‹ L'étang des soeurs-grisesChapitre 4 sur 68 · CE QV IL ETAIT ADVKNU DE DENISE · texte numérisé non relu

CE QV IL ETAIT ADVKNU DE DENISE

M et M°" Duclerc étaient les propriétaires actuels du vaste château du Roveray et de ses immenses dépendances.

Ils s'y étaient installée, depuis quelques années, après avoir quitté Paris, et y vivaient, hiver comme été, en gentilshommes campagnards, tenant table ouverte, -donnant souvent des fêtes luxueuses, recevant, à l'automne, de nombreux amis parisiens venus pour l'ouverture dx= la chasse, et qu'on logeait au château pendant des semaiaes entières.

Cependant, il faut reconnaître que la noblesse poitevine, fort

Il n'avait pas plus de cinquaute-lrois ans et pensait a'en paraître que quaiaiite-ciii;].

entichée de ses pr<'jiiAé=:, s'abstenait de paraître à ces fêtes, où Von ne voyait guère que lus riches roturiers des (■n\u\>as de la ville, — manufacturiers, industriels, commerçants, — et que les amis nicme de Paris appartenaient surtout à la classe des artistes, et de ces individus sans situation bien définie qu'on est sûr de rencontrer partout où l'on s'amuse.

Cela surprenait moins quand on connaissait le maiiri' de Ci5ans, 4°=* î.iv *

gros homme îour et blafard, d'une cinquantaine d'années, ne manquant pas de rondeur, mais manquant absolument de distinction, qui paraissiiit toujours surpris du luxe qui rcntourait. et stupcfuit de la vie £j grandes guides qu'il menait, ou, plutôt, qu'on meny-it autour d lui, — on, — c est-à-dire sa femme, — car il était visible, au p emier regard, qncM"* Duclcrc dirigeait, commandait, et comptait seule dans la maison.

Une jeune llile de dix-sept ans, Denise, et Honorine, sa sœur aînée, â,2C'e de vingt et un ans, mariée ù M. B'ssy, complélaie-a/t lâ faarâlie, M. et l"* Duclerc n'ayant pas d'autres enfants.

Denise vivait au cliâteau dune Lujon permanente.

HoBoripe n y venait que passagèrenunt, avec son mari. Elîft avait son insUllation propre et son domicile dans la ville même de Poiiiers.

Cependant, à l'occadan des fètés d'automne, pour lesquelles Camille Rich .rd et Bertrand étaient venus à Paris, M. et M"" Bissy dc'Viiivïnt pLisaar un mois au cliùteau.

Lu veille, on avait inauguré la saison par un grand bal, suivi d'un souper plantureux.

Q;..'4^ues-uns des invités, ceux qui demeuraient trop loin, et ceux cpii -ài^vaien assister à l'ouverture de la chasse djms les plaines gibo}'-?i9es e* ies bois pleins de chevrouiL- et de faisans du vaste donv.iiie du Rovcray, avaient reçu l'hospitaliLé complète, et s'apprctâieiii à fa re honneur au superbe déje uner dont U promesse rcvéa préoécupcU déjà Camille Rlchari, qu^ilques licurc*s auparavant, ak?rs qu'i] naviguait .«îur l'étang, en compagnie de Louis Bertrand.

La cloche s\^ait SL»nné une première fois, pour prévenir les divers hôtes du logis princier, soit qu'ils se fussent oubliés dans leur lit, après les fatigues joyeuses de la nuit, soit qu'ils eussent été entraînés à quelque promenade matinale à travers le parc.

La pi" part étaient déjà descendus dans uau vaste et riche pièce i u rez-de-chaussée, précédant la salle à manger.

Quelques homme:» vt deux ou trois femmes causaient, ou pianotaic--it, ou x^arcouraient, d'un œil négligent, les journaux arrivés par le courricj du matin.

i^emaïue de ' i maison, le dos appuyé à la cheminée où brillait un fcL clair, — bien qu'il ne fit pas fi-oid, — les janibcs écarLéos,

promenait ses yeux ronds à (leur de tête et son iROurirc béat sur l'assemblée.

Debout, près d'une fenêtre d'où l'on voyait ravenuc de platanes et, à l'exlrén-Ité, une partie de l'étang'-, Mme Bissy restait seule et pensive.

Honorine, nous l'avons dit, venait d'avoir vingt et un ans. Elle était mariée depuis une année. -

De taille moyenne et bien prise, de formes élancées, elle avait les pieds et les mains remarquablement petits, les cheveux noirs, le front bas, les sourcils fournis et quelque ])2u rapprochés, l'œil d'un gris clair à roflcls métalliques, le nez lonqr et bien fait, aux ailes mobiles, la bouche mince et des dents d'une blancheur éblouissante, qu'on voyait facilement, qu'elle sourit ou parlât.

En somme, rien de banal.

C'était une femme jolie, bien qu'inquiétante, et quoique son expression, au repos, eût quelque chose de dur. Il y avait, dans toute sa personne, comme une sorte de révolte constanto et continue.

Tout à coup elle tressaillit.

Un' petit -être à dos rond, à la barbe blonde ti-ant sur le jaune, aux j^ros yeux kans lumière, au nez plat, à la bouche entr ouverte par un éternel sourire de sottise satisfaite, marchant avec le balancement du cavalier seul dans un quadrille, lui avait saisi la taille de ses mains maigres, en disant, d'un air conquérant assaii ouné d'un ricanement plein de malice :

— Eh bien, mademoiselle, à quoi rêvons-nous?

Honorine, surprise au milieu de sa rêverie, se retourna vivement, et lança au peti^ être un regard froidement dédaigaeux.

— Ah! c'est vous, fit-elle. J'aurais dû m'en douter! Je voU3 avais pourtant prid déjà de me faire grâce de vos f-jeons de corpsde-gardc. "^

M. Bissy, car c'était lui, porta la main à sa calotte de veloui^s, avec un geste militaire.

— Pardon, mon colonel! répondit-il, j'ax'ais oublié la consigne. Al-irs, pirouettant sur ses talons, il s'éloigna de son pas cadencé,

arrondissant lu dos et montrant ses dents jaunies par lusago de la pipe, enchanté de sa plaisanterie et de tout l'esprit qu'il \enaii de

déployer, en appelant sa femme: Mademoiselle! puis : Mon colonel!

M, Bissy, faut-il l'ajouter Pavait ou long'temps l'honneur d appartenir à Fixrmée française.

Devenu capitaine d'infanterie, il avait quitté le service; actif pour entrer dans Tinlendancc, où il avait quel([uc pou grappillé, ce qui, joint à sa pension de retraite, en faisait un p^rti sinon l^rillant, du moins fort convenable au point de vue pécuniaire.

11 n'avait pas plus de cinquante-trois ans et pensait n'en purailro que quarante-cinq, — prétention après tout .soutenablc, son visage frippé ne marquant plus depuis longtemps.

Au moment où il s'éloignait de sa jeune femme, la porte s'ouvrit, et Camille Richard, en costume du matin , correct et même élégant, pénétra dans la salle,

A sa vue, Honorine, quittant son attitude dédaigneuse, parut s'animer.

Elle alla vers lui, la înain tendue :

— Comment, seul! s'écria-t-elle. Oreslc sans Pylade' Qu'aiiezvous fait cie M. Bertrand ?

— 11 va descendre, je pense, répondit Camille de son air joyeux. Il est dans sa chambre, où il répare le désordre de sa toilette... car je vous le donne en cent... Savez-vous ce que nous avons fait, a^^rès le souper?

— Vous êtes allés vous coucher, je suppose. Quant à moi, je mourais de sommeil, et je crois n'avoir de ma vie mieux dormi!

— Eh bien, c'est ce qui vous trompe. Nous avons battu les bois et canoté sur l'étang. Nous rentrons seulement.

— Il faut croire alorS qu'il y a une grâce d'état pour les artistes, car vous n'avez pas l'air fatigué, répliqua Honorine avec un faible sourire qui laissa voir ses dents blanches.

Camille allait répondre, quand il fut interrompu par l'arrivée de M"°" Duclerc, qui s'approcha de sa fiUe d'un air vivement inquiet.

M"* Duclerc était une femme de quarante ans, très-bien conservée, un peu plus grande qu'Honorine, à laquelle elle ressemblait, du reste, d'une façon étonnante. On eût volontiers pns la mère cl la fille pour deux sœurs. Mômes formes élancées, rnème tvpe, L.c'mes attitudes. Soulement la mère avait les yeux noirs et

îa peau plus brune, et l'expression assurée d'une femme dont la vie est fuite.

—r- Sais-tu où so trouve Denise? demanda-t-elle précipilamment,

— Moi, maman? répondit Honorine. Mais non, je l'ig-nore absolument. ElJe ast, sans doute, -dans sa chambre. On a veillé assez tard, cette. nuit, pour que...

— Juslement, j'en viens. Sa cliambro est vidt;. On va se tnettre à table, et aucun domestique ne l'a vue ce matin.

— M"* Denise sera allée faire un tour dans le pare, interrompit Camille Richard.

— C'est probable, ajouta Honorine d'un air indifférent.

— Alors, tu ne peux me renseigner non plus, insista M"** Duclerc. Tu ne sais ce qu'elle est devenue?

— Mais non, maman, encore une fois. Est-ce que je suis charp:êe de garder ma sœur, à présent? reprit-elle en éclatant de rire.

Le second coup de cloche sonna.

H y eut un mouvement général ; chacun s'apprêtait à gagner la salle k manger

M. Duclerc s'approcha de sa femme.

— Je ne vois pas Denise, lui dit-il.

— Et je ne sais où elle est, répliqua M"" Duclerc avec une inquiétude visible.

— Ah! dame ! ricana M. Duclerc d'un air doucereux. C'est une enfant gâtée. On l'a habituée à n'en faire qu'à sa tête !

M*"* Duclerc lança un regard de colère à son mari, mais le regard glissa sur cette large face béate, sans en troubler la quiétude résolue.

En ce moment un domestique ouvrit à deux battants la porte de communication, en prononçant les paroles sacramentelles :

— Madame est servie.

Mais, avant que l'écho de sa voix se fût éteint, la porte d'entrée, située en face, s'ouvrit à son tour, ou plutôt céda, sous une secousse violente, et Louis Bertrand, pâle, défait, les cheveux en désordre, tenant à la main une lettre froissée, s'élança dans la salle comme un fou.

— Au secours! au secours! hurlait-il d'une voix étranglée,

.' noyée i

— Qii çâ? s'écria-t-on.

— .iJenisc! rép?ta-t-il avec un frisson qui le secouait des pieds à la tête, et les yeux liacrarch. Là! là! coiitinua-t-il en n'iontrant le papier qu'il tenait. Celte lettre..', je Tai trouvée sur ma table... Elle me dit: « Cette nuit... dans l'étan*^...» Ah! il est trop tard !... Elle.est mortel... et c'est moi!...

Il ne put achever. Il chancela, tournoya sur lui-même, et s'abattit sur le parquet, la face en avant.

— Ma fille ! Denise ! noyée ! répéta M"*" Duclerc, et, bondissant comme un tigrcsse qui sent ses petits menacés, elle s'élança vers l'étang, suivie des personnes étrangères et des domestiques attirés par le bruit.

M. Duclerc immobile, les yeux hors do la tête, ressemblait à la status de la stupeur.

Honorine pâle regardait Louis Bertrand, étendu sans connaissance, et s'approcha de Camille qui s'efforçait de le ranimer.

ou MAD a:\ie dissy sauve l honneur de deux personnes.

— Il n'esi qu'évanoui, n'est-ce pas? demanda Honorine d'un© voix altérée.

— Je l'espère, répondit Camille Richard, bouleverse, tandis qu'il desserrait la cravate et déboulonnait le gilet, pour sentir les battements du cœur.

— Oh! mon Dieu! ajouta-t-il tout à coup, il me semble que le cœur ne jjat plus.

Honorine devint d'une extrême pâleur. Elle s'agenouilla vivement près du corps, repou -sa d'un geste brusque la main du jeune homme qui -trei^.-iblait, et posa, à son tour, sa main fine et légère sur la poitrine de Bertrand.

— - Si, dil-elle, après quelques secondes, il bat encore, mais bien faiblement!

Richard poussa un soupir de soulagement.

— On ne peut le laisser ainsi, poursuivit-elle. Il faut le remonter dans sa cliambre, retendre sur son lit et lui procurer immédiatement les sctoars nécessaires.

— Oui, oui, répéta Ricliard, et il chercha des yeux quelqu'un qui pût l'aider à transporter le corps jusqu'au deuxicmô étage, où se trouvaient les deux chambres séparées des jeunes- gens.

Honorine suivit et comprit son regard.

— Tous les domestiques sont partis, lui dit-elle; tout le monde est au bord de Fétang.

— Ah ! votre père! s'écria Camille.

— Laissez mon père, répliqua Honorine sur ua ton singulier. Il ne jtuurrait vous être d'aucune utilité. "

La effet, M. Duclerc s'était affaissé sur un fauleuil, et, le visage caché dans ses mains, murmurait quelques mots sans suite, parmi lesquels on en distinguait un qui revenait avec une monotonie él range.

— Iluiné!.., Ruiné! répétait-il d'une voix dolen'e et désespérée. C-aniiKi) parut étonné de ce mot, en cette circonstance, mai.i

lio.iurine, sans lui laisser le temps d'une réflexion, avec un léger haassemcnt d'épaules, lui dit vivement :

— Je vous aiderai. Soulevez la tète et le haut du corps, je tiendrai les jambes. Vite! Il va mourir, si on Taba adonne ainsi!

Lainille obéit, sans une observation, et tous les deux portèrent le jeune homme dans sa chambi^e, û travers les pièc-es vides et l'escalier solitaire,.

Ils rétendirent sur son lit.

— 11 faudrait un médecin, s'écria Camille. Voyez, son immobilité et sa raideur ne diminuent pas.

— Inutile d'en esp.'rerun à présent. La ville est trop loin, il fau» drait deux heures pour lalkir et le retour.

— Mais le doctear Banneau n'élait-il pas là, cette nuit? Est-il déjà reparti ?

— Non. 11 a suivi nia mère au bord de Tétang, où l'o-n clierche lo corps (le ma sœur, et ma mère ne le laissera pas revenir qu'elle n'ait retrouvé Donise morte ou vivante.

■ — Que 'aire alors ?

— lenez! voici la clef de ma chambre, poursuivit Honorine.

Courc2-y. Vous trouverez sur la cheminée un petit coFT<it do bois de rose. Apportez-le. Il y a dedans des eaux de senteur et quelques réactifs énergiqu'^s contre les évanouissements. Noue en essaierons d'abord! Il n'est qu'évanoui, je le répète. Ecoutez, plutôt. Les battements deviennent plus vifs et plus forts.

Elle saisit la main de son compagnon, et la posa sur la poitrine de Bertrand.

— Oui, en effet !

— Allez donc vite, et revenez. Moi, je reste. Je ne quitterai pas votre ami. Ne revenez pas sans le coffret surtout !

Camille, l)ouleversé par tant d'événements, troublé par l'inquiétude que lui causait le danger de Louis Bertrand, pour lequel il avait une amitié très-sincère et très-dévouée, s'élança hors de la pièce, sans réfléchir qu'il eût été plus naturel qu'Honorine allât ciiercher elle-même son coffret, et laissât Jes deux amis ensemble.

llonoriiK-, une fois seule, écouta s'éloigner les pas du jeune homme, puis se rapprochant de Beitrand dont une main pendait t-n dehors du lit, elle saisit cette main et voulut la ramener à la hauteur normale; mais le malheureux était plutôt en état de catalepsie que dans un état de pâmoison simjDle, car le bras résista avec une roideur de fer, et Honorine, renonçant à le replier, dut, au contraire, s'agenouiller pour rapprocher son visage de la main froide et crispée du malade.

Cette main était celle qui tenait la lettre trouvée par lui, dans sa chambre, ".orsqu'il y était rentré pour prendre un costume du matin plus convenable.

La jeune femme tenta de s'emparer de cette lettre. — Après de pénibles efforts, elle finit par desserrer légèrement les doigts, et retirer le papier qui la préoccupait.

Elle le déploya. Il ne contenait que quelques lignes d'une écriture fine et tremblée.

Elle les parcourut avidement, puis les relut avec plus de calme.

Un sourire effleura ses lèvres un peu pâlies.

AIo'-s, r^ee une énergie et une force qu'on ne se fût pas attendu à trouver dans ce corps délicat et gracieux, elle rouvrit les doigta de Bertrand et y replaça la lettre, telle qu'elle Vy avait prise.

LES n:a:A s^kurs

Liic ieuiQie de ciiambie veillait au chevet de la pauvre mère.

Cela fait, elle se releva; écoula encore, une seconde, si e!:e n'eateiidait aucun bruit.

Kii.ssurée par le silence qui por.siscait, elle s'approcha do ncuveau du lit, contempla un instant la figure blanche do Bortrand, so peacha vers lui et déposa un long baiser sur son front, en murmurant d'une voix où, pour la promièro fois, tremblait quelruo tea« aresso et comme l'écho allaiidi d un Saiiglot lointain ;

— Malheureux ! C'est toi qui l'as voulu!

Quand Camille rentra, portant enfin le petit coffret réclamé, i! trouva M»"* Elssy assise sur une chaise, au pied du lit.

— Toujours dans le même état ! s'écria Richard, en regardant

son ami.

Vous le voyez, répondit-elle. Cependant il y a du mieux. La

chaleur revient un peu, ainsi que les couleurs aux joues.

— Oui ! oui ! J'ai été plus longtemps que je n'aurais dû, continua-il en lui remettant le coffret. Mais ce petit meuble ne se trouvait pas sur la cheminée. J'ai cherché quelques instants.

Honorine, sans lui répondre, ouvrit le coffret, et en tira plusieurs flacons.

— Soulevez la tête, fit-elle.

Pendant qu'elle essayait de faire respirer des sels à Louis Bertrand sans connaissance, Ricliard, un peu rassuré par la chaloU. et la souplesse qu'il sentait revenir chez le malade, se demandait, pour la première fois, comment M"'^Bissy, au lieu de courir au secours de sa sœur, était restée près de son ami, un étranger après tout.

— Je crois qu'il va revenir à lui, dit la jeune femme en frottant doucement les tempes avec du vinaigre aromatique. — Essayez de replier h bras, et de lui taper dans le creux de la main.

R,ichard obéit. Le ])ras céda, la main put être posée sur le lit, et; en l'ouvrant, il fit tom]:>er la lellre.

— Un papier ! s'écria-t-iL

M""* Bissy se, redressa vivement,

— En effet, dit-elle, je me rappelle... quand il est entré.. . \1 tenait une lettre, il' en a parlé... C'est par cette lettre qu'il a appris le suicide de Denise.

Richard avait ramassé lô billet, et le tenait indécis.

— Lisez-le ! ajouta-t-elle bruçcvjement. C'est votre devoir. Le nom de ma soeur s'y trou re mêlé... Nous devons savoir ce qu'il contient et ne point permettre à des étrangers, à des indifférents, d'y jeter les yeux. Qui sait s'il ne s'ensuivrait pas d'autres malheurs ? f

Honorine paraissait émue, Richard la regarda. Leurs deux reds se rencontrèri'int. Il semblait qu'un même soupçon affreux traversé en même temps leur esprit.

LES DEUX iiŒ'JRS 35

— Vous avez raison, madame, répondit alors CamilL-. Nous devoas lire ensemble cette lettre.

Ils se rapiirochèrent l'un de l'autre, et Camillo lut à demi-voix ce qui suit :

«. Louis, ce que vous avez fait là est infâme ! 11 est trois heures du matin. Dans quelques instants, je ne serai plus. C'est du haut de ce îdosque où j'ai si souvent rêvé de ton amour menteur, que jïrai mourir, en prononçant ton nom, sous les eaux glacées de cet étang ^30vitique, au bord duquel, tant de fois, j'ai cru au bonheur... Soyez heureux, — elle et toi, — si vous le pouvez. — Adieu! .Je te pardonne !

« Denise. »

— Que signifie cela? s'écria Richard. — Ils s'aimaient!

— Ne le saviez: vdus pas? demanda Honorine en fixant sur lui sts yeux clairs.

— Sans doute... je le supposais... mais je ne pensais pas que les choses fussent allées jusqu'à...

— Jusqu'à la séduction !

— Oh ! Louis est incapable d'un pareil abus de confiance, duno pareille lâcheté!

— Cela m'étonne aussi. Cependant la lettre est claire. 11 y a eu non-seulement séduction, mais trahison pour une autre femme.

— C'est impossible ! répétait Richard. Je le connaissais bien. C'est un honnête homme, et un cœur loyal autant que dévoué,

— Je l'avais toujours cru, interrompit Honorine. Er pourtant il ne vous avait jamais parlé de cet amour.

— Non, mais il y a là quelque malentendu monstrueux ou quelque horrible machination! Et vous, madame, comment saviezvous?...

— Comme vous-même. J'avais deviné, on cru deviner quelque tendre inclination de part et d'autre, surtout de la part de votre ami ; mais j'étais loin de penser que... D'ailleurs, je me fiais aussi à riionneur de M. Louio Bertrand.

— Et vous n'en aviez jamais parlé à M"® Denise?

— Pas plus que vous n'en aviez parlé à M. Louis. Du reste, vous savcL v^uo je suis presque toujours absente depuis mon mariage. Il

aa L'ÉTANG DES SŒURS-GRISE?

y 11 (les coiindenccs quo l'on rt\ui[, niais quïl es L i lupru,. dnt d« provoquer.

Richard allait répliquer

— Silciuîc ! Ii\-i3lle \ ivcuient. Le voilà qui revient à lui !

En ciTot, B^Ttrand avait fait un mouvement. Il- ouvrait les yeux, mais ses yeux sans rc.^'ard ne reconnaissaient, ne voyaient môme personne.

En ce moment, la maison se remplit de bruit, au-dessus desquels dominaient les cris de désespoir d'une femme.

— On rentre! murmura Honorine devenue pâle. J'entends la voix de ma mère. Tout est ilui !

Elle pencha la tête, puis se redressa.

— Monsieur Richard, dit-elle avec résolution, personne ne doit voir, ne doit connaitre cette lettre. Pour Thonneur de ma sœur, de cette malheureuse imprudente qui s'est si cruellement punie de sa faute, — pour l'honneur de votre ami. — détruisez cet unique t'-moignage.

Et avant que le jeune homme oût pu prévoir son geste, deviner son intention, elle lui arracha la lettre et la jeta dans la cheminée où elle s'enflamma.

— Qu'avez-vous fait? s'écria Richard stupéfait.

• . — Mon devoir ! Vous m'en remercierez un jour.

ou LA FILLE QUI RESTE CONSOLE LA MERE.

Le bruit dont s'était ricmplie la maison provenait du retour de la plupart des personnes qui avaient couru à l'étang, en apprenant le suicide de M"* Denise.

Quant à M"® Duclerc. la mère de la jeune fille, une crise nerveuse l'avait terrassée pendant les vaines recherches auxquelles on se livrait pour retrouver le corps, et le médecin présent sur les lieux, le docteur Bon,neau, la ramenait chez elle, jugeant néces- Baire Iq l'éloigner d'un spectacle au-dessus de ses forces.

L'ex-inlendunt militaire était resté avec quelques dumesticjues,

tifin de continuer des sondages qui ne pouvaient plus avoir d'autre résultat que d(; faire découvrir un cadavre.

Il était Lien évident, en effet, que Denise s'était jetée dans le petit lac vers les trois heures et demie ou les quatre heures du matin, au plus tard. Elle était donc morte. Nul espoir, désormais, de la pouvoir rappeler à la vie !

Une fois rentrée chez elle et couchée dans son lit, Mme Duclerc, î^ous l'action d'un énergique calmant administré par le docteur Ijonneau, tomba dans une sorte de torpeur désespérée qui ressem- J)lait presque au sommeil, et le médecin, rassuré sur son compte, pour le moment, se rendit aussitôt chez Louis Bertrand, dont lélat alarmant réclamait les soins les plus urgents.

Iticliard resta près de son ami, et Honorine descendit chez sa r.ière.

Lorsqu'elle pénétra dans la chambre à coucher de M'"® DucL-rc, une femme de chambre veillait au chevet de la pauvre mère, qui pleurait silencieusement, les yeux fermés, sans exhaler aucune ])Iainte.

— Vous pouvez vous retirer, dit Honorine à voix basse en s*adressant à la femme de chambre. Je resterai seule près de maman.

La femme de chambre se retira sans observation et referma doucement la porte derrière elle.

Honorine s'approcha lentement et sans bruit du lit, et regarda fixement le visage convulsé, désespéré qui reposait sur l'oreiller dans une immobilité sépulcrale.

Le regard de M'"« Bissy était étrange.

Qu'exprimait-il? — H eût été difficile de le dire.

La seule chose qu'on pût afilrmer, c'est qu'il ne s'y trouvait rien de ce qu'on se fût attendu à y voii', en un pareil moment. ^ Cette jeune femme, qui regardait sa mère foudroyée par la douleur la plus atroce qu'il soit possible, peut-être, de ressentir ici-bas, ne montrait ni tendresse, ni pitié, ni sympathie.

Son œil clair, brillant et froid comme l'acier dont il rappelait la couleur, avait un regard profond, curieux, interrogateur et minutieux, assez semblable à celui du savant bourreau qui suit le jeu des nerfs tendus par la souffrance chez le pauvre animal soumifl aux abominables tortures de la vivisection.

38 L'ÉTANG DIÎS SŒUl^S-GRISES

Ou

Tout à coup M™* Duclerc, fascinée par ce regard qu'elle sentait sans le voir, ouvrit les yeux et aperçut ce visage jeune et gracieux, mais pour l'instant rigide et glacé.- ''

Elle eut comme un frisson de vague terreur, passa la main sur son front et se redressa sur son coude.

Nous avons dit que la mère et la fille se ressemblaient beaucoup. On les eût dit coulées dans le même moule; mais, à cette heurv» tragique, brisée par la douleur, M"^ Duclerc s'était revêtue d'un aspect de douceur relative et de faiblesse touchante, qui contrastait avec l'expression du visage d'Honorine.

— Pourquoi me regardes-tu ainsi? murmura-t-elle.

— Je regarde une mère qui aime et qui pleure son enfant ! répondit tranquillement M™^ Bissy.

— Oli! Denise! Denise! sanglota de nouveau M™* Duclerc, en se tordant les bras. Pourquoi me la réprendre? mon Dieu! Pourquoi me la reprendre ?

— Oui, continua M"* Bissy, du même ton presque indifférent, comme si elle parlait d'événements qui lui fussent absolument étrangers, vous auriez préféré que ce fût moi !

— Honorine, tu es bien dure, bien cruelle !

— Moi, maman? Nullement. Je constate un fait. Mais réellement je ne pouvais me noyer, à la place de ma sœur, dans le seul but de vous être agréable, d'autant plus que ma mort n'eût pas empêché la sienne, sans doute. Je ne la gênais guère, et ce n'est point pour me fuir, je suppose, qu'elle a quitté la vie.

— Ah! malheureuse! Tais-toi, tu me fais horreur!... Denise m'aimait, elle, du moins.

— Parce que vous l'aimiez. Qui sait ? je vous aurais peut-être adorée, moi aussi. Il y a eu un moment dans ma vie où j'aurais aimé à aimer ma mère, à respecter mon père, à être une bonne fille, tendre, soumise, dévouée, où j'aurais frémi de joie sous les caresses, tnfermé mon cœur dans le cercle de la famille...

M'"" Duclerc l'écoutait avec stupeur, et ses larmes se séchaient sous ses paupières brûlantes.

— Je me rappelle, poursuivit Honorine, un jour, — j'avais dix ans, c'était pendant les vacances, j'allais retourner au couvent, — où ,)'ai voulu faire ce que Denise a fait cette nuit, où je suis parcie

(uUe, exa'-pcTée, la haine et le (lése.«!poir au cœur, pour me j-ter dans cet étang' ra\al, dans lespoir d'y noyer avec moi les serpents qui me rcn!;'-caient... Je me sentais devenir décidément méchante, épouvantaVde! J'avais peur de moi-môme ;-un secret instinct, un pressentiment me disait que je ferais plaisir à tous, en disparaissant, qu'il valait mieux mourir que...

Honorrne s'arrêta. Une pâleur sinistre couvrait soii visage expressif etdistin.gué, devenu farouche ; sa voix s'étranglait dans sa gorge, sa m.ain tremLlait sur le dossier du lit où elle s'appuyait.

— Mais que t'avait-on fait ? balbutia M™^ Duclerc.

— J'arrivai au ])ord de l'étang, reprit M""^ Bissy plus -calme. Je montai jusqu'au kiosque. Je m'avançai sur la pointe qui surplombe, je regardai l'eau... Le courage me manqua. Il faisait un si beau soleil ! Le ciel était si bleu ! Le bois alentour sentait si bon ] Les oiseaux avaient de si douces voix pour chante/... Je tombai à genoux,. . . et je pleurai ! ,

— Toi !,

— Cela vous étonne, vous qui ne m'avez jamais vu pleurer. En effet, je n'ai pleuré que deux fois en ma vie... Et c'a été tant pis pour les autres! ajouta-t-elle d'un ton bas et sinistre. La seconde fois, c'est quand je me mariai !

— Ah I je ne savais pas ! répondit M™* Duclerc stupéfaite. Tu ne m'as jamais parlé ainsi... Mais, enfin, de quoi te plaignais-tu? De quoi te i^lains-tu?

Honorine la regarda sans réiDondre.

M"" Duclerc baissa les yeux.

— Oui, tu étais jalouse de ta sœur, tu prétendais que je la préférais. Mais tu ne pouvais en dire autant de ton père... Lui, au contraire...

— Mon père ! répéta Honorine en haussant les épaules avec un dédain inexprimable. Tenez, il est en bas, sur une chaise, et savez-vous ce qu'il dit depuis deux heures ? — Ruiné ! Ruiné !

— Ruiné ! Oui, ce n'est que trop vraij s'écria la mère, ramenée à sa douleur par ce mot'dont elle comprenait trop bien la terrible portée. Ah! malheureux que nous sommes! Maliieurjuse toirnéme ! Tu comprendras cela, du moins.

— Que m'importe? Cela ne me touche point personnellement o4

ne m'atteint pas. Ruinés, vous sans doute, mais nr\oi, qu'avais- jp. à prétendre à toute cette fortune qui vous a grisés l'un et l'autre?

— C'est vrai ! reprit M""^ Duclerc, dont le calme passager disparaissait, et envahie tout à coup par la violence du désespoir, 'C'est vrai, j'aimais mieux Denise que toi, et j'avais pour cela des raisons de mille natures... On n'est pas maître de ces clioses-là. Quand tu auras des enfants à ton tour, tu verras cela. D'ailleurs, tu ne sais pas, tu ne peux pas savoir pourquoi... Je n'étais pas en mesure de faire autrement; je- ne le pouvais pas, je ne le devais pas, non ! A ma place, tu eusses agi de même. Il y a des choses que tu n'as jamais sucs, que tu ne sauras jamais. ..

— Vous vous trompez, maman, j'ai toujours su tout !

— Toi?

— Oui, depuis certain soir où vous m'avez trouvée soi-disant endormie, derrière un rideau... J'avais alors sept ans.

— Que dis -tu là? murmura la mère effarée.

— Et je vous assure que cela rie m'a nullement touchçeî

— C'est que tu n'as jamais aimé.

- — Qu'en savez-vous?

— Tu juges avec la dureté de la jeunesse... Je te raconterai ma vie un jour... et tu me pardonneras.

— C'est inutile... Je vous l'ai vu \ivre... et je n'ai pas pardonné !

— Je n'ai plus d'enfant! sanglota M™* Duclerc. Et la misëï'j. 01. ; Denise! Denise'

La mère rctoml)a sur son oreiller, qu'elle mordit convulsive-

ou l'on voit un H03IME TRES-FORT ET UNE FEMME DE CHAMBRE QUI

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