LYON. — VINGT MINUTES D ARRET
Camille Richard, en revenant à Paris, passa par Lyon, où il devait changer de train.
Il y avait vingt minutes d'arrêt,
11 alluma un cigare et se promena sur les quais d'embarquement, parmi la foule des voyageurs qui allaient et venaient.
Un convoi chargeait pour le Midi. On s'embrassait, on se souhaitait bon voyage; les portes des wagons claquaient avec un bruit sec.
Tout à coup Richard tressaillit et s'arrêta sur place, comme s'il y avait pris racine.
Pour cette fois, il venait de voir Denise. Elle était là, à dix pas de lui, de trois quarts. Sa douce voix n'était pas méconnaissable. Elle causait avec une dame accompagnée' de deux grandes filles qui s'apprêtaient à monter dans une voiture de première classe.
Est-ce qu'elle partait aussi ?
Mais non, la dame âgée lui serra la main, les deux grandes iillcs lembrassèrent. Toutes trois disparurent dans le wagon, dont l'employé referma la portière, et Denise, après un dernier salut de la main, s'éloigna.
Camille Richard s'élança sur ses traces, oubliant tout, laissant ses bagages courir sans lui vers Pajis.
Il cherchait Denise depuis trop longtemps pour la perdre au moment où le hasard la lui amenait.
Oui, c'était bien elle, mais en toilette noire et dont la simplicité approchait de la pauvreté, de la pauvreté vaillamment supportée. Sa figure, qu'il n'avait fait qu'entrevoir, lui paraissait aussi bien changée. Non pas qu'elle ne fût plus jolie, loin de là ! C'était tou-
jours ce charmant visage plein de grâce et de poésio, mais pâli, amaigri, avec une teinte de tristesse incurable.
Elle s'arrêta enfin dans une rue convenable, devant une maison de médiocre apparence, entra sous la porte cochère et disparut à ses yeux.
C'était là qu'elle demeurait, au troisième étage.
Deux petites chambres très-propres, mais pauvres, composaient tout son appartement. La première, moitié salon, moitié salle d'étude, contenait un piano et un chevalet. Des cahiers de musique couvraient le piano. Une aquarelle commencée occupait le chevalet, des cartons à dessin s'cntr'ouvraient sur le canapé et sur la cheminée. Quelques fusains et aquarelles étaient pendus aux murs.
Dans la pièce du fond, il y avait le lit de Denise, près du lit un berceau, dans le berceau, une charmante petite fille endormie.
Denise venait, en effet, de remercier une voisine qui avait bien voulu veiller rur l'enfant pendant la courte absence de la mèr.-. «
Sur la porte de ce petit logis, où tout annonçait le travail ei la pauvreté sévère qui se cache et lutte, une plaque de cuivre poitait ces mots :
. M""* Mergoeur Leçons de piano et de peinture.
Denise avait eu le temps de quitter son chapeau et son léo-er pardessus, puis de se pencher sur le berceau pour déposer un baiser discret au front de la fillette endormie, quand on sonna discrètement à la porte.
Elle alla ouvrir et se trouva en face de Camille Richard.
En l'apercevant, en le reconnaissant, elle recula et dut s'appuyer à un meuble, tant elle devint tremblante.
Une pâleur mortelle avait envahi son visage, son cœur battait avec foicô.
Camille était resté sur le seuil de la porte. La voyant si troui)lce et si chancelante, il s'avança vers elle.
— Ma présence vous émeut et vous déplaît, lui dit-il. Je m'y attendais. Mais croyez, madame, que c'est un ami, un ami sympathique, sincère, un ami dévoué, que vous voyez devant vous.
— Fermez cette porte, fit-elle avec effort, en désignant la porte ouverte derrière lui. On pourrait entendre.
Elle se laissa tomber sur une chaise, pendant qu'il accomplissait son ordre.
— Qui vous a donné mon adresse? Qui vous a dit que j'étais ici ? reprit-elle d'une voix basse et brève.
— Personne. Je vous ai reconnue à la gare, je vous ai suivie... • et me voilà,
— A la gare, répéta- t-elle. Ah ! oui, j'étais allée reconduire deux de mes élèves... ^'
Denise parut soulagée.
— Ainsi, c'est le hasard... reprit-elle.
— Oui, le hasard seul.
— Avant d'aller plus loin, monsieur Richard, je m'appelle ]yime Mercœur, je suis veuve, et je vis en donnant des leçons. Si personne savait qui je suis et où je suis, je partirais à l'instant...
— Je vous jure sur l'honneur que jamais de ma bouche il ne sortira une indiscrétion.
— Merci, monsieur. Mais pourquoi avez-vous voulu me revoir, pourquoi ?
— Parce que, madame, j'avais pour la brillante et heureuse jeune fille que j'ai connue, il y a trois ans, une amitié vive et respectueuse, et que cette amitié, je viens l'offrir, de nouveau, à la femme qui a souffert, qui souffre.
— Oui, je crois que vous êtes un bon et noble cœur... et j'avais, j'ai toujours beaucoup de sympathie pour vous. Excusez la pénible émotion que m'a causée d'abord votre présence inattendue.
RIlc lui tendit la main. «^
Cette petite main tremblait encore, et un pâle et faible sourire (iissi mulait mal une larme arrêtée au coin de sa longue paupière.
' — C'est moi, madame, qui vou« demande pardon de mon indis- Tétio n et de tous les douloureux souvenirs que ma vue doit éveiller en vous. Mais j'ai cru devoir agir ainsi que je le fais, et je me
figure que nous n'aurons à regretter, ni l'un ni l'autre, le hasard qui nou» a réunis une fois de plus.
Deniae Técoiitait les yeux baissés et semblait réfléchir profondément.
— Monsieur Richard, dit-elle enfin, je vous dois quelques explications. Vous savez en partie les événements...
— Je sais, madame, que M. Du Lys vous a ruinée. Je vois que vous êtes séparés de fait, et j'ajoute que cela ne m'étonne pas. La seule chose qui m'ait étonné, c'est votre mariage avec lui, mais je ne pensais pas que vous en fussiez à ce point de vivre péniblement en donnant des leçons de musique et de peinture.
' — Quand on est pauvre, monsieur, il faut utiliser les talents que la fortune perdue nous a permis d'acquérir, et c'est ce que je fais. Si vous croyez que j'en souffre ou que j'en suis humiliée, détrompez-vous. Ce que je regreUe, c'est d'avoir été riche, c'est que vous ne m'ayez pas connue de tout temps professeur au cachet ou humble ouvrière. Si je cache mon nom, si je m'efforce de fai^'e perdre ma trace c'est que je désire, j'entends que M. Du Lys ignore CQ que je suis devenue, où je vis; c'est que je neveux pas inspirer pour mon sort matériel une pitié qu'il ne mérite point... Ce n'est pas de cela que je souffre I
— Ce qui m'étonne, — pardonnez-moi de vous parler avec cette franchise, — c'est que vos parents, M""* votre mère notamment, qui vous aimait si tendrement, si passionnément, aient consenti à vous laisser vivre ainsi, car ils ont toujours le château du Roveray, si je ne me trompe...
— Oui, leur part a été sauvée, répondit froidement Denise. Le reste, je l'ai abandonné, et bien volontiers, à M. Du Lys. Ne les accusez pas. Ils ignorent eux-mêmes mon sort actuel. Je leur donne de mes nouvelles, mais je me suis arrangée pour qu'ils. ne sachent pas où je suis et ce que je fais... Je tiens à gagner, moimême, mon pain, monsieur Richard, et celui de ma fîlle, car je ne suispas seule... Je suis mère! ajouta-t-elleavec une expression de fermeté et de fierté douce qui frappa vivement Richard.
Bien qu'il eût prévu un grand embarras, celui qu'il ressentait dépassait toutes ses prévisions.
Denise était si complètement digne et si noblement résignée,
hS DROIT DU MARI
son joli visage exprimait une souffrance si profonde, et, en même temps, si courageusement supportée, qu'il avait envie de s'agenouiller devant elle, comme devant une martyre.
En entrant dans cette misère,vi| avait songé à lui offrir son aide matérielle. A présent, il n'osait plus, et ne savait ni que faire ni que dire.
Elle lui parlait franchement, nettement, mais ne provoquait point l'expansion, ni les explications. Elle n'avait fait allusion qu'à M. Du Lys, qu'à son mariage, qu'à ses parents, qu'à sa ruine.
Pas un mot qui touchât à Bertrand, ni à Honorine!
Maintenant, il ne se sentait pas la force d'aborder ce sujet, bien qu'il ne fût venu que pour cela.
Eu ce moment, une voix d'enfant appela dans la pièce du fond, do.ît la porte était restée entrebâillée.
Denise se leva précipitamment, et courut vers le berceau de sa fille.
Camille Richard la vit qui se penchait. Il aperçut deux bras l)kincs et potelés qui s'attachaient à son cou, il entendit le bruit de plusieurs baisers,- puis Denise se releva, tenant une petite fille quelle ramena dans la première pièce, serrée contre sa poitrine.
— C'est ma fille ! dit-elle en la présentant à Richard. Richard ne put retenir une exclamation de surprise.
— Ah ! mon Dieu! s'écria-t-il, comme elle ressemble... Il s'arrêta court et rougit.
— Comme elle ressemble... à son père! Oui, lit Denise d'une voix lente, en levant ses grands yeux sur Richard intei-dit.
C'était, en effet, le portrait vivant de Bertrand, dont elle avait surtout les yeux bruns et la shevelure bouclée.