L INVISIBLE
Après avoir parcouru l'Italie du Nord, — Turin, Gênes, Milan, Brescia, Vérone, Venise, — puis gagné le centre, Bologne et Florence, sans y trouver beaucoup de consolation, Louis Bertrand, comme ces malades qui s'imaginent souffrir moins en se déplaçant, se rendit à Rome.
Là, il se plut davantage, — non que la ville soit belle ou agréable ! — La Rome moderne est étroite, sombre, malpropre, et la vie y est d'une mesquinerie et d'une maussaderie insupportables, ainsi que partout en Italie, d'ailleurs, où, en dehors du ciel et de la lumière et des monuments du passé, rien ne peut satisfaire les r.ritures actives bientôt ensevelies sous une couche uniforme d'ennui. ^
11 n'y a d'exception que pour Naples.
Mais Rome est la ville des ruines. Tout y parle de grandeur étemte. C'est un vaste tombeau, la nécropole d'un peuple immense, et, quand on a passé la barrière où veillent les Romains modernes.
Tout est bien qui fmit bien, dit Richard en lui serrant la main.
on les oublie, comme on oublie la vulgarité et la rapacité du concierge qui vous ouvre la porte d'un musée sublime.
Ace cœur endolori, à cet homme en deuil de son premier et unique amour, ce cimetière grandiose devait plaire. Cette mélancolie de la mort le calmait; le spectacle de cet écroulement des
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siècles réduisait son propre écroulement à de plus justes proportions.
11 loua une chambre relativement confortable, place Mada?n«T, près de la place Navone, non loin de la place Coloniia. et du Corso, assez près du Capitole et du Forum pour y aller, quand il le voulait, sans peine et sans fatigue; assez loin du Tibre pour ne point voir ses Ilots jaunes et bourbeux, qui traversent la ville comme un égout mal entretenu à ciel ouvert.
Alors, sans puidc, sans cicérone, il se livra à ces courses effrénées de Fétranirer dans Rome, où chaque pas vous réserve une surprise, où chaque tournant de rue vous mène à quelque drame des âges antérieurs, où les pierres sont des personnages, où la boue qui se colle à la semelle des chaussures est historique et vous parle des temps accomplis.
Un soir, par un éblouissant clair de lune, le lendemain de son installation, il s'égara dans les rues, aperçut un vaste escalier qui montait, et, sur la colline où il aboutissait, un vieux monument d'aspect moyen âge.
11 gravit l'escalier et se trouva sur le Capitole sans s'en être douté.
11 l'3 traversa, prit une pente à gauche du vieil édifice où sit^'-c aujourd'hui la municipalité romaine, et vit tout à coup à ses pieds le Forum éclairé par la lumière blanche d'une nuit admirable, dans le pays où les nuits sont peut-être le plus admirables.
D'une vaste plaine émergeaient de toutes parts des colonnes brisées, des cadavres de palais, des squelettes de temples, des arcs de triomphe blessés par les siècles, enfouis jusqu'à la ceinture, comme autant de Lazares soulevant la pierre de leurs tombeaux et sortant du som.meil éternel.
Il s'arrêta profondément ému.
C'est ainsi qu'il faut voir le Forum, à l'improviste, à cette heure mystérieuse, sous cette lueur d'argent.
Pour en sentir la commotion profonde, point n'est besoin de savoir l'histoire, d'avoir fait ses classes, d'être bachelier ès-lettres. •La science classique viendra plus tard. Le plus ignorant aura des larmes aux yeux et s'arrêtera, envahi par cette poésie et cette tris-
tessé qui se dégagent des choses mortes, marquées au cachet des grandeurs disparues.
I) pouvait être minuit. La cité dormait. Le mouvement de la vie contemporaine n'apportait pas ses notes criardes, et la présence de l'hommo moderne ne jetait pas dans le tableau ses couleurs en dehors de la gamme.
Bertrand continua de marcher devant lui, sans s'arrêter à rien, fuyant le détail pour se griser de l'ensemble, s'avançant seul, c'ionné par moments du bruit de son pas, oubliant de se demander si c'était un écho ou im autre pas que le sien, dont la sonorité affaiblie, et pour ainsi dire craintive, rasait le sol derrière lui.
11 allait, il allait toujours.
il se trouva sur une grande voie poussiéreuse. A droite se déluchait une masse noire et feuillue, Tancien repaire des Césars. A gauche, des édifices, temples païens ou églises catholiques, Tun cL l'autre à la fois, les anciens temples étant devenus de vieilles éghscs. puis des arceaux élevés dont les voûtes hardies jetaient une ombre qui lui dissimulait le caractère des ruines.
Enlin il entrevit quelque chose do plus grand, de prodigieux, le Golysée !
Il s'arrêta brusquement, si brusquement, qu'il distingua, sur la poussière, la forme indécise d'une autre ombre que la sienne.
Il se retourna et vit, non pas quelqu'un, mais une sorte de fantôme vauue, assez loin, qui disparaissait derrière un pan de mur à demi écroulé.
— Quelque voyageur, quelque poète, quelque mendiant, pensa-t-il, et il ne s'en occupa point.
Le jour le surprit au mili.eu de sa contemplation et do sa rêverie.
Il était las,
il retourna chez lui, la gorge prise par les mauvaises odeurs des rues qui se peuplaient, l'œil indigné de toutes les guenilles pendues aux fenêtres, comme les oriflammes de la misère triomphale et de la saleté sans vergogne.
11 chercha d'autres chemins pour ne pas perdre la grande impreHsion ([u'il venait de recevoir.
En rentrant dans sa chambre, il éprouva une douce surprise.
(y'ctte chambre si banale sentait bon ! Des parfums connus arrivaient à lui, rappelant la France, et ses joies et ses espérances.
C'était un énorme bouquet, héliotrope et chèvrefeuille, ses fleurs préférées, qui se trouvaient là, sur la table, fraîchement cueillies, et comme humides encore de la rosée du matin.
Il s'en approcha, et l'aspira avec une volupté profonde.
Depuis qu'il avait mis le pied en Italie, il était privé de fleurs. Les Italiens, sauf en quelques provinces, en ont l'horreur, comme des oiseaux, comme de la lumière, comme de la campagne, comme de tout ce qui est nature et vivant.
Il ne se demanda pas d'où venaient ces fleurs. Il en jouit. Puis, la fatigue l'épuisait. Il se coucha et dormit.
A son réveil, son premier regard fut pour ses fleurs.
Pendant plusieurs semaines, chaque jour, à son retour, il trouva un bouquet frais, à travers lequel il lui semblait percevoir aussi comme un autre parfum, vague, indéfinissable, qui lui montait au cerveau et redescendait au cœur.
.11 n'eût su dire ce que c'était, mais il lui semblait qu'il n'était pas seul dans sa chambre, qu'elle n'avait plus cette banalité affadissante et glaciale de la chambre garnie.
Il y régnait une propreté, un goût, ce je ne sais quoi qu'on ne trouve que chez soi, qui révèle la main d'une femme.
Cela l'étonnait, ayant pu constater, depuis son arrivée en Italie, que l'Italie ne brille ni par la propreté, ni par le goût -t le soin des choses de l'intérieur, — loin de là !
Etait-ce sa propriétaire qui veillait de la sorte à son bien-être, avec ces attentions touchantes et cette coquetterie ?
C'était une vieille matrone romaine, envahie par la graisse à ne pouvoir bouger, veuve, mère d'une douzaine de filles, dont six déjà grandes, et qui vivait en sous-louant toutes les pièces habitables de son appartement. Elle se contentait, suivant les us du pays, d'une cuisine enfumée et d'un cabinet noir pour elle et sa progéniture, v
Les six grandes filles ne faisaient œuvre de leurs doigts. Les six autres, moins grandes, ne les employaient qu'à les fourrer dans leur nez. Les aînées ne sortaient point, ne s'habillaient jamais. Décoiffées à l'année, couvertes de peignoirs déchirés et malpropres
ou de camisoles en lambeaux, elles tramaient sur tous les sièges de la maison. Il ne se souvenait pas de leur avoir vu une aiguille ou un livre entre les mains.
Il était invraisemblable 'aucune d'elles fût capable de tenir ainsi et d'orner sa chambre en eût même l'idée.
Cependant, il le crut pour quelques moments.
Il avait interrogé la respectable matrone à qui devait le jour cette tribu de filles bonnes à rien, non peignées et peu débarbouillées, et elle avait répondu :
— C'est la Signorina.
Comme il savait peu d'italien, et que cette descendante de la mère des Gracques paraissait ne pas le comprendre, ou ne pas vouloir lui répondre davantage, il dut se contenter de cette explication, qui n'expliquait rien, et se figura qu'une des six Signorina aptes au mariage avait le goût des fleurs et de la propreté, et qu'elle s'en cachait pour ne point affliger sa famille.
Cependant il commençait à être inquiet, préoccupé.
Depuis le suicide de Denise, depuis sa maladie, il n'avait touché ni un crayon, ni un pinceau.
Quelle fut sa surprise, un soir, en rentrant, de trouver, près des fleurs, de ces fleurs qu'il aimait entre toutes, un attirail complet de peintre, crayons, papier à dessiner, sa boite de couleurs, ses pinceaux, sa palette, son chevalet couvert d'une toile blanche, qui semblait lui dire ;
— Allons, courage ! Je t'attends !
La vue de ces instruments de son art lui causa une joie profonde, intense, éveilla brusquement en lui un besoin désordonné de travailler.
Mettez un verre de vin pur devant un ivrogne, condamné pendant des mois à ne boire que de l'eavi claire;, et duvinoz ce qu'il ressentira, ce qu'il éprouvera î
Avant de se demander d'où cela venait, il saisit ses crayons, mania les pinceaux, s'assit devant le chevalet.
Son oisiveté commençait à lui peser, et, pourtant, de longtemps encore, il n'en fût pas sorti.
Nous posons toujours un peu vis-à-vis de nous-mêmes
II n'eût pas voulu avouer que son deuil le fatiguait, que la vie implorait de rentrer en lui.
Mais d'où venait ce conseil de travail, conseil si ami, si intelliîjenty
La propriétaire, interrogée encore, répondit qu'on avait ap])orté cela, qu'elle ne savait d'où, ni de la part de qui.
— Parbleu ! se dit Bertrand, c'est une attention de Camille Richard. Excellent ami !
Et Bertrand lui écrivit pour le remercier. Camille répondit:
« Je ne sais de quoi tu me remercies. Je ne t'ai rien envoyé du tout. Au reçu de ta lettre, je suis allé chez toi, aux informations. Là, on m'a raconté que, sur un papier signé de toi et de ton écriture, on avait emballé et mis au chemin de fer, pour Rome, bureau restant, ton chevalet et tout ce qu'il faut... pour peindre.
« C'est donc toi-même que tu dois remercier de cette attention délicate.
(c Es-tu devenu somnambule ? »
— C'est bien étrange ! se dit Bertrand.
D'ailleurs, il avait tout trouvé disposé dans sa chambre, comme il l'y eût disposé lui-même.
— Je saurai ce qu'il en est ! se dit-ii encore, et qui veille ainsi sur moi, connaissant ce que j'aime, devinant ce que je désire, me rappelant que je suis artiste, et que je n'ai pas le droit de l'oublier toujours.
Il ne croyait plus à Tune des six grandes filles de sa propriétaires.
Il guetta pendant huit jours, rentrant à des heures irrégulières.
Une fois, il lui sembla bien avoir vu remuer derrière sa persienne cutr'ouverte, au moment où il traversait la rue pour rentrer chez lui, et avoir entendu le bruit de la porte fermée précipitamment, pendant qu'il gravissait l'escaUer.
11 s'y prit autrement. . !
11 re^ta tout un jour renfermé chez lui, s'opposant à ce qu'on fit son ménage, et ne sortit qu'à la nuit.
Une demi-heure après, rasant le mur, caché par l'ombre, mon-
tant sur h pointe des pieds, il arriva devant la porto do sa chambre
La clef qu'il avait remise à la matrone romaine, av.iut de sortir, était dans la serrure.
Il la tourna doucement et entra sans bruit.
Une petite lampe romaine de cuivre, à trois becs, où brûle un fil de coton dans un p^u d'huile, éclairait faiblement la vaste [jièce au plafond élevé.
Il ne distingua rien d'abord, puis aperçut une forme noire, près de son lit.
Il s'approcha. C'était une femme, vêtue tout en deuil.
Il ne pouvait distinguer ni sa taille, car elle était à demi cachée par les tentures du lit, ni sa ligure, car elle était enfouie dans roreiller.
Des mouvements convulsifs la secouaient, comme quelqu'un qui pleure ou plutôt qui sanglote.
En voulant s'avancer encore, — le cœur lui battait avec force et il voyait trouble: — il dérangea une chaise qui grinça sur la mosaïque du pavé de marbre.
La femme se redressa brusquement, se retourna, et son visage apparut dans la lumière.