonne-le moi. Ce secret n'était pas seulement le mien... il était aussi le sien... D'autre part, j'ai lutté longtemps contre cette passion que je savais impossible. Ma pauvreté et ma fierté me l'interdisaient... Je m'éloignai avec l'intention de conquérir le nom et l'argent qui pouvaient seuls me permettre de demander et d'obtenir honorablement sa main. Un instant, je crus réussir, toucher au but. Puis tout s'écroula. Uu concurrent plus heureux obtint le travail quo la ministre des beaux-arts m'avait promis.
— Oui, je sais.
— .TV'tais au desespoir. Je revins au Roveray... J'aimais... plus quo jamais ! Plus que jamais j'étais aimé!
Sa voix se trempa de larmes.
— C'était une sainte, vois-tu !,.. Je Pavais toujours respectée. Je l'aurais toujours respectée... et, cependant, faible, lâche, dominé par ma passion, entraîné par les sens, dans une circonstance dont il serait trop long et dont je n'aurais pas le courage c^e t'expliquer les causes et l'origine... nous succombâmes tous les deux !
Richard fit un léger mouvement.
— M™* Bissy ne s'était pas trompée, — pensait-il— et son délire, à lui, ne mentait pas !
Bertrand vit le mouvement.
— Tu ne me condamneras jamais plus que je ne me suis condamné, que je ne me condamne moi-même, dit-il avec amertume. Mais je te jure qu'il n'y eût chez moi, à cet instant, que l'emportement d'un amour qui était devenu toute ma vie , et pas un seul calcul honteux, misérable !
— Eh ! parbleu ! je le sais bien, interrompit vivement Camille. Ne te défends pas, car je ne t'accuse pas.
— Moi, je m'accuse ! Mais passons. La faute commise, je souffris beaucoup. Je ne pouvais plus hésiter, reculer. Il fallait vaincre ma fierté, il fallait, pauvre et inconnu toujours , obtenir sa main... Tu comprends, d'ailleurs, pourquoi, à ce moment, je ne te fis point do confidence. J'étais trop coupable, et c'eût été souiller sa pureté, à elle, la pauvre martyre!
Bertrand s'arrêta. Des sanglots montaient à sa gorge. Il y eut un long silence.
Camille laissait pleurer son ami, jugeant avec raison que des larmes le soulageaient.
Enfin l'artiste reprit un peu d'empire sur lui-même.
— Dix jours après, poursuivit-il d'une voix haletante... elle se jetait dans l'étang !j
Camille ouvrit la bouche pour parler...
— Tais-loi, fit vivement Bertrand. Pas un mot, je t'en prie, à ce sujet. Je ne pourrais le supporter... Qu'est devenue la lettre par laquelle. . , elle m'annonçait sa résolution ?
— Je Tai brûléo, répondit Richard, trouvant inuLilcj do faire intervenir JI"'^ Bissy, et de dire à Bertrand qu'un tiers, un étranger, en avait connai-ssance.
— Oui, je comprends... murmura le malheureux amant de Denise. Cette lettre, donl y^ me rappelle mal les termes... m'accusait... et tu as voulu détruire cette preuve... Eh bien, Camille Richard, sur mon honneur, sur mon amour pour Denise, je te jure que l'accusation était fausse, que je ne l'avais point trahie, que je l'aimais de toutes les forces de mon être !
— Je te crois ! Mais, alors, comment a-t-elle pu?...
— Ne m'interroge pas à cet égard. J'étais innocent. Je ne nuis to dire autre chose. Mais j'avais été imprudent... croyant bien faire... Maintenant j'expie !
— Vovons, Bertrand, puisque tu as eu le courage de parler, tu auras celui d'entendre!...
— Non, non ! Tais-toi ! Je ne sais, je ne veux savoir qu'une chose : elle est morte, mais elle vit, là, tout entière ! — Il mit la main sur son cœur. — Sa famille m'accuse, le monde m'accuse, tous me croient coupable, peu m'importe! Je ne tiens plus qu'à ton estime. Tu sais que je l'aimais, que je n"aimais qu'elle. Elle est morte pour moi, comme je serais mort pour elle plutôt que de la tromper. Elle me l'avait dit : « Toi, ou la mort! Un autre, jamais! »
Je souffre horriblement, mais elle restera la pure lumière de mon existence, l'idéal qu'on admire et qu'on adore. C'est ma seule richesse, désormais ! Je la garde et j'en vis... Maintenant, je t'en conjure, plus un mot sur ce sujet. C'est un dernier service d'ami que je te demande et que tu no me refuseras pas. Plus tard, dans longtemps, dans bien longtemps, peut-être, pourrai-je parler d'elle, en entendre parler... Mais pas aujourd'hui, pas à présent!
Richard le regardait avec une indécision pleine d'angoisse. On. voyait qu'une lutte sérieuse l'agitait intérieurement, qu'il brûlait de parler et qu'il ne savait à quoi se résoudre.
Enlin il secoua la tête.
— Non, pensa-t-il, je me tairai. Il a raison, cela vaut mieux. Ce que j'aurais à lui apprendre serait pire pour lui et pour tout le monde. 11 sera toujours temps plus tard, quand la plaie sera mieux
cicatrisée. Un pareil amour ne se traite pas comme les amours vulgaires. Le coup est porté, il y a résisté, voilà l'important.
— Où comptes-tu aller? demanda Richard.
— En Italie et en Grèce.
— Veux-tu que je t'accompagne?
— Non, ami. Je t'ai vu près d'elle! J'ai besoin de solitude. Croismoi, je sais ce qu'il me faut.
— Où prendras-tu l'argent de ce voyage ?
— Tu me le prêteras.
— Voilà une bonne parole, Louis ! s'écria l'excellent Richard en l'embrassant. C'est la première fois que tu la dis, et que je sens que tu m'aimes autant que je t'aime ! ^
Huit jours après, Bertrand partait seul pour l'Italie.