Liv. â
On eût dit qu'une sorte d'aimant y attirait invinciblement Louis Bertrand, et qu'il ne pouvait s'en éloigner.
Tu auras beau dire, reprit-il alors, retombant dans sa préoccupation, tu m'avoueras que tout cela est bien singulier. Nous croyons entendre le bruit d'un corps précipité dans l'eau. Nous croyons voir l'ombre d'une femme, qui, non loin du même endroit, passe devant nos yeux..-.
Assez ! Louis ! Je ne te mènerai plus souper dans le monde,
si cela te pousse au drame! Je ne te connaissais pas cette infirmité ! Tiens! un bateau! s'écria Camille Richard, changeant brusquement de ton. Voilà notre affaire.
Et il s'élança dans un petit canot, en effet amarré au tronc d'un saule pleureur.
— Je ne connais rien de plus charmant que de voguer ainsi, au clair de la lune, sur cette eau dormante, en fumant, rêvassant, ou bavardant.
^— N'est-ce pas une gaffe que j'aperçois-là? interrompit Bertrand.
— Justement. Prends-là. Nous allons sonder l'étang, interroger sa vase, et lui arracher son secret, s'il en garde un.
Alors Camille, avec la mobilité d'impression qui le caractérisait, moitié riant, moitié curieux, passa la gaffe à son ami, qui s'en empara et la plongea fiévreusement dans l'eau, tandis que Camille dirigeait la frêle embarcation vers la langue de terre dominée par le kiosque.
Pendant quelques minutes, nos deux canotiers gardèrent un profond silence.
Louis enfonçait la perche de bois, armée d'un fer recourbé, dans toutes les directions, avec une sorte d'acharnement.
— Voilà quelque chose de curieux, dit-il enfin en se redressant. Ici je ne puis toucher le fond, mais je sens comme un courant qui pousse et entraîne ma gaffe.
— Oui, oui, répondit Camille. Il- parait qu'il y a, non à la surface, mais à quelque profondeur, un courant, ce qui est rare pour les étangs, où l'eau est presque toujours stagnante.
— Mais alors, si un corps tombait ici, il serait entraîné plus loin. Rame vigoureusement.
Camille obéit, et le léger esquif s'éloigaant du bord, contourna un ilôt couvert de roseaux.
En cet endroit, la profondeur de Teau diminuait d'une façon
sensible.
Néanmoins, Louis Bertrand eut beau interroger le fond dans tou s les sens, rien ne lui-révéla la présence d'un corps quelconque, ii né rencontra que des pierres, il ne ramena que les longues tiges
des nénuphars.
— Allons, te vo'ilà rassure, j'espère, et convaincu des billevesées qui hantaient ton cerveau, reprit Camille avec son insouciance joyeuse. Il faut renoncer à ton drame. G était pourtant un joh titre : Uétang des sœurs grises, ou la noyade nocturne, cinq actes et huit tableaux, pour l'Ambigu !
Camille éclata de rire. .
Louis s'était laissé retomber sur le banc, et essuyait soa front
baigné de sueur.
— Oui, je suis un imbécile ! murmura-t-il. Et cependant si l'on croyait aux pressentiments. . . Ce que j'ai éprouvé n'est pas naturel.
— Tu as bu, tu as mangé, tu as dansé, et tu es artiste, voilà tout. Tes nerfs se détraquent pour un rien, et font leurs frasques. Un rat d'eau qui plonge, un nuage qui passe sur la lune, et voilà ton imagination qui galope. Pourquoi calomnier ce brave et charmant petit lac? Il jouit déjà d'une assez mauvaise réputation dans le pays!
— Comment cela ?
— Quoi,- depuis deux ans, tu viens, chaque année, plusieurs fois, passer des semaines entières chez les possesseurs de cette admirable propriété, et tu ne connais pas l'histoire de FEtang !
— Mais non, pas du tout !
— Eh bien, moi, pendant que tu peins, que tu prends des paysages, que tu confectionnes des portraits de famille pour nos iliusCres- hôtes, moi qui suis un fainéant, je m'ihstruis, et, si tu veux, je vais te raconter :
LA LÉGENDE DE l'ÉTANG !•
C'est en situation, j'espère, car nous n'allona pas nous coucher
maintenant. Le jour approche, et je ne rentrerai que pour me changer, avant l'heure du déjeuner confortable qui nous attend.
— Oh! je n'ai pas sommeil non plus.
— Parfait alors. N'as-tu pas remarqué comme moi, que, quand on a trop bien soupe la veille, on meurt de faim le lendemain matin ?
— Non. Je ne sais...
— r Ah! mon ami, tu n'es pas ODservateur, ou tu as mauvais estomac.
— Son ! Mais ta légende ?
— Tiens! C'est vrai. J'allais l'oubher. Ecoute donc, et frémis!
TTT
LA LÉGENDE DE l'lJTANÔ
Lie joli page
Camille prit une pose tragique et commença d'une voix caverneuse le récit suivant :
Il y avait, une fois, il y a bien longtemps, bien longtemps, non loin d'ici, près des bords duClain, perché sur un rocher qui domine le cours de la petite rivière, un vieux château-fort, et, dans cevi ux château, un vieux seigneur veuf.
Il vivait seul et sombre, entouré de ses gens d'armes, qui veillaient sur la haute tour, et guettaient dans la campagne le passage des caravanes paisibles de bons bourgeois voyageant pour leurs affaires.
Aussitôt le vieux seigneur sortait de son repaire, tombait sur les bourgeois et les dépouillait.
Ce travail accompli, il'rentrait dans soti fort, dont on levait les
ponts-lcvis et dont on baissait les herses, et oncques personne ne le voyait plus ni ne l'entendait jusqu'à la prochaine expédition.
Il était, du reste, fort estimé et très bien en cour, jouissant de la réputation méritée d'un homme pieux, craignant Dieu et généreux envers l'Eglise, car, sur toutes ses prises, il donnait aux couvents de la province une part importante.
Ceux que Dieu bénit prospèrent ! Aussi était-il prodigieusement riche et ne parlait-on, à cent lieues à la ronde, que des immenses trésors enfouis dans les caves de son château.
Parmi ces trésors, il en était un que le gaillard conservait avec un soin plus que jaloux que tout le reste et dont il ne faisait part à personne.
Ce trésor, c'étaient sept filles belles comme le jour. On en disait merveilles jusqu'à la cour du roi de France de l'époque.
Les chevaliers les plus en renom, les plus hauts barons, le fils du monarque lui-même, alléchés, les uns et les autres, par cette réputation de beauté et les richesses du vieux bandit, avaient en vain postulé l'honneur d'épouser quelqu'une de ces gentilles demoiselles.
Personne n'avait pu obtenir de voir même le bout de leur nez rose I
Elles vivaient étroitement renfermées dans l'enceinte intérieure de la forteresse, et nul homme n'était admis en leur présence.
Quant au mariage, le père n'en voul.vit entendre parler à aucun prix.
Le bruit public assurait qu'il en était jaloux et les aimait plus et autrement qu'il n'est permis à un père d'aimer sa progéniture.
On racontait même que l'évêque du diocèse était venu, en grande pompe, suivi de tout son clergé, pour le morigéner à ce sujet, mais que le vieux gentilhomme ayant donné de fortes sommes pour bâtir une égfisc en Palestine, et promis de fonder un nouveau couvent, l'affaire s'était terminée, au grand contentement des deux parties, par une bénédiction épiscopale, et la remise de tous ses péchés passés, présents et futurs, à l'orthodoxe coquin.
Il se croyait donc bien tranquille en ce monde et dans l'autre. Mais le diable ne perd jamais ses droits, et la prudence humaine a toujours quelque fisîsure par où s'écoule notre bonheur.
Cette lîssure prit la forme d'un joli- petit page de quatorze ans, blond comme les blés, avec de grands cheveux bouclés, des yeux à la perdition de son âme, fin comme l'ambre, gardent comme un démon, sournois comme un séminariste.
Il avait l'air si doux, si chaste, si enfant, si angélique, malgré SCS prunelles où chatoyait un reflet des feux de l'enfer, quand il ne les voilait pas de ses longues paupières hypocrites, que le vieux seigneur, sans défiance, le laissait approcher de ses filles. •
Hâtons-nous d'ajouter qu'elles s'ennuyaient à mort dans leur isolement, étant, de plus, à la fleur de l'âge.
Les king-charles et autres griffons havanais n'ayant pas encore été inventés pour le délassement innocent des demoiselles qui ne se marient point, le père leur offrit le petit page, pensant qu'elles joueraient à la poupée avec lui.
D 'ailleurs, ce qui achevait de le rassurer, c'est que les sept jeunes filles vivant toujours ensemble, habitant le même appartement, couchant dans la même chambre, prenant leurs repas à la même table, il se disait que l'intrigue de l'une d'eUes avec le petit page ne pourrait échapper aux six autres, lesquelles, par jalousie, pique d'amour-propre ou tout autre motif inhérent à -la nature féminine, sauraient bien mettre le holà, et', au besoin, lui dénoncer la coupable.
Les sept demoiselles accueillirent le petit page à bras ouverts, et jouèrent énormément avec lui, tantôt l'habillant en fille, comme elles auraient fait d'une poupée véritable ; tantôt, les aînées surtout, jouant à la maman avec lui, le mettant en pénitence, à leur caprice, pleines de la joie de commander Qt de faire un peu de despotisme.
Mon petit page se prêtait à tout et savait démander pardon à deux genoux, en levant ses grands yeux remplis de flammes, d'une façon si gaie et si gracieuse à la fois, vers ses jolies maîtresses, qu'elles le punissaient tout le jour, pour l'avoir à leurs pieds tout le temps, lui pardonner et sentir ses lèvres brûlantes sur leurs mains blanches qu'il baisait en signe d© remerciment, au milieu des joyeux éclats de rire.
Mais, à force de jouer à la poupée et à la maman, les sept jeunes filles, qui avaient, du reste, l'esprit assje;? Q.uvcçt, s'aperçurent bien
vite que la poupée n'était point de carton,- et qu ^. l'enfant était un homme.
De là, naissance de sept passions très-violentes.
Le page, quoique frêle comme une fillette, n'en parut point effrayé, et jugea même qu'il était de taille à donner la réplique à toutes.
Malheureusement, cela ne faisait point l'affaire de ses maîtresses.
Chacune le voulait pour soi seule, et il n'y avait pas moyen qu'il en fût ainsi, sans que les six- autres y consentissent, ce à quoi elles se refusaient avec une énergie indomptable.
Comment faire?
Le joli page, se voyant menacé de mourir d'inanition au milieu de l'abondance, essaya do les mettre d'accord par le petit raisonnement suivant :
— Mes chères maîtresses, vous m'aimez toutes, et, comme vous êtes toutes adorables, je vous adore également toutes. Le ciel, en vous créant toutes jolies comme des anges, a cependant voulu que chacune de vous se distinguât de ses six sœurs par une supériorité quelconque et une charmanto diversité. Vos chevelures sont unepalette, allant du roux vénitien au noir de l'aile du corbeau, en passant par toute les nuances du blond et du châtain.
— Le roux vénitien n'était peut-être pas inventé à cette époquelà, — mais ça ne fait rien, — interrompit Camille en riant.
Puis il reprit :
— C'est toujours le petit page qui parle.
Vos yeux aussi, également beaux, sont tous difiérents. L'une les a bleus, l'autre 'noirs, ou gris, ou bruns, ou verts de mer. Quant à l'âge, même chose. Yseult, la plus jeune, n'a que quinze ans. C'est le fruit vert, le bouton qui va s'ouvrir, la promesse, et comme l'aurore. Hermangardo, l'aînée, avec ses vingt-cinq ans, c'est l'été chaud, éblouissant, le fruit so.vourcux. Entre vous deux, tous les degrés de la jeunesse et de l'attrait de plus en plus formé, représentés par vos cinq sœurs. Quinze ans, c'est adorable ! Vingt ans, • c'est délicieux! Mais qui pourrait dédaigner vos seize ans, vos dix-huit ans, vos dix-neuf ans, vos vingt ans, vos vingt-trois ans?
Voilà pour la diversité.
Pour les attraits, c'est bien autre chose
Si Hermangarde a les épaules les plus magnifiques et les bras les plus admirables qu'on puisse rêver, est-ce qu'Yseult n'a pas une taille de sylphide ?
Quelle est celle de vous dont la chevelure pourrait lutter avec la soie blonde d'Herménégilde? .
Radegonde n'a-t-elle pas des yeux dont le velours n'est comparable à nul autre f
Berthe a des pieds qui tiennent tous les deux dans ma main.
Les lèvres roses et les dents nacrées de Jehanne damneraient un saint ; et je ne sache rien de pareil à la tournure enchanteresse, à la voix musicale d'Isabeau.
Comment pourrais-je choisir ?
A vous sept, vous formez la perfection idéale, vous vous complétez, vous êtes le paradis î
Amour blond, amour châtain, amour brun, je ne puis sacrifier l'un à l'autre.
Ce que je laisserais, je le regretterais; ce que je ne posséderais point, je le" désirerais.
Le ciel vous a créées tout exprès pour le bonheur d'unseul homme.
Vous êtes les sept notes de la gamme du cœur, les sept couleurs du prisme de la volupté î
Les sept notes font la musique.
Les sept couleurs font la lumière.
Vos sept amours feront l'amour !
Ce petit serpent de page ne raisonnait pas trop mal.... pour son âge. ■ ■
Mais j'ai remarqué qu'en aucun temps les femmes n'ont admis ce raisonnement d'une philosophie pourtant si profonde.
Les sept sœurs se fâchèrent tout rouge, l'appelèrent petit Turc; et Yseult, la plus jeune et la plus vive, le souffleta même de sa main fluette aux ongles roses.
Finalement, les sept sœurs l'envoyèrent coucher sans souper, et passèrent le reste de la nuit assises sur une chaise, en se regardant comme das chiens de faïence, et s'apercevant, pour la première fois;, que chacune d'elles avait, en effet, une supériorité évidente sur les autres.
Ysé'jlt enviait les bras charmants d' Hermangarde, qui se
LES DEUX SŒUPiS
Mes chères maîtresses, vous m'aimez toutei et, comme vous êtes toutes aovdblv^», je vous adore égalemuul toutes. ,
dépitait de n'avoir point la taille de guêpe dYseult, tandis que Radegonde, de ses longs yeux noirs chargés de llammes, dévorait la chevelure soyeuse d'Herménégilde, dans l'espoir d"y mettre le feu, et que Berthe aux petits pieds se demandait s'il n'y aurait pas un moyen rapide et sûr de casser toutes les dents de Jehanne, qui rêvait de tendre une corde pour faire trébucher Isabeau, avec la 3™e Liv. *
douce conviction qu'elle deviendrait boiteuse à la suite de oett« chute.
Heureusement la nuit porte conseil.
Chacune, connaissant la jalousie de leur père, se dit qu'il y avait une façon bien simple de se débarrasser de ses rivales ; c'était de les dénoncer au susdit père, lequel, dans sa colère, les tuerait probablement, ou, tout au moins, les enverrait au couvent.
— Une fois seule, se disaient-elles avec une logique parfaite, j'aurai le petit page sans partage.
Aussi, dès le lendemain, chacune demanda audience à l'auteur vénérable de ses jours et lui dénonça l'amour de ses six sœurs, en en ajoutant que, pour elle en particulier, elle exécrait ce jeune séducteur, et que si elk désirait le garder, c'était uniquement afin de le martyriser lentement et de lui faire expier, par une série de . toriurcs savantes et Irès-prolongées, l'audace qu'il avait eu de se faire aimer de co. tas de filles nobles.
Le père les reniema toutes les ^itpt successivement de leur zèle, saôs mâmf<5.T>ter'aficu.nô'ôôière,pï*ôine liant à chacune de la délivrer des (du soeurs dont le mauvais <ïxemple et le dévergondage l'indignaient à- boii droi t ,
Sôule.mcnt, îe soir, à 1 lieiire di4 souj)ur, cualre l'habilude, il les fil desccndrj à sa table, dans la grîuide salle.
Le souper fut l3*og-joyeux.
Les gej)t jeunes filles se croyaient sûres de la victoire. Pas Uâe qui ne se vît désormais seule eni tête-à-tête -avec son petit page.
Au dessert, le père se leva, fit ouvrir toulos grandes les sept fenêtres donnant sur la vaste cour de l'enceinte intérieure, et dit à
ses mies :
— Jti suis content de vous !' Vous êtes d'honnêtes et vertueuses dairioi;aelleSi /\.jy,si, je vous ai réservé une petite surprise, qui ne vous déplaira pas ! Regardez 1
Les sept sœurs so mirent aux sept fenêtres, et aperçurent un échafuud surmonté d'une potence. Au bout de la potence so balançait une corde terminée par un nœud coulant. Dans le nœud couîan:, ii y avait le cou du petit page !
Le petit page les regarda doucement s.uts un reproche, '.envoya à chacune un baiser, et, patatras ! le bourreau tira la corde. Il rdgota sept fois, et devint immobile. C'était fini !
Les jeunes filles, à ce spectacle plein d'horreur, perdirent connaissance.
Leur père, sans s'émouvoir, donna ordre de les transporter dans leur chambre, où elles eurent tout le loisir de revenir à elles, comme elles l'entendirent, — ce qu'elles firent, d'ailleurs, trèspromptement, — pour se livrer à leur désespoir.
Bourrelées de remords, elles confondaient leurs larmes et leurs regrets, après avoir refusé de partager leurs joies et leur amour.
Elles confondirent aussi leur haine contre le vieux gentilhomme, dont la vengeance implacable venait de faire, d'un seul coup, sept veuves anticipées.
Un mois après ce tragique événement, jour pour jour, los sept sœurs disparurent du manoir solitaire, sans qu'on ait jamais pu savoir par où, ni comment.
Le père exaspéré, hors de lui, fit une enquête des plus minutieuses, à la mode du temps, c'est-à-dire que, devant lui, on mit à la question ordinaire et extraordinaire tous ceux de ses serviteurs et gens d'armes dont la figure lui déplaisait, ou dont la fidélité lui inspirait quelque soupçon, et, p^-ndant toute une semaine, les souterrains du château retentirent des hurlements, des sanglots étouffés des malheureux dont on brisait les os, ou dont on rissolait les chairs.
Ce ïu t en vain !
Per.^onne ne dit mot, ne sachant rien.
Le haut et puissant baron allait donner sa langue aux chiens,
20 L'ÉTAX'l DKS S'jilUMS-GRISES
quand un incssu.u'cr do i evcque lui a])j)riL (jue sos filles s'étaient réfugiées dans un monastère, où elles s'apprêtaient <à prononcer leurs vœux.
Le père comprit qu"il n'y avait plus rien à faire. L'Église ne badinait pas, à cette époque, avec ses droits et privilèges. Il fallait se résigner, et c'est ce qu'il lit au risque d'en crever d'un coup de sang, par suite de colère rentrée.
Les sept sœurs, en effet, avaient résolu de consacrer à Dieu les
; charmes terrestres dont le petit page n'avait pu goûter, et de se
punir par la pénitence et les macérations de la sottise qu'elles
avaient laite en le dénonçant au farouche procréateur de leurs
Jolies personnes.
Comme elles étaient nobles et riches, on leur accorda toutes les dispenses imaginables, on abrégea toutes lés formalités du noviciat, et on les transforma, en deux temps et trois mouvements, en : brebis du Seigneur.
Au bout de quelques mois, trouvant trop douce la règle de l'ordre dans lequel elles étaient entrées, elles obtinrent môme d'en fonder un nouveau beaucoup plus sévère, dont l'ainée, Hermangarde, fut nommée Supérieure, et elles firent bâtir, à leurs frais, là où s'élève aujourd'hui le château du Roveray, un couvent dans i leq^uel elles s'installèrent, après avoir revêtu un costume gris qui
leur fit donner le surnom de Sœurs grises.
Le couvent ne contenait que sept cellules, donnant chacune, par une porte séparée, sur une petite chapelle centrale où elles se réunissaient à l'heure des offices, afin de prier ensemble pour le salut de l'âme du petit page, lequel, comme elles l'avaient appris depuis, étant mort sans avoir pu se confesser, par un raffinement do vengeance de ses bourreaux, devait griller en enfer, ou tout au moins se morfondre en purgatoire pour ses péchés. i Un an s'écoula, et le jour anniversaire delà mort du joli page
[ arriva.
i lu penses si les sept sœurs passèrent ce jour en prières et en
I , mortifications, si elles implorèrent l'indulgence et la grâce du
Seigneur pour l'âme de celui qu'elles avaient tant aimé, et qui leur avait été si cruellement ravi, — avant la faute.
Mais chacune d'elles, se croyant plus coupable envers lui que
SCS ^tJx sœurs, — car, ne s'étant pas confessé leur trahison tuelle, chacune s'attribuait la responsabilité entière du malheur, — résolut, en plus, de passer cette nuit à genoux sur la Iroide dalle de sa cellule, les bras en croix, afin d'expier son irréparable imprudence.
Yseult, la plus jeune, était cette nuit-là chargée des fonctions de sœur portière, qu'elles exerçaient à tour de rôle et par rang d'âge.
Au milieu de ses mea, culpa, elle entendit sonner minuit, puis, au dernier coup, la cloche du couvent s'ébranla.
Surprise, elle se leva, alla à la porte massive, poussa le judas, et regarda.
Elle aperçut, dans l'ombre épaisse, le petit page dont les yeux brillaient d'un éclat .extraordinaire, et qui lui dit, de sa voix douce :
— Yseult, ouvre-rmoi. Le Seigneur, touché de ton- repentir et de tes prières, m'a rendu la vie pour cette nuit, et je viens te la consacrer, — à toi seule !
A cette vue, à cette voix, Yseult éprouva une telle joie, sentit son cœur s'élancer avec tant de violence vers celui qu'elle aimait, que, sans même prendre le temps de faire le signe de la croix, elle enleva prestement la lourde barre de bois qui protégeait la porte, tira les verrous, ouvrit, et tomba frémissante, pâmée, dans les bras du page, qui l'emporta vers sa cellule, en collant ses lèvres sur celles de la jeune fille.
A peine le cou^Dle avait-il disparu, que minuit sonna de nouveau, et que la cloche du couvent s'ébranla pour la seconde fois.
Isabeau, dans sa cellule, entendit ce second coup de sonnette, comme elle avait entendu le premier. Pensant qu'Yseult s'était endormie, elle descendit à son tour pour voir qui carillonnait à une heure semblable à la porte de la sainte maison.
Ainsi qu'Yseult, elle poussa le judas, ainsi qu'Yseult, elleaperçût, dans l'ombre épaisse, le petit page dont les yeux brillaient d'un éclat extraordinaire, et qui lui dit, de sa voix douce.
— Isabeau, ouvre-moi. Le Seigneur, touché de ton repentir et de tes prières, m'a rendu la vie pour cette nuit, et je viens te la consacrer, ' — à toi seule !
Comme Yseult, à cette vue, à celte voix, Isabeau éprouva une
telle joie, sentit son cœur s'élancer avec tant do force vers celui qu'elle aimait, que, sans même prendre le temps de faire le signe delà croix, elle ouvrit précipitamment la porte massivo et se jeta pâmée dans les bras du page, qui colla ses lèvres sur celles do la jeune fille, et l'emporta vers sa cellule.
Sept fois de suite minuit sonna.
Sept fois de suite, la cloche du couvent s'ébranla, et, à chaque fois, l'une des sœurs descendit à la porta, 'y trouva le petit page qui lui adressa le même discours, lui ouvrit, tomba dans ses bras et se laissa emporter par lui dans sa cellule.
— Tu comprends, fit Camille en interrompant son récit, ce qui s'était passé.
Le petit page ayant été pendu sans confession, son âme, au sortir de ^on corps, flottait assez embarrassée, se dirigeant vers le purgatoire, quand elle rencontra le Diable qui la guettait et lui dit :
— Où vas-tu ? Tu m'appartiens!
— -Oli ! pas encore, répondit le petit page. Je sais que mes sept maîtresses vont se faire religieuses et prieront pour moi, de telle sorte qu'elles me rachèteront et que j'irai en paradis.
— Et cela te suffît ! ricana le Diable, Et tu n'as pas envie de te venger du vieux coquin qui t'a fait pendre !
— Oh! que si ! murmura l'âme en grinçant dos dents.
— fit tu t'en vas comme un jobard, poursuivit le Diable, au moment où tu allais te mettre à table, le ventre vide, laissant le rôti sans y avoir même goûté!
■ — Qu'est-ce que j'y peux ? répliqua l'âme en haussant les épaules d'un air de découragement.
— Tout !
-=- Allons donc !
— C'est comme j'ai l'honneur de te le dire.
— Je ne comprends pas.
— Tu vas me comprendre, reprit le Diable d'un air bonhomme en passant son bras sous le bras de l'âme, ainsi qu'il eût fait aveo un vieil ami. Tu aimes toujours les sept sœurs ?
— Plus que jamais.
— Alors pourquoi y renonces-tu ?
P..rce que je ne puis faire autrement.
•— C'est une erreur. Elles seront à toi... Si tu le veux.
— Je le veux.
— Très-bien. Mais tout service mérite salaire. Donne^moi ton âme, et je te les donne...
— Diable! murmura l'âme, c'est bien tentant, mais, est-ce possible ?
-^ Parbleu ! Rien de plus facile. Je te doue du don d'ubiquité. Tu pourras être en sept endroits à la fois sans casser d'être un. Tu disais à ces charmantes fîlfes que leurs sept amours constituaient l'amour complet. Vivant, tu ne l'aurais goûté qu3 par morceaux et successivement. Mort, et grâce à moi, tu auras renscmble lui» même... sans perdre aucun des détails ! Cela te va t-il ?
— Cela me va, répondit l'âme du petit page.
Et c'est ainsi que les sept sœurs grises, au bout d--: neuf mois, accouchèrent à la même heure d'un affreux petit diablotin cornu qui mordait à belles dents le sein tout gonflé de lait que chacune lui offrait.
Effrayées, comprenant que l'esprit malin s'était emparé d'elles, se sentant damnées, elles s'élancèrent vers la chapelle pour plonger le petit monstre dans l'eau bénite, espérant ainsi se délivrer de cette terrible obsession. Mais, dès qu'il sentit Peau bénite, chaque diablotin se mit à pousser des hurlements effroyables, et à se débattre comme un diable dans un bénitier.
Puis, miracle plus épouvantable encore, le bénitier lui-même se changea en fournaise d'où sortaient des flammes au milieu desqiKÎlcs les nouveau-nés se mirent à gambader. Ils ramassaient ces" n.inimes à pleines poignées, de leurs petites mains, et en aspergeaient les sept sœurs qui, se sentant tout à coup dévorées des feux de l'enfer, se précipitèrent hors du couvent, épervluos, folies, cnr;\gccs.
Elles gagnèrent le promontoire que tu vo'islà, ctse j'.lJ'ronU'uno après Tautre dan.^j cet étang sur lequel nôis voguons nonelK>iammeut^ pour éLcindre l'incendie qui lescom:!umait.'
El voilà, nion clior ami, pourquoi l'étang s'appelle; L'ÉTANG DES SŒURS^illlSÈS.
2i L'ÉTANG DES SŒURS-GRISES
— Où diable as-tu pris cette histoire ? Dans ta cervelle? répliqua Louis en souriant. Allons tu ne manques pas d'imagination, mais ta légende moyen âge pèche par un certain nombre d'anachronismes, et manque absolument de couleur locale.
— Je t'affirme que je n'ai fait qu'y broder quelques ornements et combler quelques lacunes. Il n'y a pas un paysan des environs qui ne t'en racontera les principales péripéties.
— Je crois, néanmoins, que tu as dû y ajouter beaucoup du tien.
— Ce que te diront encore les gens du pays, continua Camille, c'est que, depuis cette époque, chaque fois que le propriétaire du château élevé sur les ruines de l'ancien couvent a eu plusieurs filles — ce qui serait arrivé deux fois dans le cours des siècles, avant nos jours — elles ont aimé le même homme, et, après se l'être disputé, ont péri misérablement, en se noyant dans ce même étang où se noyèrent les sept Sœurs Grises !
Louis Bertrand eut un brusv^uo tressaillement, et regarda son nmi qui souriait, comme pour chercher dans son sourire quelque urrière-pensée ; puis, déçu s^ans doute dans sa rapide enquête^ il reporta ses yeux sur la nappe d'eau paisible, et observa un silence
fé'^>CCUp3.