LA CONQUÊTE DE BERTRAND
C'était Honorine!
En reconnaissant M"* Bissy, à laquelle il était si loin de songer Bertrand ne put retenir un cri de surprise presque douloureuse. I Ce ne fut pas elle, pour ainsi dire, qu'il vit tout d'abord, mais, à
travers elle et par elle, Denise, dont l'image toujours vivante passa brusquement devant ses yeux.
Celait tout le passé qui revenait avec ses souvenirs poignants, ses remords et son affreux dénoûmont.
— Vous! c'est vous ! s'écria-t-il enfin d'une voix entrecoupée.
Mais il y avait plus de terreur et même de reproche dans l'accent de cette exclamation que de sympathie, et M"* Bissy ne s'y trompa point-
— Pardonnez-moi, monsieur Bertrand, fît-elle avec une «^-motion profonde et contenue qui n'avait rien de joué, ce n'est pomt de ma faute si vous me surprenez ici. Depuis longtemps je me cache, et j'espérais me cacher toujours...
— Depuis longtemps, répéta le peintre. Ainsi c'est vous..., et son regard qui se porta sur les fleurs et sur le chevalet, qui enveloppa ley mille détails de cette pièce tout imprégnée de la femme, acjieva sa pensée.
— Pourquoi le nierais-je? reprit-elle lentement. Ces fleurs que vous aimez entre toutes, ce rappel au travail qu'un artiste de génie tel que vous ne doit pas abandonner... qui pourrait y avoir pensé, sinon une amie, une amie dévouée, et qui n'oublie pas plus, elle, que vous n'oubliez, vous !
— Oui, murmura Bertrand on passant la main sur son front, j'aurais dû m'en douter..., et pourtant, pourquoi me poursuivezvous de la sorte, moi qui ai tant besoin de fuir tout ce qui peut rappeler l'heure la plus cruelle de mon existence ?
— Je vous l'ai dit, je vous le répète, parce que je suis une amie... qu'on peut méconnaître... qu'on peut fuir... qu'on peut oublier... mais qui se souvient, qui pardonne les injustices et qui n'abandonne point ceux qui souffrent; une amie qui a juré de veiller sur eux, d'expier, par son dévouement et son abnégation, les torts involontaires qu'elle a pu avoir.
— Je devrais vous remercier, et votre vue me fait mal, dit Bertrand à demi-voix en se laissant tomber sur un fauteuil, le Iront dans la main, comme s'il voulait fermer les yeux à quelque visioa cruelle.
Honorine, debout, n'avait pas fait un pas pour se rapprocher de lui.
Il y eut un moment de silence.
— Ecoutez, madame, reprit-il d'une voix lente, mais qui ne manquait pas de fermeté, en relevant la tête; je suis peut-être injuste à votre égard : je ne puis vous voir sans me souvenir que c'est grâce à vous, par vous, que ma conduite a pu éveiller, dans
Debout, à deux pas
, en pleine lumière. Denise était là.
l'esprit de... votre sœur... ce premier
levain d'inquiétude et de
ialous:. qui la conduite sans doute à cette résolution désespérée SuriacUlle ie -is couvert de sang et livré à des records que ie ne perdrai qu'avecla Vie.
^ Je le sais, monsieur, et je .ubis ! Je ne me défendrai pa».
SS""* Liv.
Jai fui Paris, j'ai fui même mon meilleur ami, si innocent
qu'il soit, parce que Camille Richard me rappelait, qu'il le voulût ou non, des jours dont l'évocation me tue.
— Je comprends ce que ma vue vous inspire... Mais, encore une fois, je me cachais..., et si vous m'avez surprise, cen est point de maiaute'
— Ah! pourquoi, sanglota tout à coup Bertrand, pourquoi m'avez-vous offert votre amitié et votre appui ? Pourquoi les ai-je acceptés? Denise ne serait peut-être pas plus à moi aujourd'hui, le monde eût continué de nous séparer, mais je ne l'aurais pas assassinée !
Pourquoi vous accusez- vous ? Vous étiez, vous êtes innocent.
— Elle m'a accusé en mourant! Sa lettre...
— Sa lettre ne vous fait pas coupable !
Tenez ! il y a des moments..., car j'ai bien réfléchi depuis...,
où votre conduite m'a paru moins naturelle, où j ai douté de votre désintéressement, de votre bonté, où je me suis demandé si quelque affreuse arrière-pensée, quelque mobile caché et calculé...
Il s'arrêta, presque effrayé et honteux de ce qu'il allait dire, dece qu'il faisait entrevoir.
Honorine avait frémi imperceptiblement.
Kejetez tout sur moi, monsieur Bertrand, répondit-elle d*une
voix si douce et si pleine de douleur en même temps, qu'elle alla au cœur de l'homme et le ht rougir de ses soupçons, de ses iniustices. Je vous l'ai déjà dit : Je ne me défendrai pas. C'est vous que je veux défendre contre vous-même. Vous ne m'aimiez pas. Ma sœur le savait. Elle ne pouvait en douter. Du reste, nous avions cessé ce jeu... bien coupable, puisqu'il vous permet de me frapper ainsi... Et vous devez vous rappeler que ma sœur avait repris en vous une confiance inaltérable.
— C'est vrai, murmura Bertrand, heureux de se voir ainsi al~ lé^^é d'une partie de la responsabilité qu'il sentait peser sur lui et dont le poids l'écrasait depuis cette nuit fatale où Denise s'était jetée dans ï Etang des Sœurs Grises. Et pourtant, continua-t-ii, ie ne me sens pas le courage de vous revoir, et votre vue a ravivé et fait saigner de nouveau cette blessure mal cicatrisée.
lloiioiino so diri.i^ea vers la porte, l'ouvrit doucement, s'arrêta sur le sc-uil :
— Adieu, monsieur Bertrand. Vous no me reverrez pas. .J'emporte, avec le souvenir de la dureté de votre accueil, le sentiment i d'avoir contribué, dans la mesure de mes forces, à vous adoucir | vos premières douleurs efc votre premier isolement. Le mal que je | vous ai fait ce soir a été involontaire. .Je pars, et je garde mon i amitié de sœur. Vous pouvez mo frapper, vous ne me ferez jamais ., vous haïr; mais, si me haïr vous soulage et vous console, haïssez- { moi jusqu'à l'instant prochain où vous m'oublierez. Moi, je ne j retire jamais ce que j'ai donné, et je vous bénis dans votre injas- | tice et votre cruauté. . j
Elle disparut. j
Bertrand était resté immobile. i
Une fois seul, il se livra, d'abord, à son désespoir et ne pensa i
qu'à Denise, puis Honorine vint s'y mêler. !
Il sentait qu'il avait été dur pour elle.
Si elle n'était pas la plus abominable et la plus effroyable des ;
créatures, elle était la meilleure et la plus sainte des femmes. Pas i
de milieu. Quelle raison avait-il, d'ailleurs, de l'accuser et dj lui en vouloir?
Sa conduite n'avait-elle pas été aussi nette, aussi claire que possible ?
Qu'avaiL-il à lui reprocher? j
Depuis des mois elle veillait sur lui, et c'était à elle, en elïet, qu'il devait les seuL'S sensations douces qu'il eût ressenties. Son amitié tendre l'avait imprégné et comme bercé depuis qu'il était à Rome.
L'aimait-elle donc? Peut-être. C'était probable.
Il s'attendait à ce que cette idée le révolterait. Il fut étonné qu'elle le laissât sans indignation.
11 n'y voulut pas songer.
Mais, quoi qu'il fit, il la revoyait toujours, là, devant lui, pâle et humble, douce et résignée, désespérée et digne, acceptant ses duretés, se laissant chasser, car il l'avait chassée! sans un mol de reprociie, niùecoiére, ne songeantqu'à le rassurer, qu'à l'innocenter a Jis propres yeux.
276 L'ÉTANG DES SŒUiiS-GRISES
Etait-ce là la conduite d'une femme coupable? Et coupable de quoi, après tout? De l'aimer, de l'avoir aimé de tout temps peutêtre?
Que de dévouement et d'abnégation elle avait déployé en face de sa sœur, alors, se retirant devant cet amour qui ne pouvait plus être à elle, se mariant, s'offrant à les servir...
Elle l'aimait!
C'est un crime qui se pardonne, car il flatte toujours celui qui en est l'objet.
— N'y pensons plus ! se disait-il ; moi, je ne puis l'aimer. Mais il y pensait toujours.
— J'ai été brutal! se disait-il encore. On ne doit jamais l'être avec une femme. Elle se cachait, — c'est vrai ! — c'est moi qui l'ai surprise, malgré elle. Elle n'essayait donc pas de s'introduire dans ma vie, d'hériter de sa sœur... Ah! je suis maudit! je fais souffrir tous ceux qui m'aiment, qui se dévouent à moi, ou seulement qui m'approchent.
Les jours, les semaines s'écoulaient, et son agitation, loin de se calmer, augmentait. Il était mécontent de lui. Il dormait mal. Il ne pouvait tenir en place.
Sa chambre était redevenue banale, mal tenue à la façon italienne.
Le dernier bouquet, fané, desséché, était là dans son vase.
Chaque fois qu'il rentrait, il y jetait les yeux, s'attendant à en voir un fraîchement cueilli et plein de ses parfums aimés.
Rien.
Il se sentait seul, abandonné, plus triste que jamais.
Pourtant il ne la cherchait pas, ne s'informait pas d'elle, redoutait presque et croyait redouter tout à fait de la revoir.
Un mois s'était écoulé.
Une nuit qu'il faisait une chaleur étouffante et qu'il ne pouvait trouver le sommeil, il se leva, s'habilla, se mit à sa fenêtre. Le temps était admirable, le ciel de ce bleu indigo, pailleté de diamants, propre à l'Italie.
^> L'envie lui prit de retourner au Colisée, de le revoir aux pâles rayons de la lune, espérant retrouver là le calme qu'il y avait trouvé déjà une fois.
Il ouvrit sa porte et voulut sortir. Il était deux heures du matin.
Ses pieds s'embarrassèrent dans un obstacle, étendu devant cette porte, et qu'il avait frappé, écrasé assez rudement.
Il entendit un cri léger.
L'obstacle s'agita. 11 étendit la main, sentit, sous une étoffe légère, un corps humain, le saisit avec force.
Laissez-moi ! Vous me faites mal ! murmura une voix faible,
étouffée.
Mais Bertrand, éperdu, emporté par une sorte d'instinct, attira vivement l'être frêle qu'il tenait jusqu'au milieu de la chambre, où, à la clarté de la lune, il reconnut Honorine.
— Que faisiez-vous là? dit-il bouleversé.
— Laissez-moi partir, par grâce !
— Que faisiez-vous là ? répéta-t-il.
— Ce que j'y lais toutes les nuits... Pardonnez-moi !
— Comment, toutes les nuits? Vous les passez là, couchée sur la pierre, en travers de ma porte ?
Honorine se tut.
— Depuis quand ? depuis quand ?
— Laissez-moi partir , je vous en conjure. La fatigue avait alourdi mon sommeil; sans cela, je vous aurais entendu.... J'aurais pu fuir à temps, comme je l'ai fait si souvent.
Bertrand courut à sa porte, la ferma, alluma une lampe.
Honorine restait debout à l'endroit où il l'avait traînée, les yeux baissés, les bras pendants.
A la lumière, il vit qu'une de ses mains était couverte de sang. Il l'avait piétinée sous son pied ; do là le cri poussé par la jeune femme.
— Oh ! mon Dieu ! vous êtes blessée.
11 courut à sa toilette, remplit un vase d'eau, le porta près de Mme Bissy et lui plongea la main dans cette eau fraîche.
Puis il chercha du linge, déchira une serviette et enveloppa la blessure.
Honorine le regardait faire en silence.
Lorsque ce pansement improvisé fut fini :
— Merci, monsieur Bertrand, lui dit-elle. Maintenant laissezmoi partir et pardonnez-moi. Je n'ai pas de chance... Laissez-moi
partir, sans rien me dire ! Je vous jure que vous ne me retrouverez pas.
Elle se dirigea vers la porte.
Bertrand s'était placé devant.
— Non, fit-il, vous ne partirez pas ainsi. Il faut nous expliquer.
— II vaudrait mieux nous séparer tout de suite. Vous m'avez frappée assez... Et je no sais que trop ce que vous pensez de moi !
— Pourquoi vous couchez-vous à ma porte ? C'est horrible ce que vous faites-là ! Suis-je un monstre ?
— Vous souffrez ! vous croyez souffrir par moi! J'expie et je ■vous garde, comme un chien fidèle.
— Honorine, vous m'aimez .'
• — Que vous importe, Bertrand, puisque vous me haïssez ?
— Vous m'aimez ! Ah ! malheureuse î vous m'aimez? ■ — Vous l'ai-je dit ?
•~^ Mais vous ouhhez que Denise est morte pour moi..., qu'elle serait morte mille fois, plutôt que d'apparteair à un autre ! Honorine releva la tête.
— Morte ! dit -elle. Vous ne savez donc rien ? Bertrand devint blême.
-— Que voulez- vous dire ?
— Je croyais que vous saviez. On ne vous a donc rien dit, depuis que vous êtes guéri ?
— - Dit quoi ?
— Denise n'est pas morte.
■ — Elle vit ! s'écria Bertrand chancelant.
— Elle vit!
— - Oh ! mon Dieu ! pourquoi me l'a-t-on caché ?
Il s'appuyait à un meuble. Ses jambes se dérobaient sous lui.
— Denise vit, et Denise, depuis six mois, s'appelle M^e la marquise Du Lys !
i*\. VIGTOIllE D'HONORlffK.
Trois semaines ne s'étaieat pas écoulées depuis sa conversation avec Camille Richard, que Jules Bissy, Tex-sous-intendant militaire, mourait d'épuisement, sans souffrir et sans presque s'en
apercevoir. j
Richard ne Tavait pas revu , et ne sut sa mort que par quelques j
lignes nécrologiques, publiées dans le journal le... !
Huit jours après , Bertrand arrivait chez son ami à Timpro- i
viste. I
Il y avait deux ans pleins qu'ils ne s'étaient vus, et grande fut : la surprise de Camille, — moins grande pourtant qu'elle ne l'eût
été avant les confidences et les révélations de M. Bissy. \
— La voilà veuve, se dit-il en reconnaissant Bertrand. Elle re- ' vient à Paris, et il revient avec elle. ;
Les deux amis s'embrassèrent tendrement, et, pour quelques I
minutes, furent tout à la joie de se revoir. j
Malgré leur longue séparation, malgré le ralentissement de j
leurs relations dans les derniers temps, l'amitié qui les unissait [
depuis de si nombreuses années était trop profonde et sincère des j
deux parts i>our ne pas se retrouver entière , au fond de leurs ^
cœurs, chaque fois qu'ils se réunissaient. ;
Cependant Bertrand, les premières effusions passées, paraissait
un peu embarrassé et comme contraint. |
Camille comprit qu'il avait à lui parler, et s'empressa de faire le.-* [
ouvertures, de le mettre sur le terrain des confidences, tout en ne !
faisant aucune allusion à M"" Bissy. I
— Ainsi, tu reviens à Paris définitivement ? dit-il à Bertrand. [ Tu as assez, enfin, de Rome et de 1 Italie. J"ai cru qu'on ne te 1 reverrait plus. |
— Oui, répondit Bertrand. Je m'y plaisais beaucoup, et j'ai tra- [ vaille comme un nègre depuis deux ans. r.
— Je le crois bien. Dix toiles 1 dix chefs-d'œuvre I Le beau ciel i
quti a vu naître le Titien, Raphaël et Michel-Ange, t'a portébonheur. Te voilà célèbre ! classé parmi les maîtres! Riche à présent, car tes tableaux se vendent au poids de l'or! Tu n'as pas seulement le génie, tu as eula faveur du gros public, et du public payant! Te voilà guéri, bien guéri, cette fois, et de la bonne façon. Est-ce le pape qui a fait ce miracle ?
— Non, dit Bertrand en souriant avec un peu de contrainte ; non, c'est une femme !
— Eh bien, là, entre nous, je m'en doutais, continua Camille qui vit qu'il fallait, comme on dit , tendre la perche à son ami. Il n'y a qu'une fenime pour opérer si vite et si complètement une pareille transformation. J'aime mieux cela. De la sorte, il n'y a plus de rechute à craindre. Quelle qu'elle soit, d'ailleurs, je lui suis reconnaissant de nous avoir sauvé, conservé, un artiste de ta taille.
Cette dernière phrase causa une joie profonde à Bertrand, et rompit la glace.
C'était bien ce que voulait Camille.
— Tu la connais, ajouta Louis Bertrand.
Alors, avec une certaine précipitation, il lui raconta comment M""^ Bissy était la fée bienfaisante qui l'avait renouvelé, arraché au désespoir infécond, à l'inaction qui le tuait.
— Si je ne t'en ai pas parlé plus tôt, poursuivit-il, si même mes lettres sont devenues moins fréquentes et moins expansives, c'est que je ne voulais pas te mentir, et queje ne pouvais, non plus, te dire la vérité. Honorine était mariée. Personne ne se doutait de nos rapports. Pour la remercier du service qu'elle m'avait rendu, du dévouement admirable qu'elle me montrait , pouvais-je la déshonorer en faisant connaître sa faute, même à toi, mon meilleur et mon plus fidèle ami ?... Pouvait-elle aimer un homme semblable, si inférieur d'esprit, que la disproportion d'âge achevait encore d'éloigner d'elle ?
— L'aimer ? Oh ! non, répondit Richard de l'air le plus naturel du monde. Evidemment ils n'étaient point faits l'un pour l'autre.
— Ainsi, reprit-il, tout-à-coup avec une certaine brutalité calculée, c'est fmi du côté de Denise ! Tu ne l'aimes plus du tout et l'on peut t'en parler ?
Belle comme un ange, monsie
ur, et douce comme un mouton.
Camill<^ Richard r. -anlait attentivement Bertrand.
Ce dernier tressaillit et un peu de ronge monta a ses joue^.
- Denise m'a délié elle-même de cet amour en .pousant, pen-
dant «[ue j'étais encore entre
la vie et la mort, le marquis Gaston
duLyrrépond.t-U d'une voix lé^rement altérée. Je ngnora. quand je suis parti pour Rome.
;36"" Liv.
— Et c'est M"^ Bissy qui te l'a appris, sans doute? demanda Camille sur le ton le plus indifférent.
— Elle croyait que je le savais, que tu me l'avais dit. Je l'aurais, d'ailleurs, appris, tôt ou tard, de toute autre bouche.
— C'est parfaitement vrai. Je voulais te l'annoncer moi-même, lors de notre dernière conversation. C'est toi qui m'as coupé la parole. J'ai craint de te porter un second coup, coup plus cruel ou aussi cruel -que le premier, auquel tu avais résisté, auquel tu résistais. Cette nouvelle ôtait des remords à l'iiomme, mais elle pouvait déchirer brutalement le cœur, encore tout plein d'amour... J'ai pensé qu'il serait toujours temps, et tu étais alors si faible, si sensitive...
— • Tu as raison, (^e coup, ce second coup, en effet, a peut-être été plus cruel que le premier. C'était toujours la mort de Denise, mais sous une autre forme. Denise n'était pas seuleinent une femmie que j'aimais, (|ue j'adorais comme les fanatiques adorent leur Dieu. Elle était entrée en moi. Elle faisait partie do ma vie, de mon être entier, et si j'avais été weul quand j'appris qu'elle avait pu en épouser un autre... — quel autre! — sans m'&ppelcr, sans m'entendre, sans me mettre à même de me justiiier. Oh ! il m"a semblé qu'on m'arrachait le cœur de la poitrine et que c'était mon âme elle-même qui m'abandonnait! C'était toute ma jeunesse, c'était toute ma foi, c'était tout mon idéal qui s'écroulait et tombait dans la vulgarité! Denise n'était qu'une femme comme toutes les autres, une jeune fille romanesque, capable d'un mouvement de désespoir, et encore !...
Il s'arrêta.
— Que veux-tu dire ?
— Rien. Ne m'interroge pas ! Je l'ai trop aimée pour avouer aux autres, pour m'avouer à moi-même certaines choses...
Bertrand était vivement ému.
— On dirait que tu l'aimes encore ! s'écria Camille Richard, en lui prenant la main.
Cette main était mmiie et traliissait les battements du cœur par l'ucritation du pouls et des soubresauts nerveux.
— Eh ! que sais-jc? Ne me ilis piis cola, non, ne me lu dis pas! car ce serait une lâcheté et une trahison, de l'ingratitude surtout...
Je ne puis me rendre compte de ce que je ressens. Certaine;nent, j'aime Honorine... Oh! oui, je l'aime! Mais on dirait alors qu'^ U force d'aimer s'est brisée en moi. Et, cependant, elle est jeune, elle est jolie, elle a de Tcsprit et du cœur, elb m'a donné dos preuves d'un attachement admirable, sublime. Elle m'a tout sacrifié... Saistu qu'elle m'a' aimé de tout temps?... Et que je n'en savais rien! Voyant mon amour pour Denise, elle s'était retirée avec une ab négation de sainte. No pouvant aimer, pour s'interdire toute arrière^ pensée de lutte, tout espoir impie en face d'une sœur qu'elle adorait, pour élever un obstacle infranchissable entre nous, pour qu'il fût bien dit qu'elle ne me disputerait jamais, elle avait brûlé ses vaisseaux, elle avait épousé un homme, M. Bissy, qui laissait son cœur intact, et la séparait à jamais de moi.
Richard écoutait son ami avec une attention avide., l'œil fixe, les sourcils légèrement contractés, l'air plus curieux et surpris, à coup sûr, que touché ou convaincu.
Mais Bertrand, dominé, absorbé par ses propres émotions, n'observait, ne voyait rien.
— Elle a fait plus, elle a fait mieux... elle a voulu nous aider à nous unir. Craignant qu'on ne devinât mon amour pour Denise, elle a coqueté avec moi, afin de détourner les soupçons.
— Ah ! ah ! interrompit Camille sur un ton singulier, ne seraitce pas de là, par hasard, que seraient venues alors les jalousies, les accusations de Denise contre toi ?
— Je l'ai cru. Et, quand je revis Honorine, je le lui dis brutalement. Je la chassai! Sa vue m'était odieuse, pensant qu'elle était l'auteur involontaire de tout le mal.
— Et tu ne le penses plus?
— Hélas! non. Je ne le puis pas.
— Vraiment!
— Oui. Je n'aimais pas Honorine à ce moment. J'avais tout raconté à Denise, dans cette nuit fatale où je commis la faute... Tu sais ce que je veux dire. Elle savait la vérité, toute la vérité- EUô appréciait Honorine à sa valeur. Elle avait appris de moi le rôle de sa sœur; elle ne doutait pas plus d'elle que de moi. Elle n'ea pouvait douter, car je lui avais donné, hélas! une preuve, preuve coupable, mais absolue, de la violence de mon amour... Et c'est
28i L'ETANG DES SŒURS-GRTSES
dix jours après qu'elle écrivait cette lettre qui m'accusait, qui me faisait infâme, meurtrier, qu'elle exécutait cette tentative de suicide... qui devait aboutir finalement à son mariage avec Du Lys, et la faire marquise !
Bertrand prononça ces dernières paroles avec une amertume marquée et une sorte d'ironie douloureuse.
— Que veux-tu dire? s'écria son ami au comble de la surprise. Est-ce que ce suicide aurait été une comédie ?
Bertrand baissa la tête.
Richard le regardait avec un mélange d'étonnement et d'hésitation, et paraissait lui-même assez bouleversé de ce qu'il apprenait là.
— Tiens, reprit l'amant de M"»» Bissy, j'en ai trop dit pour ne pas dire tout, surtout à toi. Tu auras ma confiance, ma confidence entière. D'ailleurs, il faut que tu m'estimes et que tu ne m'accuses pas d'ingratitude, de légèreté ou de caijrice.
— Parle! parle! Je t'écoute.
— Eh bien, tu sais qui a sauvé Denise?
— Oui, c'est le marquis.
— Or, tout le monde croyait le marquis à Paris. Comment se trouvait-il là, à trois heures du matin, au bord de l'étang, juste à point pour recevoir Denise, pour la sauver, — soi-disani, — quand personne ne connaissait son retour, sa présence aux environs du château?...
— Il a expliqué...
— Tout ce qu'il a voulu. Mais il n'a ramené Denise chez ses parents qu'après quarante-huit. heures!
— Alors, suivant toi...
-^ Suivant la réalité, hélas!... Denise, après la faute, a réfléchi. Elle s'est sentie perdue, déshonorée, si je ne l'épousais pas. Or, j'étais plus pauvre et plus inconnu que jamais, à ce moment. C'a été l'heure sinistre de mon existence. Sa mère n'eût jamais consenti. Il aurait fallu attendre, souffrir, lutter longtemps... La lutte, ce présent douloureux, cet avenir obscur et menaçant, tout cela a effrayé sa faiblesse, car c'est une nature faible, vois-tu, une enfant sans volonté, gâtée par M"* Duclerc, gâtée par la fortune. Du Lys lui avait parlé quelques jours auparavant, lui avait offert son
amitié, son dévouement absolu, lui avait dit qu'elle le trouverait toujours prêt à la servir, qu'il l'aimait et qu'elle pouvait compter sur lui en toute occasion. II fallait en finir! Il fallait m'éloigner, briser mon cœur, mais créer un abîme entre nous et mettre les torts apparents de mon côté... Elle a fait ce que tu sais, et, moins de quatre mois après, elle était marquise !
— Diable ! c'est bien perfide et bien compliqué !
— Et c'est vrai! tout le prouve. Trouve une autre explication.
— Il y a, dans tout cela, évidemment des choses peu claires.
— Elle a épousé Du Lys !
— Je ne dis pas non.
— Sans cela, si je ne croyais pas ce que je te dis, si je n'en avais pas la certitude morale, aurais-je pu aimer Honorine, oublier Denise? Non, je serais resté fidèle à son souvenir. Non, j'eusse gardé cet amour au cœur, cet amour si profond, si entier, que je ne puis lui en vouloir à elle, même quand je l'accuse, même quand je touche du doigt sa trahison! Jh lui pardonne, je ne la hais point, et, si elle était là devant moi, si elle venait me dire: « Oui, je t'ai trahi, abandonné, frappé jusqu'à mort! J'ai eu peur de la lutte, je me suis lassée de Tattente. L'ambition d'être marquise, de briller dans le monde, dans le grand monde, m'a grisée. Veux-tu encore de moi ? » Il me semble que je tomberais à ses pieds, que je lui répondrais :
— Qu'importe? Prends-moi, je suis à toi î
De grosses larmes remplissaient les yeux de Bertrand. Richard s'absorbait dans ses réflexions.
Il y eut un long silence.
— Et maintenant, que vas-tu faire ?
— Tu le demande^? Honorine est veuve. Elle m'a tout donné, sa vie, son honneur, son dévouement. Elle m'a rendu la paix, la force du travail, mon talent agrandi, le bonheur. Dans un an, je l'épouse! car, c'est bien étrange, et je ne puis analyser ce qui se passe en moi, je l'aime aussi et je ne pourrais plus vivre sans elle. Je veux, d'ailleurs, je dois n'aimer qu'elle. Explique qui pourra.
— Le cœur humain ne s'explique pas, mon pauvre ami, il se constate.
— Et, maintenant, tu comprends, tu m'approuves ?
— Tout est bien qui finit bien, dit Richard en lui serrant cordialement la main, mais son regard démentait ses paroles, et Ton devinait qu'il pensait à toute autre choso qu'à ce qu'il disait.
On voit qu'Honorine avsit bie^i travaillé, et travaillé comme les femmes eu vent seules travailler, de ce travail lent, haljile, qui se sert de tout et consiste à dénaturer, à flétrir les sentiments, les actes de la rivale dont. il faut se débarrasser en la tuant dans l'esprit et dans le cœur, en jetant l'hésitation, puis en créant la conviction.
Elle n'avait point procédé à cette œuvre souterraine et féminine avec la brutalité que le récit de l'homme lui prêtait.
Elle y avait mis des mois, habituant peu à peu la conscience de Bertrand à recevoir cette nouvelle empreinte, faisant naître les soupçons insensiblement, ajoutant à chaque minute un grain de sable, construisant ainsi la tombe destinée au souvenir de Denise, paraissant chercher la vérité avec le peintre, et lui soufxlant la calomnie, qui devenait plus vraisemblable à mesure qu'Honorine gagnait sur lui tout ce qu'elle enlevait à Denise.
l'apparition.
* Anisi qu'on vient de le voir, Louis Bertrand était décidé â épouser Honorine devenue veuve, aussitôt que le temps de son veuvage serait terminé.
Honorine triomphait sur toute la ligne. Elle avait d'abord séparé les deux amoureux, en appelant à son aide la mort, puis la mort n'ayant pas répondu à son appel, elle avait profité du désespoir de Bertrand et du moiriage de Denise pour l'arracher du cœur de l'homme qui l'adorait et s'y substituer à sa sœur.
On a déjà pu remarquer qu'Honorine, immuable dans ses desseins, changeait de tactique à chaque instant, employant sans scrupules et sans hésitation les moyens que lui fournissaient les
LE DROIT DU MAllI 287
circonstances, toujours prête à briser la trame commencée pour en tisser une nouvelle mieux appropriée aux événements.
De là venait sa force, de là venait son succès, de là venait, jusqu'à présent, qu'elle ne s'était point heurtée et blessée aux obstacles dans cette lutte sournoise et terrible pour la conquête de son bonheur au détriment du bonheur de Denise.
Enfin, elle avait mis la main dessus ! Elle le tenait, et comptait bien que personne, désormais., ne pourrait plus le lui arracher.
Non-seulement elle possédait Bertrand, elle était sa maîtresse depuis dix-huit mois, mai<i encore elle allait bientôt devenir sa femme ofriciellcmcnt, porter le nom glorieux de l'artiste, pouvoir alïiehcr son amour, montrer à tous, le front haut, la réalisation do !~on rêve.
Ce quïl av;',<t fait couler de larmes, elle l'oubliait! Ce qu'il lui avait coûté à elle-même, elle n'en savait plus rien!
Il lui avait fallu, ce bonheur, le ramasser dans le sang et la boue, qu'importe? — Elle l'avait !
Qu'importe, en effet, à celui qui a joué tout le temps quitte ou double, ses pertes antérieures, ses angoisses, ses désespoirs, si le !
dernier coup fait sa fortune ? I
Oui, ce bonheur coûtait cher, plus cher que nous ne croyons encore, mais les événements à venir nous l'apprendront assez tôt.
Du côté d'Honorine, il n'y avait pas plus d'inquiétude à cet j
égard que de remords. j
Denise devenue marquise, n'était-elle pas aussi loin de Bertrand matériellement que si la pierre d'une tombe fût scellée sur elle, et plus loin de son cœur?
Kilo savait trop quel abîme iafeanchissable elle avait creusé entre eux, pour craindre désormais que rien pût les rapprocher, qu'une explicatiou pût leur dévoiler la vérité.
La seule éventualité qu'elle eût envisagée avec quelque terreur c'était de se retrouver en face de Camille Richard.
Il était le suul être dont elle se déliât, et, par conséquent, qu'elle redoutât.
1) ..ijurJ, elle savait jusqu'à quel point il poussait lu ^ uli^ -ie rauutic, et iamitiv' rend clairvoyant.
Ensuite, il lui semblait que, sous sa légèreté très-réelle, il cachait un grand esprit d'observation.
Enfin, il était, lui, au courant de ce qui s'était passé au château du Roveray après le suicide manqué de Denise et le départ de Bertrand, et, bien qu'elle se fût soigneusement gardée de mentir sur les faits matériels accomplis, la manière de les présenter amenait à des conclusions forcées qui pouvaient paraître moins évidentes à quiconque les aurait connus par soi-même.
De là provenait, non pas le refroidissement de Bertrand pour son ami, mais le ralentissement de leurs relations.
Elle avait, pendant deux ans, fait tout son possible, sans imprudence, pour tenir les deux artistes à distance Tun de l'autre.
Une fois veuve et de retour à Paris, elle ne pouvait plus empêcher que leur ancienne affection ne reprît son cours, et elle n'eut ^rde d'y mettre la moindre opposition.
Du reste, les façons de Richard la rassurèrent promptement. Il fut avec elle parfait de bonhomie, et parut plein de sympathie.
Cependant les dernières confidences du sous-intendant militaire l'avaient vivement frappé en éveillant en lui les plus graves soupçons.
Le récit fait par Bertrand avait achevé de l'inquiéter. Il le trouvait absolument invraisemblable.
Denise, qu'il jugeait bien, peut-être parce qu'il n'en avait jamais été amoureux, lui paraissait incapable de la perfidie abominable, de la comédie dont les faits l'accusaient aux yeux d'un amant prévenu et trop épris encore pour être juste envers celle qui avait pu en épouser un autre.
Aussi était-il profondément troublé de voir Bertrand entre les mains d'une femme qui ne pouvait être, suivant que la version de Bertrand serait vraieou fausse, qu'une sainte à adorer à genoux ou une coquine de la plus redoutable habileté.
Or, Richard ne croyait pas aux saints ni aux saintes. Les mois s'écoulaient, succédaient aux mois, le veuvage d'Honorine approchait de sa fin. Encore six semaines, et on pourrait afficher les bans.
Rien n'était venu assombrir le ciel sans nuages de la sœur de Denise.
Eh bien, clicr monsieur, je suis plus heureux que je n'espérais.
Louis Bertrand, de plus en plus confiant, absorbé par Honorine, identilié en elk*,lui découvrait chaque jour de nouvelles qualités.
C'était évidemment une fennne supérieure à beaucoup d'égards, d'une rare intelligence, énergique dans l'action et dans la vie, aimant de toutes les forces de son âme, cela n'était pas douteux, oT-^e Liv. 37
et sachant aiinor, chose si rare; connaissant bien l'homme dont elle avait entrepris de faire le bonheur, devinant ses besoins, ses moindres désirs, l'entourant d'une atmosphère de bien-être et d'attentions délicates; femme de bon conseil, dont l'influence éminemment favorable lui rendait le travail plus facile, l'inspiration plus naturelle et plus fréquente, et rejaillissaitsur son talent; qui savait manier cette nature nerveuse et impressionnable d'artiste, sans lui faire jamais sentir la chaîne; qui savait n'être là qu'au moment où on la souhaitait, disparaître à temps pour n'avoir rien de la geôlière; qui eût été, au besoin, lui chercher elle-même les plus beaux modèles de femme de Paris, sans, apparence d'inquiétude et de jalousie; comprenant qu'il y a une certaine indépendance de l'artiste nécessaire au développement de son génie, des caprices d'imagination, peut-être, qu'il faut ignorer pour ne point les souligner, une certaine allure affranchie de l'honniK.'. essentielle au sentiment de sa propre dignité, et sans danger pour la femme intelligente, laquelle n''y perd rien comme amour et y gairne beaucoup comme amitié et reconnaissance.-
D'heure en heure, elle récoltait ce qu'elle semait, se voyait grandir clans Fesprit et dans le cœur de Bertrand, et pouvait presque calculer l'instant juste où il l'aimerait comme elle l'aimait, comme elle rêvait d'être aimée par lui, c'est-à-dire sans effort, sans arrière-pensée, sans retour importun vers le passé, ne iût>-oe qu'en souvenir amer et douloureux.
EnOn le jour tant désiré se leva. Toutes les pièces étaient à la mairie.
La publication des bans devait commencer le surlendemain. On était en été.
Bertrand avait loué aux environs de Paris, près de Chatenay, à la porte du Idoîs de Verrières, peu fréquenté des Parisiens et si admirablement situé, si plein de mousse, d'ombre, de solitude charmante et de poésie, une maison de campagne, où il leur était plus facile de se voir, de vivre ensemble, loin des regards et des commentaires qui, à la ville, mettaient la gêne entre eux, et les Tséparaient souvent plus qu'ils ne l'auraient voulu.
Camille Richard n'était pas même en tiers.
Depuis le retour de Bertrand, depuis la mort de M. Bissy, Richard avait pris la passion des voyages.
Pendant l'année qui venait de s'écouler, il s'était absente à deux reprises, pour plusieurs semaines chaque fois.
Il était parti, pour la troisième fois, il y avait environ deux mois de cela, et, depuis plus d'un mois, on n'avait point eu de ses nouvelles.
— Le cher ami nie rend la monnaie de ma pièce, disait Bertrand enria-nt. Lorsque j'étais à Rome, je lui écrivais peu. Il veut me punir en m'imitant.
Juin touchait à sa fin. Le soir était venu. Honorine et Bertrand étaient restés au jardin jusqu'à la tombée de la nuit.
L'air était plein de parfums, les parterres pleins de couleurs, le ciel plein d'étoiles.
Jamais Honorine ne s'était sentie si heureuse, si sûre de la victoire définitive. Dans trois semaines, elle porterait le nom de Bertrand. Il serait à elle pour toujours.
Jamais, non plus, elle n'avait été si jolie, si jeune, si vier£,^e d'aspect et de formes.
Le bonheur embellit toutes les femmes. Le désir de plaire à l'homme aimé profondément transfigure jusqu'aux laides. Il faisait d'Honorine, naturellement jolie, une créature ravissante.
Tous deux rentrèrent dans le salon du rez-de-chaussée, transformé en nid par le goût délicat de la jeune femme, et qui jetait, par ses fenêtres grandes ouvertes, une lueur douce à travers le globe dépoli d'une vaste lampe suspendue.
Arrivés là, ils se regardèrent, comme se regardent les amoureux.
Honorine avait la science des toilettes qui provoquent le désir et haussent la beauté d'un ton, comme un dièze à la clef d'une symphonie.
— Ah ! que je t'aime ! dit tout à coup Bertrand, en l'entourant de ses liras et en l'entraînant vers une causeuse pofir la sentir plus l)rès de lui.
— Oui, ami, répondit Honorine, en le brûlant du feu de ses p-nnoll \<^, éblouissantes de lumière, oui, je le vois, je le sens, je le sais! Et je suis heureuse, oh ! bien heureuse, heureuse ainsi que
je ne l'ai jamais été, à ce point que j'osais à peine le rôver, alors que je gardais en moi mon amour, au risque d'en étouffer.
Elle prit la tête du peintre dans ses mains blanches promenant ses doigts souples sur ses paupières qu'elle abaissait, approchant de ses lèvres ardentes les lèvres de Tartiste pour un baiser, baiser d'amour confiant, le premier peut-être qu'elle eût reçu et donné sans le trouble des idées do lutte et de victoire à remporter.
Elle l'avait penché vers elle. Il tournait ainsi le dos à la pièce à laquelle, au contiwire, elle faisait face.
Tout à coup ses mains se raidirent et ses ongles eutrèront presque dans la chair de Bertrand. Ses yeux s'agrandirent, devinrent fixes, effrayants, puis, repoussant Bertrand, elle jeta un cri de fureur mêlé de terreur, et se redrossa comme mue par un ressort.
Bertrand, surpris, suivit la direction de son regard et se retourna.
Debout, à deux pas, immobile, en pleine lumière, Denise était là !
ou CAMILLE RICHARD PART EN GUERRE.
Bien qu'il n'en montrât rien, bien qu'il fût, au contraire, excessivement affable et plein de sympathie apparente, Richard se défiait d'Honorine et se livrait à une petite enquête des plus sévères et des plus minutieuses sur son compte.
En comparant ensemble les deux récits, celui du mari et celui de l'amant, les révélatigns de M. Jules Bissy et les révélations de Bertrand, il était bien évident qu'Honorine avait menti, au moins une fois, et probablement plus d'une fois.
Qui a bu boira. Qui a menti mentira, ment toujours.
Or, en accusant Bertrand d'une action honteuse, d'une tentative indigne et brutale, elle avait menti, cela était certain.
Dans quel but ?
Dans le but de lui nuire, d'employer son mari à briser, à un certain moment, la carrière du peintre.
Pourquoi cela ?
— Elle voulait se venger, elle le haïssait ! répondait le mari .
— Elle m'aimait, elle m'a toujours aimé ! répondait l'amant. Où était la vérité? Où le mensonge?
Si elle le haïssait, à cette époque, comment l'aimait-elle aujourd'hui ?
Si elle l'aimait, à cette époque, pourquoi Tavait-elle frappé avec cette cruauté sournoise et impitoyable ?
D'autre part, était-il vraisemblable que Denise, cette jeune fille si douce et si dévouée, qui avait toujours montré tant de cœur, qui était certainement une nature d'élite, dont les grands yeux songeurs et si francs racontaient toute la pureté et promettaient des passions aussi nobles que profondes, était-il vraisemblable que cette jeune fille, après avoir aimé Bertrand pendant plusieurs années malgré tous les obstacles, après s'être donnée à lui, dix jours auparavant, sans calcul, sans arrière-pensée, ait pu changer complètement, se laisser prendre à un titre de marquise, s'entendre avec ce vieux viveur, appelé Gaston Du Lys, pour monter, à eux deux, une abominable comédie de suicide, dans le but d'éloigner à jamais Bertrand du château Du Roveray, au risque de le tuer lui-même?
Non, mille fois non! Ce sont là des inventions que peuvent seuls admettre des cœurs d'amoureux, quand un amour nouveau remplace un amour ancien.
Maintenant, était-il arrivé tout simplement que Denise, emportée par un désespoir vrai, sauvée miraculeusement de la mort par Gaston Du Lys, se fût laissé entraîner, au nom de la reconnaissance, à l'épouser, ayant noyé son amour dans l'eau glacée de l'étang et croyant toujours Bertrand coupable de trahison envers
elle?
Cela, Camille Richard était plus disposé à l'accepter.
Mais alors le problème, pour changer de caractère, n'en était pas plus facile à résoudre.
Comment Denise avait-elle cru à la trahison de Bertrand? Avec une nature confiante comme la sienne, lorsqu'il s'agissait d'un homme aimé passionnément, il avait fallu des preuves, ou
des apparences de pr.euves bien évidentes, pour Tamener k unerésolution si tragique. •
Or, il était certain que Bertrand ne l'avait point trahie, qu'il lui avait expliqué la nature de ses relations avec Honorine, et qu'elle ne pouvait avoir, dans ces conditions, aucun sujet sérieux de jalousie.
— Il y a là un mystère, un mystère infâme, abominable, suivant toutes les probabilités, se disait-il. Je l'éclaircirai. Il no peutj eu toute cette affaire, y avoir que deux coupables, ou Honorine, ou Du Lys, ou l'un et l'autre à la fois, car, l'un et l'autre, ils ont profité seuls de la séparation de Denise et de son amant, la première en reprenant pour elle l'homme qui s'était donné à sa sœur, lo second en s'emparant, par le mariage, des millions du la riche héritière.
Avant tout, il fallait retrouver la trace du marquis et tV,; la marquise, savoir ce qu'ils étaient .devenus.
Au moment où Bertrand revenait à Paris, trois ans s'étaient écoulés depuis les événements accomplis dans la première partie de ce récit, et Denise ayant épousé Du Lys trois mois après sa tentative de suicide, il y avait plus de deux ans et demi qu'ils étaient mariés.
Richard avait su que les nouveaux mariés -s'étaient fixés eux.mêmes à Paris, vers l'époque où Bertrand partait pour Rome.
La rentrée de Du Lys, millionnaire, dans le monde parisien, avait fait quelque bruit. Il avait même bientôt recommencé ses folies passées, jouant gros jeu, pariant aux courses, puis montant lui-même une écurie, et faisant courir.
Un faible écho de tout cela était venu jusqu'aux oreilles du peintre, qui ne s'en inquiétait guère. Un beau jour, il n'avait plus en- . it-adu parler du brillagt Gaston, et ne s'en était pas inquiété davantage, ne vivant pas dans le môme monde que lui, et n'ayant aucune, occasion de le rencontrer.
— Est-il toujours. à Paris avec sa femme? se demanda Camille. Evidemment. Paris se passerait très-bien de lui, mais il ne pourniit, lui, r.e passer de Paris. .
T\artant de cette idée, il se rendit dans le quartier des Champs- Elysées, où Du Lys avait acheté un hôtel moderne magnifique,
IvE DROIT DU MARI 295
e)iii\; cour et jardin, dont tout le monde' avait parlé pendant huit jours.
L'hôtel était toujours à la même place, mais paraissait inhabité. Les fenêtres étaient closes, les contrevents formes.
A cela rien d'étonnant. Lo marquis était sans doute dans ses terres du Poitou, et Richard, qui né tenait pas tout d'abord à le rencontrer, fut enchanté de cette circonstance.
Il sonna à la grille.
Un concierge vint lui ouvrir-
— Monsieur le marquis Du Lys? demanda Richard,
Le concierge le.rcgarda d'un' air moitié surpris, moitié narquois, qui semblait dire :
— D'où vient donc celui-là?
— M. I3 marquis Du Lys n'y est pas? répondit-il tout haut.
— Et M"'" la marquise ?
— Pas davantage.
— Sont-ils absents de Paris?
— Oui, absents de Paris.
— Pour longtemps ?
— Pour longtemps, c'est probable.
— Et savez-vous.où ils sont actuellement? Il s'agit d'une communication importante.
— Ma foi ! je n'en sais rien, répliqua le cerlière d'un ton rogue; et, tournant le dos au visiteur, il rentra dans sa loge élégante, où le lierre et la glycine s'accrochaient à toutes les saillies de la pierre.
— Bigre! se dit Richard en s'éloignant, que signifie cela? Il aperçut un café à Pangle de la rue.
— Là on doit être, sinon mieux informé du moins plusèxpansif, pensa-t-il. Ce m'a tout l'air d'un de ces efrtaminets où vont les domestiques, les laquais de gilandc maison.
Il entra, et commanda une consommation quelconque.
Il ne s'était pas trompé. II y avait là plusieurs livrées, et les
habitués qui n'en portaient pas sur le dos les portaient sur leur
ligure.
— Voilà mon affaire, se dit Richard.
— Garçon, fit-il en s'adressant à celui qui lui versait son café
bouillant, vous connaissez sans doute M. le marquis Du Lys, au moins de nom, puisque son hôtel est à côté? Savez-vous s'il doit revenir bientôt à Paris?
— Je suis nouveau dans la maison, répondit le garçon. Il faudrait vous adresser au patron.
Le patron prévenu accourut aussitôt.
Richard posa de nouveau sa question ; mais quoiqu'il baissât la voix, le patron ayant répété le nom du marquis, un grand escogriffe, sans livrée, assis à une table voisine, dressa l'oreille et dévisagea le nouveau venu.
— Ma foi, monsieur, répondait le patron, je ne saurais trop vous dire... Je ne sais que ce que j'entends rapporter autour de moi... J'avais la clientèle des gens de l'hôtel. Est-ce pour affaire importante que vous auriez voulu voir M. le marquis ?
— Sans doute.
— Dame! M. le marquis a quitté Paris depuis cinq ou six mois, et M""* la marquise n'a guère tardé à le suivre... Je ne sais quand ils reviendront...
— Eh : mon cher, interrompit le grand escogriffe en ricanant, vous savez bien qu'ils ne reviendront pas !
— Tenez, fit aussitôt le patron,, voilà monsieur qui pourra vous renseigner tout au long, et il s'esquiva.
Camille Richard, en un clin d'œil, quitta sa table pour s'asseoir à celle du grand escogriffe, en lui disant :
— Vraiment, monsieur, vous me rendrez service en me donnant quelques renseignements, car je venais pour une affaire sérieuse, très-sérieuse... des questions d'intérêt, ajouta-t-il à tout hasard.
L'escogriffe cligna de l'œil.
— Compris! Je m'en doutais, fit-il.
Et il caressa amoureusement, de ses deux grosses mains, deux favoris roussâtres très-longs, dont il semblait parfaitement fier.
— Que pourrait-on vous offrir ? reprit Richard, voyant que son interlocuteur avait vidé son verre. Un kirsch? — Très-bien. — Garçon! un kirsch, et apportez ici ma demi-tasse!
— Ainsi, monsieur, continua Camille pendant que l'homme aux
2'êl
Denise, cachant sa tête blonde dans ses mains, partit en sanglots.
favoris dégustait son petit verre, vous pouvez m'appr-^ndre où est M. le marquis Du l^ys et quand il reviendra?
— Ni l'un ni l'autre, cher monsieur. Le marquis est parti au diable, probablement. Quand il reviendra... c'est ce que personne ne pourrait dire, car il ne reviendra pas, suivant toute probabilité. Est-ce pour affaire d'aro^ent? Quelque créance, n'est-ce pasV
— -Mon Dieu, oui, répliqua le peintre.
— Eh l)icii, mon cher monsieur, vous êtes rousti, voilà la vérité.
— Ah! bah ! lluiné, encore ruiné! Pas possible !
— Pas possible, mais certain. J'étais son valet de pied! J'en sais quelque chose. 11 me doit de l'argent.
— Eh Ijien, et cet hôtel magnifique? Et ses propriétés en Poitou? Et la dot do sa fiMiime?
— L'hôtel? Saisi depuis quinze jours. — Les propriétés en Poitou? Vendues. — La dot de Madame? Fricassée! — Et voilà'
— En deux ans !
— En deux ans et demi, oui, monsieur. M. le marquis avait grand appi'tit, cest connu. Il en a mangé bien d"autres...
-^ Oui, je sais.
-r- Et puis, cette fois, il avait un chagrin, quelque peine secrète. Il voulait s'étourdir. Vous comprenez, j'étais son valet de pied. Il avait grande confiance en moi, et j'ai l'habitude de voir clair. J'ai deviné tout de suite qu'il était frappé là !
^ Le valet de pied s'allongea un coup de poing sous la mamelle crauche.
ou CAMILLE RICHARD JUGE Qu'iL n'a PAS PERDU SA JOURNÉE.
Camille Richard tombait de surprise en surprise, et commençait a s'intéresser à sa reclierche, en dehors de toute question de sympathie pour Denise, comme on s'intéresse à la lecture de- quelque roman où les péripéties inattendues se succèdent sans relâihe.
— Est-ce que, par hasard, M. le marquis et M""= ki marquise ne vivaient pas en bonne intelligence ?
Le valet de pied cligna de nouveau de l'œil et se pendit dos deux mains à 'ses 'côtelettes rousses, dont les pointes lui balayaient lc3 clavicules. ^'
'—-Pour tout le monde, si, mais pour moi, non ! rcpliqua-t-il.
Pas (U- scènes, pas do violences. Ils vivaient séparés. Madame était une sainte 1 Vous ne la connaissez pas ?
— Je l'ai à peine entrevue une ibis...
— l^elle comme un ange, monsieur, et douce comme un mouton. Mais avec ça, raide, raide... avec son mari s'entend !... Et d'un triste !
— Ah! vraiment.
— Oui, la femme de chambre m'a raconté tout cela, ajouta le ^rand escogriffe, en promenant ses doigts fébriles le long de ses favoris, d'un air à la fois conquérant et caressant. M, le marquis était souvent irrité. 11 paraissait s'ennuyer chez lui. Il s'absentait des huit, quinze jours, sans dire où il allait, et revenait de ses absences plus rogue, plus agacé. Alors il se plongeait dans les plaisirs, passait ses nuits au cercle, dans les coulisses de l'Opéra et des Bouffes- Pari siens, jouait un jeu d'enfer, perdait de grosses somiWes", jetait son argent par les fenêtres... Puis il s'est mis a faire courir... Ah! dame! ca va vite sur ce pied-là ! Voyant sa fortmic déjà entatlaée, il s'est lancé dans les opérations de Bourse, ("a été le bouquet. En trois coups, tout y a passé... Ensuite est venue la débâcle. C'est la seconde à laquelle j'assiste. Un beau matin, M. le marquis a filé sans dire adieu à personne. En moins de trois ans il avait nettoyé Jes millions de madame. C'est la troisième fortune qu'il dévore, ce Gargantua ! Quant à madame, quelques semaines plus tard, elle partait aussi avec son enfant.
— Ah ! elle avait un enfant. ■
— Je crois bien, une petite iîlle-ravissante.
— Alors, dit Richard, il ne reste plus rien de cette immense fortune?
^ Il reste, sans rester. On les avait mariés prudemment, connaissant les habitudes de dépense du marquis, sous le régime de la séparation de biens. Malheureusement, madame, trop jeune ou trop faible, n'a pas su se détendre, préserver sa dot. JKlle lui donnait toutes les procurations qu^'ll demandait, et vous coniprenez... il ca usait ! Mais il y a toujours le château du Rovéray, par exemple, où habitent les parents de madame la miirquise, de petites gens, dit-on, qui conservent encore de 20 à 2o,000 francs de rente. Comme ça, à leur mort, il lui reviendra quelque chose.
Du reste; ils sont jeunes encore, vivront longtemps, et ça passe sous le nez de M. le marquis. C'est une histoire très-compliquée, ■cVailleurs, et on n'y comprend rien. La fortune ne venait pas des parents, mais de l'ancien comte Du Roveray, parrain de la marquise, et qui lui avait tout laissé, à condition de servir, leur vie durant, une rente fixe à ses père et mère.
— Oui, j'ai entendu parler de cela.
— Maintenant, on raconte bien d'autres choses. Madame aurait eu un amour malheureux. Elle aurait voulu se suicider... Le marquis l'aurait sauvée... Elle l'aurait épousé par reconnaissance... ou par nécessité... vous me comprenez bien ! Mais elle ne l'aimait pas. Elle aimait toujours l'autre... un polisson d'artiste !
— Vous croyez ? Qui vous fait supposer
Le valet de pied enroula gracieusement ses côtelettes autour de chaque index, en forme de tire-bouchons.
— J'ai l'œil, voyez- vous ! Une femme qui a un amour malheureux au cœur... ça ne peut m'échapper! Comme pour monsieur... il avait quelque chose là '
Le philosophe s'allongea un second coup de poing sous la mamelle gauche.
— Ainsi, vous pensez que M. le marquis avait un amour... malheureux ?
— Pour sa femme, oui, monsieur 1 II n'en disait rien, il s'en cachait, mais la froideur de madame le désolait, le chassait de la maison, le jetait dans les folies. D'ailleurs, comment ne l'aurait-il pas aimée ? Belle comme le jour, quoiqu'un peu pâlotte. La plus jolie femme que j'aie connue! Et Dieu sait que j'en ai connu, et que je suis difïicile! Enfin, mon cher monsieur, c'est tout vous dire, moi, Polydore Courtois, je ne pouvais la voir avec indifférence 1
Polydore ramena les manches de ses côtelettes à la hauteur des yeux, voulant prouver ainsi, sans doute, que, pour (|u'il n'ait pu voir M""* la ixiarquise avec indifférence, il fallait (juclqu'un de ces miracles qui changent les lois de la nature, et font remonter les fleuves vers leur source.
— Mais alors, interrompit Richard, poursuivant son idée, ils sont probablement retournés au Roveray ?
— Pour M. le marquis, j'en doute: les beaux parents doivent
être furieux contre lui. Quant à M"* la marquise, c'est possible..., à moins qu'elle n'ait suivi son mari, car elle était fort soumise et sage, bien que froide comme glace avec lui,
Camille Richard, en rentrant chez lui, jugea qu'il n'avait pas perdu sa journée.
Le récit du valet de pied, tout incomplet qu'il fût, lui avait déjà appris une chose importante, capitale : Denise n'aimait pas Du Lys! Denise avait gardé son amour pour Bertrand ! Denise était de glace avec son mari !
Donc elle ne s'était pas entendue avec lui pour éloigner Bertrand, donc elle n'avait pas joué la comédie du désespoir et du suicide, donc Bertrand se trompait, donc Honorine lui avait menti, donc ses soupçons à lui, Richard, se trouvaient plus que jamais coniirmés, et Honorine lui apparaissait, plus que jamais, fausse et perfide, sa conduite était plus que jamais louche, et méritait plus que jamais d'être approfondie.
— C'est au Roveray, se dit-il, que je saurai la suite, que j^éclaircirai le mystère. Denise y est, cela n'est pas douteux. Je trouverai moyen de me rapprocher d'elle et de la faire parler. Pauvre femme ! Elle méritait mieux. Une vie brisée, douloureuse, sans esjjoir, et par la faute de sa sœur, j'en suis convaincu !
Cependant, avant d'aller plus loin, il hésita.
— A quoi bon réveiller le passé ? se disait-il. Bertrand Ta oubliée, ou est en train de l'oublier. Il aime aujourd'hui Honorine. Peut-être moins qu'il ne croit, et faute de mieux, mais, enfin, elle la consolé. H travaille. Il semble heureux. Denise, elle, ne peut plus être sauvée, ni consolée. Elle appartient au marquis. Rien ne peut plus la rapprocher de Bertrand..
Faut-il laisser agir la destinée, ou m'en mêler?
Pourtant, si Honorine est la femme perfide que je suppose, puisje lui laisser épouser mon meilleur ami, un homme que j'aime plus que moi-même? Que sera-t-elle pour lui, après le mariage? Celle qui a pu le calomnier si bassement auprès de son premier mari, et le pcmsser au désespoir, en brisant sa carrière"; celle qui a poussé peut-être Denise au suicide, car hors d'elle je ne vois personne, au risque de le tuer, lui,... est une femnie redoutable et capaljle de bien des crimes, si je ne me trompe.
Ah 1 ma foi, tant pisl Sachons d'abord la vérité. Je n'en userai, ensuite, qu'à bon escient, ou je n'en userai pas du tout.
Puis, je calomnie peut-être M^^ Bissy, après tout. Au diable 1 j*en aurai le cœur net I , Trois jours plus tard, il partait pour le Roveray.
ou DU LYS , QUOIQUE SAISI , DEVIENT INSAISISSABLE.
Camille Richard descendit dans le village, à quelque distance du château, chez l'aubergiste où il avait fait transporter Bertrand mourant.
Il comptait se renseigner là, sans se montrer à M. et à M"^ Duclerc, qu'il n'avait pas revus et quij suivant toute probabilité, l'englobaient dans leur haine contre Bertrand. En tout cas, ils ne devaient point désirer de revoir un homme qui était le meilleur ami du séducteur de Denise, et dont la présence ne leur eût rappelé que des souvenirs cruels.
— Bonjour, madame Sidonie, dit-il en arrivant chez la brave paysanne, en lui tendant les deux mains. Est-ce que vous ne me reconnaissez pas ?
La Sidonie le regardait avec hésitation.
— Ah! si fait ! s'écria-t-elle enfin. Monsieur Richard, pas vrai î Vous voilà donc par ici ? II y a si longtemps qu'on ne vous avait vu !
— ^ Trois ans, chère madame. Oui, c'est long, mais je ne vous ai pas oubliée. Je me rappelle votre bonne hospitalité, vos soins dévoués pour mon ami, et, comme j'allais à Poitiers', je n'ai pas voulu passer si près de vous sans venir vous remercier.
— Vous êtes bien honnête, monsieur. Mais M. votre ami, comment va-t-il?
— Très-bien, maintenant, très -bien.
— Allons, tant mieux ! ajouta la paysanne. Cela me lait plaisir tout de même... malgré ses torts! 11 était si malade, et vous aviez l'air si malheureux, si affligé... que celam'avait touchée, quoique
tout le inoiultj lui jetait la pituTe. Mais je me disais que, pour avoir un ami coimiix! vous, il fallait que ce fût un bon cœur au fond.
— ]]l v<)us ne vous trompiez pas. Et, au château, comment va-t-ony
— Assez bien, mais tristement. Ils sont seuls à présent!
— Qui ça?
— Monsieur et madame.
— Ah! ah! Le marquis et la marquise n'y sont donc pas 1
— Non. M"*" Denise y a passé vingt-quatre heures,. il y a quel- <j!ues mois, puis elle est repartie.
-r— Tiens ! tiens ! tiens ! Je les croyais ici!
— Mais, non. Ils sont à Paris.
Richard regarda la paysanne pour voir si elle se moquait de lui. Un coup d'œil lui sufïit : elle était évidemment sincère.
— Elle ne "sait rien! pensa-t-il. Les parents ont tout caché. Le valet de pied avait raison, elle est allée rejoindre son mari. Mais où? ^
En tout cas, Richard venait d'apprendre qu'il ne les trouverait pas au Roveray, que le marquis n'y était point venu, et que Denise n'avait fait qu'y passer.
Elle avait donc son itinéraire résolu, tracé d'avance.
— Elle avait son enfant avec elle? demanda-t-il d'un air indifférent.
— Sans doute, une charmante petite fille, dit-on, car je ne l'ai pas vue... pas plus que la mère 1 ajouta-t-elle avec un soupir. Elle n'est pas venue ici. Cela m'a fait do la peine... je Faimais tant! Je l'avais connue haute comme ça !
— Oui, je sais que vous aimiez toute la famille. Il y a longtemps que vous n'avez revu M'^^ '^issy?
— Oh ! des années !
— -.Elle venait souvent chez vous, elle. Vous savez qu'elle est veuve?
— Il paraît.
— Elle est à Paris, maintenant. Je la vois presque chaque jour. La Sidonie parut surprise. ^
— Comment va-t-elle? fit-elle comme î\ regret. Celle-là aussi m'a bien oubliée... et ne m'a jamais envoyé de ses nouvelles.
— Elle vous aime pourtant bien, poursuivit Richard, sans quitter la paysanne des yeux. Elle me parle souvent de vous et m'a chargé de vous embrasser de sa pari, continua-t-il en déposant deux gros baisers sur les joues rebondies de l'aubergiste qui rougit de plaisir.
— Vrai! fit-elle avec joie. Ah! l'excellente demoiselle.
— Je me souviens encore que je la saluai là, à cette fenêtre, le jour où j'emmenai mon ami malade, dit-il tranquillement en dési* icnant la fenêtre où il avait cru apercevoir Honorine, ainsi qu'on se le rappelle.
La Sidonie parut embarrassée.
— Ah! vous croyez...
' — Mais certainement. Nous nous sommes salués, je vous le répète.
— C'est bien possible, répondit évasivement la paysanns, qui n'osa pas nier devant l'affirmation positive et l'air assuré de Richard.
— Je ne m'étais donc pas trompé, pensa celui-ci, qui prêchait le faux pour savoir le vrai. Elle m'avait dit que c'était sa nièce. Donc elle mentait; donc elle cachait Honorine chez elle, ce jour-là.
n regardait toujours la Sidonie.
— De l'audace! se dit-il.
— A propos, madame Sidonie, reprit-il d'un air délibéré, j'ai une grosse nouvelle à vous donner, mais il faut la garder pour vous, car personne ne le sait encore, et c'est M°"Bissy, M'"' Honorine, comme vous l'appelez, qui a voulu que vous fussiez informée la première. Seulement, il ne faut pas parler de ces choses-là, tant qu'elles ne sont pas faites, cela porte malheur.
— De quoi s'agit-il donc ?
— D'un nouveau mariage pour M'"' Bissy.
— Oh ! Elle a bien raison. Elle est si jeune encore, et si jolie. Et puis, son premier mari, le pauvre cher homme, que Dieu ait son âme ! était bien vieux pour elle, pas vrai?
— Parbleu !
— Et qui doit-elle épouser... sans indiscrétion ?...
— Il n'y a pas d'indiscrétion, M'"* Sidonie, puisque je viens partie pour vous l'annoncer.
n B* sortait qii« le soir et se tenait dans l'ombre.
Est-il riche ?
Il est riche à présent et le sera toujours plus.
Tant mieux! tant mieux! Et il est jeune, cette fois?
11 est encore jeune et beau... je ne vous dis que ça !
Alors ils feront la paire, s'écria Siclonie en riant.
SQ""*^ Livu. 39
— Mais vous le connaissez bien.
— Moil Qui donc!
— Vous ne devinez pas?
— Non... à moins que... pourtant... vous dites que jo lo connais... ce serait...
La Sidonie se tut brusquement.
— Vous vous taisez ? Je crois que vous brûlez î
— Je ne sais pas... je connais si peu de monde ..
— Justement. Celui-là même a liabité votre auberge !
— M. Bertrand, alors! s'écria la bonne femme, dont ce nom, en effet,, brillait les lèvres depuis une minute.
• — A la bonne heure' vous y êtes.
— Eh bien, vrai, ça no m'étonne pas. . . Je me disais bien aussi... puisqu'elle Tai...
La Sidonie n'acheva pas sa phrase, devint très-rouge et regardai son visiteur uvec inquiétude et regret de ce qui venait de lui
«'i.:hap;)t'r.
— Puisqu'elle l'aimait! acheva Richard. Allez, allez, ma bonne tiaiue, ne faites pas la mystérieuse avec moi. Je sais tout. Ne suisje pas le meilleur ami de Bertrand, et, je puis le dire aussi, de ■M"*-' Honorine ? Ainsi, pendant sa maladie, quand il était ici, elle venait chez vou-s... .s'informer de lui... suivra les progrès du mal ou de kl guérison. . .
La pay.sanne, croyant qu'il savait tout, lui conta tout: Comment Honorine avait pris la chambre qui touchait à celle de Bertrand, commci'Jt elle y venait en cachette, y passant dos nuits entières, étouffant ses sanglots, priant pour lui.
' — Pui.^qu'ils s'épousent, n'est-ce pas, il n'y a pas de mal à ça, et, puisque vous le saviez déjà, je peux bien vous le dire, conclut-elle.
— Allons, conclut à sou tour llichard, mais en dedans, — je suis sur la vraie piste. Voilà une découverte qui transfor-me mes .soupçons en certitude. Elle' Tannait, '.'dès' cette époque. Donc elle avait intérêt à le séparer de Denise, donc elle doit être l'auteur, direct ou indirect, du drame qui a jeté Denise aux bras de Du Ly.<^. Mais où trouver l© marquis ? Où trouver Denise surtout?
-Stc-— -.— --
^raintciKiiit, Camille Richard apportait une vcritablo passion à sa recherche.
C'est à peine s'il songeait à Bertrand. 11 voulait SAVOIR !
XÎI
eu, EN CITT:nGnANT CELLE-CI, ON TROUVE CI:LLE-LA.
Camille Richard, en quittant la Sidonic, chyz laquelle il ne passa qirr.tie nuit, se rendit à Poitiers, sans .Gcrand espoir d'y rien apprendre.
C-pi'iidant Du Lys y avait habité avant son maria.î^e avec Denise, et Houorine y avait vécu après son mariat^e avec M. Bissy. Poutêk-e pourrait-il obtenir là quelque ren-;cigncment.
Quant à- s'adresser à M. et à M"»» Duclerc, il n'y songea môme pas.
Ils devaient être d'autant plus exaspérés contre Bertrand et tout ce qui lui touchait de près ou de loin, que l'union de Denise avait plus mal tourné.
D'ailleurs, rien ne prouvait qu'ils eussent conservé des rapports quelconques* avec leur gendre, et le court passage de Denise dans sa Camille lui faisait sujiposer qu'elle n'élait pas très-bien, non plus, avec ses parents.
A Poi:iers, pourtant, on avait vu le marquis, quelque temps auparavant. Il y avait môme séjourné une huitaine de jours, puis il était reparti, et personne ne put lui dire pour quelle destination.
Sa femme n'était pas avec lui.
On savait la nouvelle ruine de Du Lys, et on suppo«;ait que Denise s'était retirée au château Du Roveray, près de sa mère.
— Diablj! se dit Camille Richard, cela se complique. Où estelle ? Au Roveray? Non, à coup sûr. La Sidonie le saurait, et elle
& affirme le contraire. — A Paris ? Sans doute. 11 est facile de s'y perdre... Cependant, quand on est marquise, quand on a eu des millions, on ne disparaît pas ainsi !
Néanmoins, il revint à Paris, fort préoccupé, fort intrigué, décidé à tirer la chose au clair, coûte que coûte.
Le veuvage d'Honorine n'était pas lini, Richard avait encore quelques mois devant lui.
Quant à Bertrand, il ignorait complètement la catastrophe du marquis. 11 ignorait môme que Du Lys et Denise eussent habité Paris. 11 arrivait de Ptome, où les bruits et les cancans du high' life parisien n'ont qu'un écho bien affaibli, et il n'était pas assez guéri de Denise, quoi qu'il fit afin de s'étourdir et de le croire, pour oser s'occuper d'elle, s'informer de ce qu'elle était devenue.
Il ne savait que son mariage.
Il n'en parlait jamais, et personne n'en parlait devant lui.
Pendant quelques semaines, Ptichard ne pouvait plus voir une femme de tournure jeune, et voilée, sans se précipiter à sa suite et lu dévisager.
Une fois même, il crut reconnaître la marquise dans une calèche sans armoiries et hermétiquement close.
Il se jeta dans une voiture vide qui passait, et suivit la calèche fermée pendant deux heures, au bout desquelles il s'aperçut de son erreur.
Il enrageait de ses déconvenues et de son impuissance.
Au moment où il désespérait le plus, il se rappela tout à coup qu'il avait conîiu jadis un haut personnage fort répandu dans le monde spécial que fréquentait Du Lys. Il faisait même partie du même cercle que ce dernier.
— Parbleu ! se dit Richard, celui-là pourra peut-être me renseigner. Paris est un ensemble de petites villes juxtaposées, où l'on sait parfaitement les agissements les uns des autres. Le baron de C... était du monde de Du Lys, de la petite ville aristocratique, joueuse et coureuse... il doit savoir ce qu'il est devenu.
Le baron de C... reçut fort bien Richard, écouta sa requête.
— Ma foi, mon cher monsieur, lui dit-il, j'ignore pour le quart d'heure où est passé Du Lys. On est tellement habitué à ses ruines successives, à ses disparitions plus ou moins prolongées, à ses re-
tours inattendus avec de nouvelles fortunes qui fondent entre ses doigts, ou plutôt entre les doigts de toutes les drolesses de la capitale, aidées du baccarat, qu'on ne s'en inquiète plus guère. Cette fois surtout, on le croit perdu sans ressource, sans espoir d'un nouvel avatar. Un beau mariage était évidemment sa dernière branche. Elle est cassée... Le voilà au fond de Teau à jamais. Cependant, puisque vous y tenez, puisque cela vous intéresse, je m'informerai. Revenez dans quelques jours.
— Et vous ignorez également ce qu'est devenue la marquise ?
— Oh ! pour celle-là, c'est différent, et je ne m'en préoccupe pas. Elle est jeune, elle est charmante, le mari est perdu... On la reverra un jour ou l'autre... On en entendra parler !
Le baron ricana.
^ Mais pour le moment...
— Pour le moment, elle doit être dans sa famille, je suppose. C'est toujours ainsi que l'on commence. Est-ce elle, par hasard, que vous tenez à retrouver ? ajouta le baron avec un demi-sourire. Vou. .l'avez pas mauvais goût !... Je me demandais aussi à quel titre ce chenapan de Du Lys pouvait vous intéresser... Eh bien, croyez-moi, où qu'il soit, cherchez à l'opposé, si vous voulez savoir où est sa femme.
— Je vous assure, monsieur le baron, que vous vous trompez...
— Parbleu ! on se trompe toujours !... Il y a même là-dessus un proverbe latin : Errare humanum est. Revenez dans huit jours.
La semaine écoulée, Richard se présenta de nouveau chez le baron de C...
— Eh bien, mon cher monsieur, je suis plus heureux que je ne l'espérais.
— Ah ! vous avez découvert le marquis ?
— Oui, il est à San Remo.
— A San Remo, on Italie?
— Parfaitement. Cela vous étonne? Rien do plus naturel pourtant. San Remo est à deux heures de Monaco. Or, à Monaco, il y a i)'"'; maison de jeu.
--C'est vrai.
— Et ruiné ou non, la roulette et le trente et quarante altireat
iilO L'ÉTANG DES SŒUIÎS-GRISES
co cher marquis, comme l'aimant attire le fer. Il aurait pu aller en Allemac^ne, mais il y est trop connu, et il éprouve le besoin do se faire oublier pour le quart criieurc, ce qui se comprend.
— Rien de plus juste, en effet,
— Mais ce n'est pas tout. Le marquis, à San Remo, n'est pas selil.
Richard tressaillit.
— Comment !... fit-il.
— La marquise l'a accompagné. Cela est absurde, invraisemblable, mais cela est. Vous voyez bien, en effet, que je me trompais, l'autre jour, et que le proverbe latin disait vrai.
— Enfin ! se dit Richard, en se frottant les m.ains, lorsqu'il fut seul, j'ai réussi. Les conditions sont admirables. Tout le monde peut albr à San Remo et à Monaco. Ma présence n'y sera pa^ remarquée ei n'aura rien d'extraordinaire. Je les y rencontrerai tout naturellement, et le refjte ira d3 soi, avec un peu "de patience et d'iiabileté. D'ailleurs, je no connais pas la Corniche... C'est une occasion.
Quarante-huit heur.îs après, Camille Richiird prenait le chemin de fer de Marseille.
Arrivé là, il hésita un instant.
— Faut-il m'arrcter à r\ionaco ou pousser jusqu'à San Remo ? C'est San Remo qu'il habite. Il ne vient à Monaco que passacrèrement, et il est peu probable que Denise y vienne avec lui. — Allons donc à San Remo.
Il descendit à V Hôtel de la. Paix, en face de la gare.
La position était excellente.
De la fenêtre de la chambre qu'il avait prise sur le derrière, il embrassait la pleine mer et le bâtiment de la gare, ûe telle sorte que pas un voyageur n'entrait à la station ou n'en sortait qu'il -ne pût le voir, sans être contraint de se montrer lui-même. De plus, le jardin public, de l'autre côté de la rue Vittorio-Emanuele, s'étendait devant la porte de l'hôtel, et la route de terre qui mène à Bordighera, à Nice, à Monaco, n'est que la continuation de cette rue.
Le quai était là, également, à gauche, et c'est la promenade favorite, le aolr, de tous les étrangers et des rares San Remois qui
consentent à quitter, pour une heure, leurs ruelles sombres, étroites, puantes, leurs appartements toujours clos comme des prisons et obscurs comme des caves.
En arrivant à l'hôtel, Camille Richard demanda la liste des étrangers.
Il y aperçut aussitôt la mention suivante :
Français: M. le marquis et M"»» la marquise Du Lys, Vilbi dos Palmiers.
— Victoire î s'écria-t-il.
Mais il s'arrêta stupjfait.
T/i dilTicullé de la situation venait seulement de lui apparo.îtro.
";u Lys serait, sans doute, peu satisfait do revoir l'ami intime (!e Bertrand, un homme qui connaissait rintris'ue du peintre avec licni.io, qui savait que lui, le marquis, n'était que le second.
Denise elle-même, puisqu'elle croyait à la trahison de Bertrand, serait évidemment peu ilaltée aussi de revoir un homme qui lui rappellerait, par sa présence, non-seul.n;ieut le plus grand malheur de sa vie, mais encore la faute qu'elle avait commis.-.
— Imbécile que je suis ! murmura-t-il, en se frappant le froiit, je n'y avais pas pensé !
En effet, entraîné par son imagination toujours en mouvement et son caractère ardent et léger, il avait poursuivi son idée, et oublié le reste, c'est-à-dire l'important, la façon dont il serait accueilli par Du Lys et sa femme, et lïmprjssion désagréable que sa rencontre produirait nécessairement sur eux.
— 11 faudra que je trouve un moyen, se dit-il, et, en attendant, il faut les voir, connaître leurs habitudes, sans être vu d'eux.
En conséquence, il ne sortait que le soir, et se tenait dans l'ombre. .
Il idhi ainsi souvent du côté de la villa des Palmiers, située sur le bord de la mer, à un quart d'heure de la ville, au milieu du Corso Garibaldi, en suivant la roule de Gènes.
La viila était charmante, entourée de palmiers, d'orangers, do ritronniers, de grenadiers, d'eucalyptus dont Li chevelure en désordre se profilait .hardiment sur l'indigo du ciel.
Des héliotroj^es géants grimpaient le long d.s mur.3, jusqu'à la LCiLur.ï en t^.'rrassè.
Dans le fond, la mer s'étendait comme un pan de ciel reflété par un miroir immense.
Des aloès, sur la route, dressaient leurs pointes aiguës.
En face, on apercevait les masses noires des coteaux couverts d'oliviers jusqu'au plus lointain horizon.
On ne pouvait rêver rien de plus beau : un vrai nid d'amoureux.
— Il n'y manque que l'amour et les amoureux ! pensait Camille en souriant avec ironie. Si l'on entrait là-dedans, on y trouverait un viveur ruiné, qui calcule des martingales, une femme désespérée, qui songe à sa vie perdue, à son cœur brisé, — l'ennui, les dégoûts, les défiances et les querelles 1
A travers la grille du jardin, il apercevait de la lumière au rezde-chaussée, et voyait passer des ombres.
Un soir, tout à coup, les lumières s'agitèrent. Il entendit un bruit de voix, puis le craquement du sable sous des pas.
On se dirigeait vers la grille, on allait sortir.
Il se jeta précipitamment derrière un aloès, dont l'ombre le protégeait, tandis qu'il pouvait regarder, entre Técartementdes feuilles charnues et roulées, qui ressemblent à des bras armés d'un fer de lance. ,
En effet, la grille s'ouvrit. Un homme et une femme apparurent sur le trottoir.
C'était Du Ly?.
Il le reconnut au premier regard, toujours sec et droit.
Quanta la femme, vêtue de noir, il trouva qu'elle était plus forte que la Denise qu'il se rappelait, et singulièrement engraissée.
Au même instant, elle se retourna, et il vit son visage à la pleine lumière du gaz.
Il étouffa un cri de surprise.
Ce n'était pas Denise, mais il connaisssit cette femme !
Il la connaissait même beaucoup.
C'était Nina, Nina Durandal, demi artiste, demi cocotte, ayant été mariée une fois pour de bon, devenue veuve, et remariée souvent depuis, pour de rire ; fort célèbre et fort courue dans un certain monde, assez compromise, mais pas trop, juste ce qu'il en fallait pour qu'on ne se gênât pas et qu'elle eût de l'attrait ; musicienne de grand talent, qui avait mangé de très-grosses fortunes,
Tout à coup, Richard tressaillit et s'arrêta sur place.
et fait la sienne ; des yeux magnifiques; pas d'esprit, mais du bagout et de l'acquis ; ayant toujours vécu sur la frontière de l'art et du monde élégant ; ayant pris aux hommes de mérite leurs mot», aux gentilshommes à ruiner leurs écus ; paresseuse, égoïste, lâche, féroce, mais aimable et capable d'un caprice; Nina, que Camille 40»« Uv. -^O
Richard, peut-être évincé, ou remercié le premier, avait un jour définie ainsi :
— C'est d'elle qu'on ne pourra jamais dire: Ma bonne Durandal !
Le mot avait fait fortune. Nina le connaissait et haïssait son auteur.
Du Lys vivait avec elle,
■ Elle s'était prise d'un Lcau caprice pour lui. Denise ruinée,
comme il n'avait aucun motif de rester auprès de sa femme, i'I avait suivi sa nouvelle maîtresse, assez riche, quoique peu généreuse à l'habitude.
Elle avait envie de parcourir l'Italie. Il la lui montrait. Les voyant ensemble, et le sachant marquis Du Lys, on l'avait faite marquise sur le livre des étrangers.
Il n'avait rien dit, parce qu'il s'en moquait, et la chose, à elle, lui.^'S^.it paru drôle ! De là, Terreur commise par le baron de C... sur un renseigne-
; ment venu de San Remo.
I — Je n'ai plus rien à faire ici, se dit Camille Richard. Elle
I m'exècre et, si elle me voit, elle quittera le pays, craignant mes
I indiscrétions. Après tout, j'aime mieux ne pas avoir rencontré
j Denise avec son mari. Je sais maintenant qu'ils sont séparés et que
! je la trouverai seule... si je la trouve. Je le préfère beaucoup, ré-
I flexion faite.
-— Adieu ! madame, ajouta-t-il ironiquement en s'adressant tout bas à Nina Durandal. Au plaisir de ne pas vous revoir !
Nous, au contraire, nous la reverrons, et dans des circonstances bien imprévues, car cette femme était appelée à jouer un rôle capital dans la vie de Denise, d'Honorine et de Bertrand.
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LE DROIT DU ^lARI 315