PREMIERES EXPLICATIONS
Richard, sans répondre, mais très-ému de cette révélation à laquelle il ne s'attendait guère, s'approcha de la petite fille, qui lui souriait, et l'embrassa sur ses deux joues rebondies.
Elle avait environ deux ans. Elle commençait à parler, elle trottait toute seule. »
Denise la posa par terre, sur un canapé, et lui donna sa poupée, en lui disant :
— Sois sage. J'ai à travailler.
On eût dit que la petite comprenait déjà la portée de cette recommandation; car elle s'assit aussitôt, et commença à jouer silencieusement, sans s'inquiéter de l'étranger, en enfant habituée à voir de nouveaux visages chez sa mère, qui donnait des leçons une partie de la journée, et à ne pas faire de bruit, quand il y avait là des élèves ou leurs parents.
Elle avait l'air de penser :
.— Il faut respecter le travail qui nous nourrit toutes les deux.
Richard, pendant ce temps, avait pris sa résolution.
Le mot de Denise : « Elle ressemble à son père ! » l'encourageait à parler.
— Elle aura la force de m'entendre, se disait-il. Elle possède plus d'héroïsme et d'énergie vraie que je ne m'attendais à en trouver dans cette charmante et frêle créature, gâtée au début par la vie,
— Vous savez que M"* Bissy est devenue veuve? reprit-il tout à coup en l'observant.
— - Je le sais, répondit Denise.
— Et qu'elle va se remarier ?
Il rôda autour du kfosque.
Denise frémit légèrement,
— Non, je l'ignorais, dit-elle, après une seconde employée, sans doute, à raffermir sa voix.
— Vous ne me demandez pas qui elle épouse ? Denise le regarda.
41"' Liv. 41
— Ella épouse... votre ami.
■ — On vous l'a dit?.
— Non. Je le devine.
— Cela ne vous surprend pas ?
— Est-ce que cela vous surprend, vous, monsieur Richard? Elle se tenait droite et ferme, mais on entendait les battements
précipités de son cœur.
Je lavoue, reprit-il, car il ne Taimait pas, et iî n'a fallu rien
moins que Fannonce de votre mariage avec le marquis Du Lys pour le conduire à une résolution qu'il n'eût jamais prise sans
cela.
Je ne sais pourquoi vous me parlez ainsi, monsieur, ni qui
vous en a chargé. Est-ce elle ? Est-ce ma sœur? Est-ce Honorine? Les yeux de Denise se chargeaient d'éclairs, et sa voL\. devenait tremblante.
Elle continua :
Veut-elle savoir si je puis encore souffrir par elle ? Rassu-
n;/-la, monsieur. Je souffdrai tant que je vivrai... Si cela fait partie de son bonheur, qu'elle soit heureuse !
Ah! madame, pour qui me prenez-vous? Je suis votre ami,
vous le savez bien ! Tenez, fil-.l avec élan, jouons cartes sur table. Je suis un mauvais diplomate, brutal et maLulroit. Laissez-moi vous parler à cœur ouvert... Je suis venu parce que j'ai la conviclioa que votre sœur est l'auteur de toutes vos douleurs, parce (fue je suis convaincu que c'est elle qui vous a séparée de Bertrand cui vous aimait, qui vous aime encore! Parce que j'espérais par vous en apprendre assez pour rompre soa mariage avec mon ami, rar. si elle est ce que je la suppose, et ce que vos paroles me conlirment, elle est indigne de lui... Je veux l'arrachera l'influence, c la domination d'une femme porfidc!... Elle lui a fait jadis du ir.al, elle est capable de lui en faire beaucoup encore !
Denise le dévorait des yeux, pâle, frémissante, le visage décomposé par une lutte terrible.
— Ah! lui dit-elle enfin avec un éclat do passion qui l'effraya, taisez-vous! Taisez vous! Ou vous mentez, ou vous êtes dupe !..^ lia s'aiment, ils s'aimaient depuis longtemps! Alors qu'il abusait ne ma foi, de mon idolâtrie pour lui, alors qu'il me rendait mère
LE DROIT DU iJAlU 3?3
ds cotte enfant, et elle désii^nait la petite d'un .^estc, à ce moment môme, et bien 'auparavant, il l'aimait, il était son amant, comprenez-vous!... Ils s'entendaient tous doux pour me tromper, m'avil.r et me tuer !
Denise, cachant sa tête blonde dans ses mains, partit en sanglots.
— Madame! madame! répétait Camille Richard, écoutez-moi .. Ah! tout ce que je prévoyais, tout ce que je supposais était donc vrai!... On vous a trompée, oui... on vous a menti, oui... mais autrement que vous ne croyez.
Denise secouait la tète sans répondre.
— Bertrand est innocent, je vous le jure. Qui dit le contraire, dit une infâme calomnie.
— Laissez-moi, laissez-moi ! sanglota Denise. Je ne veux pas vous entendre, ajouter foi à vos paroles...
Tout à coup elle se releva, ses yeux devinrent secs.
— Oui, taisez-vous, reprit-elle. Craignez-vous que je ne l'aime pas assez ? Car, c'est vrai, oui, tout coupable, tout infâme qu'il est, je l'aime, je l'aime encore, je l'aime toujours ! Est-ce cela que vous voulez savoir? Allez le leur dire. Je ne leur demande rien... Qu'ils me laissent mon cœur. J'en suis honteuse, mais je ne puis le changer. Bertrand ! oh! Bertrand!
Elle retomba sur un fauteuil, en proie à la douleur la plus violente que Richard eût encore vue.
Lui-même, profondément ému, se sentait prêt à pleurer. Il se disait :
— J'avais deviné juste. La pauvre enfant !
Alors, brusquement, violemment, il se sentit pris de rage contre Honorine.
— Non, non, mille fois non! se disait-il encore, elle n'aura pas ce bonheur qu'elle a volé à sa sœur. Je l'en empêcherai!
— Voyons, reprit-il tout haut, en saisissant les mains glacées de Denise, voyons, écoutez-moi. Je vous jure que Bertrand ne l'aimait pas, qu'il n'aimait que vous. Je lésais, moi, qui ai veillé son délire, qui l'ai arraché à la mort.
— A la mort? répéta Denise.
— Oui, à la mort! Vous l'ignoriez donc?
— J'ai cru qu'il était parti... .
324 L'ÉTANG DES S(EUKS-GR[SliS
— Pendant des mois il a gardé le lit, sans qu'on pût répondre de sa vie, tantôt plus faible et plus abattu qu'un enfant, tantôt au paroxysme du désespoir, voulant se tuer, lui aussi. Il me disait tout, il m\i tout dit, soit avec le délire, soit avec sa pleine raison... C'est lui qui croit, aujourd'hui, que vous l'avez trahi!
— Moi! fit Denise avec un accent de mépris intraduisible. 11 m'aurait aimée, et c'est ainsi qu'il me juge !
— Vous l'accusez bien, vous qui l'aimez!
— Parce que j'ai vu...
— C'est impossible!
— Parce que j'ai eu des preuves î
— Quelles preuves V
— Je Tai surprise. . .
— Qui?
— Honorine! La nuit, dans sa chambre!
— Quelle nuit?
— La nuit du bal !
— Je vous répète que c'est impossible. Nous étions ensemble, nous deux Bertrand. Je ne l'ai pas quitté une minute, je suis sorti avec lui, c'est même moi qui l'ai entraîné. Nous avons passé la nuit à courir dans le bois et au bord de l'étang... Sans nous douter...
— Comment? Il ne lui avait pas donné rendez-vous?
— Mais non !
— Il ne l'attendait pas dans sa chambre?
— Non, encore une fois, non !
Richard s'arrêta. Un soupçon venait de traverser son esprit avec la rapidité de l'éclair.
— Voici deux fois que vous parlez de sa chambre, reprit-il. Laquelle ?
— Celle qu'il habitait au château.
— Mais il en avait changé ce jour-là.
— Ce jour-là... il en avait changé!
Denise paraissait au comble de l'épouvante.
— Que dites-vous là?
— La vérité. On lui ayait donné lachambre en face de la mienne.
— De l'autre côté du château ?
— De l'autre côts.
— Hoaorine l'ignorait...
— Nullement. C'est elle qui avait veillé au déménagement et transmis les ordres nécessaires aux domestiques. Je l'ai entendue, en passant dans le corridor...
-Ah! malheureuse que je suis! balbutia Denise d'une voix
étouffée.
Et elle tomba sans connaissance.
ou LA PROVIDENCE SE FAIT MARQUIS.
On se rappelle que, peu de jours avant la tentative de suicide de Denise, le marquis Gaston Du Lys était parti inopinément pour Paris, sur une dépêche télégraphique qui paraissait l'avoir vivement inquiété.
Honorine avait promis à Bertrand d'éloigner son rival, et 'elle tenait sa promesse
N'était-ce pas, d'ailleurs, au point où elle avait amené les choses, le seul moyen pour elle d'empêcher un duel devenu inévitable ente'e ces deux hommes, et, en même temps, de rester libre d'agir avec Denise comme elle l'entendrait ?
Les événements avaient tourné autrement qu'elle ne le prévoyait.
Gaston Du Lys était revenu plus tôt qu'elle ne s'y attendait, sans la prévenir, juste à temps pour sauver Denise, pour l'arracher à la mort certaine à laquelle sa sœur l'avait savamment poussée, avec une audace terrible et une perfidie effrayante.
La dépêche qui avait éloigné le marquis, venait d'Honorine.
C'était un moyen extrême qu'elle avait préparé, réservé depuis
quelque temps, pour s'en servir à l'heure exacte qu'elle jugerait propice à ses projets.
Par M. Terrenoire," elle connaissait admirablsment le passé de M. Du Lys. Depuis la long-ue conversation que nous avons rapportée au début de la première partie de ce récit, M™* Bissy avait souvent interrogé ses amis au sujet du marquis. Un beau jour, elle leur avait annoncé, l'air désolé, que le marquis aspirait à la main de sa sœur Denise, et qu'elle voyait, pleine d'effroi, les prétentions de ce viveur cynique et ruiné à la dot de cette douce et pure jeune fille.
M. et M""* Terrenoire s'étaient même fort attendris sur la sollicitude qu'elle montrait pour le bonheur d'une sœur plus riche et plus heureuse qu'elle.
— Empêcher ce mariage, rien de plus facile peut-être, disait-elle à son amie. II suffirait, sans doute, de révéler à M'«^ Duclerc le passé plus que véreux du gentilhomme.
Mais Honorine avait eu le talent de se faire défendre absolument aucune révélation de ce genre par M""^ Terrenoire.
— Cela compromettrait mon mari, s'écriait Adèle, puisque c'est par lui seul que tu as pu connaître les détails qui font du marquis un gendre impossible pour d'honnêtes gens aimant réellement leur fille. Or, le marquis a déjà tué à moitié, une première fois, Léon. Je ne veux pas qu'il le tue tout à fait, la seconde fois, et il n'y manquerait pas, s'il apprenait l'intervention de M. Terrenoire dans toute cette affaire, s'il apprenait que c'est à lui qu'il doit de perdre sa chance suprême de salut et de fortune: un beau mariage !
— Je serai discrète, avait répondu Honorine, d'autant plus que M. Du Lys ne s'est encore ouvert qu'à moi de ses projets matrimoniaux. Ma mère les devine et les encourage; pourtant, il n'y a encore rien de décidé. Mais si je le voyais, lui, trop pressant, elle, irop disposée à l'accueillir, je ne pourrais pas devenir comphce, par mon silence, du malheur de cette charmante Denise.
Quelque temp^ après, Honorine annonçait à M""* Terrenoire que sa sœur aimait une personne digne d'elle de tous points, mais qui n'osait se déclarer, voyant M'"^ Duclerc complètement favorable au marquis, et qu'elle était au désespoir, les deux hommes ayant
deviné leur rivalité réciproque et n'attendant qu'un prétexte pour en venir à un duel.
« — 11 faudrait à tout prix éloigner le marqiii.s pour éviter un « malheur terrible, « — écrivait-elle à la pétulante .Adèle, — « car « mon protégé, qui serait le tien si tu le connaissais, ne sait pas « tenir une cpée ni un pistolet. »
« J'ai trouvé », — répondait cette tête de linotte de M™* Terrenoire. — (( Par quelqu'un à moi, et sans rien dire à mon mari, je <c fais envoyer de Paris à M. le marquis, au nom d'une de ses an- « cicnnes... amies, une dép.'che le menaçant de scandale s'il ne <c vient pas immédiatement la rejoindre. 11 part, et alors nous << combinons cnscml^le un autre moyen do le retenir là-bas, ou « d'ouvrir le.i yeux do ta mère sur ce vilain personnage, sans « compromettre M. Terrenoire. »
C'était tout ce voulait Honorine, qui n'avait besoin d'éloigner Du Lys que pour quelques jours, sachant bien qu'à son retour il ne retrouverait pas Denise.
De plus, par la complicité de rj™" Terrenoire, elle se créait un témoin qui pourrait prouver, au ber:;oin, si on l'accusait ou si on la soupçonnait au sujet du suicide de Denise, qu'elle ne songeait qu'à assurer le mariage de sa sœur avec Bertrand.
La résurrection imprévue de Djnisc avait rendu inutile cette précaution si habilement calculée.
Au reçu de la dépêche, signée d'un nom de femme bien connue de lui. Du Lys, qui avait tout intérêt à ne pas éveiller Taltenlion sur ses antécédents, était donc parti, furieux, sans hJsiti^r.
- Arrivé à Paris, il n'avait pas tardé à constater qu'il était dupe d'une mauvaise plaisanterie. La dame en question n'y était mèine plus. Elle était aux bains de mer.
— Quel est le sot plaisant qui ma fait cette farce et causé celle souleur ? se demanda-t-il.
La défiance instinctive que lui inspiraient, depuis quelques semaines, les agissements d'Honorine, se réveilla en lui phis vive et plus cuisante que jamais.
— Serait-ce elle qui aurait voulu m'éloigncr? se disait-il Mais dans quel but ? Pour empêcher un duel entre moi et Bertrand ? Le
moyen serait détestable, car je vais retourner au château, je l'y retrouverai, et alors...
Serait-ce qu'elle l'aime réellement, comme je l'ai craint, comme je le crains, et qu'elle recloute ma surveillance, ma perspicacité ? Le moyen n'est pas meilleur... car huit jours d'absence ne m'empêcheront pas devoir ce qui sapasse... Et Honorine est trop habile pour avoir recours à des ruses enfantines, et qui ne résolvent rien.
Serait-ce plutôt Bertrand qui aurait voulu me faire partir, pour agir en mon absence sur l'esprit de la mère, et me faire interdire l'accès du château? S'il est l'auteur de la dépêche, c'est qu'il connaît à fond rhistoire de ma vie passée... Il est bien dangereux, alors !... En tout cas, quelqu'un, pour une raison que j'ignore, a un intérêt à me faire quitter le Roveray. Par conséquent j'ai intérêt à y revenir le plus promptement possible, afin de déjouer la manœuvre, quelle quelle soit, ourdie contre moi!
Le marquis reprit donc instantanément le chemin de fer, train rapide, et débarqua à Poitiers, le jour même du bal, — c'est-àdire "deux jours plus tôt qu'Honorine ne Tavait calculé.
De Poitiers on se rendait au Roveray en trois heures. Mais Du Lys avait résolu de ne pas se montrer ouvertement, d'observer ce qui se passait, en laissant croire à son absence prolongée. H s'arrangea, en conséquence, pour n'arriver aux abords du château qu'à la nuit, et se glissa dans le parc, à la faveur des allées et venues des invités, sans être remarqué, se cachant, épiant, écoutant tous les bruits de la fêto qui venaient jusqu'à lui.
De l'ombre épaisse d'un fourré où il s'était tapi, il vit passçr Honorine, Bertrand, Camille Richard, et ne remarqua rien d'extraordinaire.
Il rôda autour du kiosque, lieu de rendez-vous habituel de Denise et du peintre, sans les y surprendre.
Tout lui parut calme, tranquille, dans l'état exact où il avait laissé les choses et les personnes au moment de son départ.
Cela le rassura presque complètement.
— Allons, se dit-il, je reviens en tout cas à temps pour déjouer les projets hostiles, s'il y en a.
Il eut même un instant l'idée de se présenter, d'entrer au bal.
LE DROIT DU xMAlîI
Du Lys, l'apercevant, sans la reconnaître néanmoins, s'était jeté à son secours.
Mais il s'aperçut que sa toilette n'était pas en situation. Il était vêtu en voyageur, non en danseur, puis Honorine pourrait trouver étrange cette arrivée impromptue. Elle devinerait qu'il s'était défie d'elle. Cela la blesserait certainement, et il ne voulait ni l'irriter, ni qu'elle se doutât de ses inquiétudes.
/, Oire LiV. '
-iJ"
— J'arriverai ouvertement demain.
Il quitta les abords du château, retourna au kiosque.
— Après tout, il serait bien possible qu'à la fin du bal, ou même pendant le bal, Denise ou Honorine vint ici, au cas à prévoir de quelques rendez-vous sous cloche avec Bertrand, Ne nous éloignons pas trop. Une mauvaise nuit est bientôt écoulée, et je serai plus tranquill-j quand j'aurai constaté jusqu'au bout qu'il ne se passe, qu'il ne se prépare rien d'extraordinaire.
Vers trois heures du matin, engourdi de sa veille, craignant de s'endormir, glacé de l'air humide et froid, il voulut marcher, et, suivant les bords de l'étang sur la gauche, il ne tarda pas à disparaître derrière le petit îlot couvert de joncs et de saules qui occupait le centre de la pièce d'eau,, et lui cachait le kiosque, comme il cachait le marquis aux yeux de ceux qui se seraient trouvés sur le promontoire ou qui auraient suivi la rive droite de i étang.
Or, c'était justement sur cette rive que flânaient Richard et Bertrand. • .
Tout à coup, Du Lys entendit un bruit sourd, le bruit d'un corps qui tombe dans l'eau.
11 se retourna brusquement, mais nous venons d'expliquer que, du point où l'avait conduit sa promenade, il ne pouvait rien voir.
11 écouta quelques secondes s'il n'entendrait pas un cri, ou si le bruit ne se répéterait pas.
Silence de mort !
— Qu'est-ce que cela ? se dit-il fort intrigué. Est-ce une poule d'eau qui a plongé ? Est-ce une pierre détachée du promontoire ? Non, le son eût été plus sec.
Il voulut revenir sur ses pas, mais, au moment où il allait parvenir en vue du kiosque, — à l'extrémité même de lilot qui lui faisait face, et, par conséquent, la plus éloignée du kiosque, — il apcrç-ut un bouillonnement étrange dans Feau, puis il crut voir comme deux mains qui battaient l'air et disparurent aussitôt.
C'était Denise,
Portée par le courant qui régnait au fond de l'étang, son corps avait gagné la pointe de l'ile des Saules.
Le lien fragile qu'elle avait mis à ses pieds s'était défait clans les premières convulsions de la sulfocation, et comme elle savait
nag-cT, elle était revenue instinctivement à lu surract', mais les forces lui manquaient; prise déjà par l'agonie, la tête perdue, elle n'avait pu qu'agiter inconsciemment ses bras, et Tétang se refermait de nouveau sur elle, cette fois pour toujours, si Du Lys l'apctrccvant, sans la reconnaître néanmoins, ne s'était jeté à son secours.
Il plongea deux fois, la saisit par ses longs cheveux dénoués, et nagaa vigoureusement vers le bord.
C'était le moment juste où Bertrand et Richard suivaient en vain, à travers bois, Fombre entrevue d'Honorine qui fuyait après le dénoûment du drame préparé par elle.
* En plongeant, Du Lys avait nécessairement suivi le courant pour, retrouver le corps de Denise, de telle sorte que, lorsqu'il la ramena à terre, il se retrouva encore à l'extrémité de l'étang la plus éloignée du kiosque, que Bertrand ne pouvait se décider à perdre de vue, et absolument caché à tous les regards par la distance et par le rideau de joncs et de saules dont nous avons parlé.
Dès qu'il eut pris pied, Du Lys se pencha vers la noyée et reconnut Denise.
— Oh ! oh ! fit-il.
Il la tâta. Le cœur ne battait plus, mais, en soulevant la tête, il provoqua un premier vomissement d'eau, et sentit quelques contractions.
— Elle n'est pas morte ! se dit-il.
Il lui insuffla de l'air dans les poumons, en collant sa bouche sur la bouche de la jeune fille. La chaleur revenait. Elle poussa un léger soupir.
— Ce n'est plus qu'un évanouissement, pensa-t-il. Tudieu! j'ai bienfait de revenir, de ne pas me montrer et de guetter !... Et qu'on nie encore les pressentiments!
Il s'arrêta pour la regarder. Elle était couchée sur l'herbe, il lui soutenait la tête.
La figure du marquis avait une expression indéfinissable, mais repoussante et cynique.
Tout à coup il ^e redressa, tendit l'oreille.
11 entendait le bruit des rames de Richard dirigeant son canot
vers l'ilot pour en faire le tour, sur Tordre de Bertrand, qui sondait l'étano: avec une gaffe.
— Demonio ! murmura le marquis. On vient!
Il se leva tout à fait, saisit Denise dans ses bras.
— Ah! ma foi, tant pis! s'écria-t-il. Au plus pressé! chacun pour soi! c'est le diable qui me l'envoie... Je la tiens, je la garde !
Et chargeant sur son épaule le corps frêle et souple de la jeune fille, il s'enfuit à travers bois, tournant le dos au château.
ou MADAME DUCLERC RETROUVE SA FILLE. ET CE QUI s'eNSUIT,
Ce ne fut que quarante-huit heures après qu'on sut, au château, que Denise avait été sauvée et qu'on la ramena chez ses parents, sous la conduite du marquis.
Ce retard fut expliqué par l'état affreux de la jeune fille, qui n'avait pas permis qu'on la transportât plus tôt.
Quant au marquis, il avait, disait-il, perdu la tête après l'avoir retirée de l'eau, la croyant morte, et n'osant rapporter un cadavre •à la mère, de peur de la tuer elle-même. 11 avait donc déposé Denise d'abord dans une ferme éloignée, au hasard, sans trop savoir ce qu'il faisait. On ne les connaissait là ni l'un ni l'autre Quand il avait constaté qu'elle vivait, il n'avait songé qu'à la faire soigner, à la sauver. Cependant il était sûr d'avoir dit au médecin de prévenir la famille. Le médecin l'aurait oublié ou ne l'aurait pas compris.
Pour lui, Du Lys, ce qu'il se rappelait nettement, c'était d'avoir été comme fou devant un pareil malheur !
Ccue histoire contenait bien quelques invraisemblances; mais, sur le preinier moment, chacun y crut ou fit semblant d'y croire.
LE DROIT DU MARI 33;i
Nous venons de dire qu'on avait ramené Denise dans un état affreux.
En effet, elle était vraiment folle furieuse, et il fallait la gardera vue pour l'empêcher d'attenter une seconde fois à sa vie.
Elle ne prononçait que des paroles incohérentes, coupées par de longs silences farouches, puis elle tombait dans des convulsions effrayantes, cherchait à se jeter par la fenêtre ou à se briser la tête contre les murs.
Les nouveaux médecins, appelés de la ville, qui la soignaient, déclaraient d'ailleurs qu'elle ne courait aucun danger de mort, qu'il n'y avait là qu'une surexcitation nerveuse, résultat d'une grande secousse physique et surtout morale, mais que la jeunesse en triompherait et que, peu à peu, le calme rétablirait l'équilibre des facultés.
On voit que Denise et Bertrand, au même moment, passaient à peu près par les mêmes phases, seulement la femme ayant plus de ressort dans la passion, plus de vigueur nerveuse que l'homme, Denise devait se rétablir longtemps avant l'artiste.
Son père et sa mère ne la quittaient point, veillaient seuls sur elle, ne laissant entrer personne dans sa chambre, pas même Du Lys,' son sauveur, qui évitait, avec une extrême modestie, de se montrer, mais qui, pourtant, n'abandonnait point le château.
Quant à Honorine, inutile de dire qu'elle n'insistait pas pour entrer chez sa sœur et la voir, craignant que sa vue n'amenât Denise à des violences et à des révélations que M""* Bissy redoutait vivement.
Au bout de huit jours, les crises diminuèrent, et, au bout de quinze jours, ainsi que l'avaient prévu les médecins, elles cessèrent tout à fait.
Denise parut revenir complètement à elle.
Elle pleurait maintenant, et ses larmes la soulageaient.
Néanmoins, quoiqu'elle ne manifestât plus d'idées de violence, ni d'intentions sinistres, sa mère ne la quittait pas plus que son ombre, et couchait dans sa chambre.
Elle n'avait pas encore osé l'interroger. D'ailleurs, n'en savaitelle pas assez? N'en savait-elle pas trop?
Bertrand avait séduit Denise, puis l'avait trahie !...
Elle n'avait plus qu'à apprendre les détails du drame.
Cependant, un jour, la voyant absolument calme, et lui trouvant l'air plus résigné, elle la prit dans ses bras, la couvrit de l>aisers, on lui disant :
— Malheureuse enfant! Commentas-tu pu arriver à. une pareille extrémité, au lieu de me parler, de me tout confier ! Dis-moi ce qui s'est pas.sé, quand il t'a séduite, avec qui il t'a trompée, de quelle laçon tu Tas su... Quel monstre, que cet homme!
— Avec qui il m'a trompée, trahie ?... répéta Denise. Mais ne le sais-tu pas, puisque tu sais le reste?
— Non, dit M"** Duclerc dans l'esprit de laquelle il passa un affreux soupçon.
— Il lui faisait pourtant la cour assez ouvertement... Tout le monde le voyait, et tu paraissais ne pas t'y opposer.
— Ah! c'est ta sœur! C'est Honorine! s'écria la mère avec un accent de désespoir.
Denise pencha la tête.
— Ah ! c'est vrai ! Oui, c'est vrai ! murmura M"' Duclerc. Est-ce que je savais, moi, que tu l'aimais? Honorine était bien libre de coqueter avec qui elle voulait, n'est-ce pas? Elle était mariée... cela regardait son mari. Cétait à lui de se défendre... Mais elle ignorait ton amour pour Bertrand, comme je l'ignorais moimême ?
— Elle le savait!
— Elle le savait?
M™* Duclerc se redressa terrible.
— Ne me dis pas cela, Denise. Ne me dis pas cela ! Elle le savait !
— Oui.
— Je comprends tout alors... La coquine ! la misérable ! Si je la tenais là, je l'étranglerais de mes propres mains, oui, je le ferais ! ... C'e.st sa haine, sa haine, que je croyais oubliée, éteinte, qui t'a poursuivie... Oui, je vois tout, je comprends tout. Enfant, elle a voulu te tuer, en étouffant ta tourterelle ; femme, en te prenant i'homme que tu aimais !
— Elle l'aimait, et il l'aimait, murmura Denise.
Irma se promenait comme une lionne, dans la petite pièce.
— Elle est partie, disait-elle, en apprenant ton rétablissement. Elle est retournée à Poitiers, sans te voir. Voilà pourquoi ! C'est heureux... pour elle, pour moi, pour tout le monde. J'aurais fait un malheur! Je ne la reverrai plus, non, plus jamais! Qu'elle ne se représente pas devant mes yeux !
— Oui, oh ! oui, elle me hait bien, répondit Denise, en regardant sa mère avec un mélange de reproche et d'hésitation. Mais c'est ta faute, maman !
M™' Duclerc s'arrêta brusquement.
-^ Ma faute ! réj^éta-t-elle. Que veux-tu dire?
Denise rougit, puis, d'une voix qui tremblait: . — Est-ce vrai, lui dit-elle, que je suis la fille du comte Du Roveray ?
M™^ Duclerc tressaillit, frappée de stupeur, regarda sa fille bien en face, puis baissa les yeux et rougit à son tour, sous le regard <lc Denise.
— Tiens, maman, reprit la jeune fille avec un accent qui transperça la femme coupable, tu aurais dû m'étouffer le jour da ma naissance 1
M-ne Duclerc resta un moment interdite, silencieuse, puis elle se rapprocha de Denise.
— Qui t'a dit cela ? C'est Honorine, n'est-ce pas? Denise se tut.
La mère eut un mouvement de fureur terrible, mais elle se contint aussitôt. •
— Denise, dit-elle, puisqu'on t'a appris ce secret, avec une méchanceté infernale, où je reconnais toujours la même haine vivace et sournoise, je te dois des explications. Avant de me condamner, songe que, toi aussi, tu as succombé, parce que tu aimais, et que tu n'as plus le droit de me jeter ma faute au visage.
— Vous avez raison ! murmura Denise, et pourtant j'étais si fière, si heureuse, il y a quelques jours, de lui appartenir, d'être sa femme !
Irma prit sa iille par la main, la força de s'asseoir à côté d'elle.
— Ecoute, mon enfant, fit-elle d'une voix sincèrement émue et véritablement humble, dans la position où nous sommes, je n'ai plus rien à te cacher... Ce n'est pas à une jeune Iille que je parle
aujourd'hui, hélas ! Tu peux tout entendre et tout comprendre. Tu en sais trop pour ne pas tout savoir... Oui, tu es la fille do Denis, comte Du Roveray !
Alors M""' Duclerc raconta à Denise l'histoire adoucie de son amour pour le comte, de leur union prolongée, de sa naissance, des jalousies de sa sœur ; comment le comte craignant qu'après sa mort Denise ne fût malheureuse par le fait de M. Duclerc, avait placé toute sa fortune sur sa tête à elle, en la chargeant, lors de son mariage, de servir à ses parents une rente viagère qui leur assurât le hien-être; comment elle. M'"* Duclerc, s'était consacrée tout entière aux soins de sa fille bien-aimée, éloignant de sa maison, ainsi qu'elle l'avait éloignée de son cœur, Honorine, la fille de M. Duclerc.
Denise l'écoutait, immobile, froide, honteuse.
Cette fortune qu'elle croyait devoir à la libéralité d'un parrain, d'un ami, mort sans héritiers directs, ces millions amassés sur sa têteétaient donc le fruit de l'adultère.
Il s'était trouvé un homme, celui qu'on appelait son père, qui avait accepté cette position avilissante, infâme.
11 s'était trouvé une femme, sa mère, pour imposer cette honte à l'homme dont elle portait le nom, qui était le père de son autre enfant, sans en rougir, sans en souffrir, sans songer qu'un jour, peut-être, sa fille à elle, la fille de l'amour, pourrait avoir dégoût et mépris d'une semblable richesse, en avoir horreur !
Cet or qui enrichissait gâtait la passion qui aurait pu tout racheter.
Quand M"' Duclerc eut fini sa confession, elle pressa les mains de Denise avec une sorte de fièvre, interrogeant son jeune visage, l'angoisse au cœur, cherchant, implorant son pardon, ce pardon que, pour la première fois, elle jugeait nécessaire.
— Tu te tais, Denise ! tu te tais !... lui disait-elle.'
L'amour maternel vrai lui refaisait à elle aussi, pour une heure, une virginité.
En face d'Honorine, quand il s'agissait de lui imposer M. Bissy, elle se serait au besoin vantée presque de sa vie passée. En tout cas, elle en avait fait chatoyer une toute semblable aux yeux de sa fille aînée, pour la décider à un mariage répugnant.
Ce second coup lui était presque aussi cruel que le premier.
Plus tard, quand elleTavait vue en coquetterie réglée avee Bertrand, quand elle avait cru qu'il était son amant, elle avait iermé les yeux éprouvant même une certaine satisfaction, se disant:
« Elle se console et prend des compensations. Ma foi, j'aime mieux cela que de la voir malheureuse pardes scrupules exagérés. Elle a fait un sacrifice. Passons-lui se^ fantaisie^s ! »
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Avec Denise, devant Denise, elle était embarrassée, inquiète, iiumble, rougissante.
C'est qu'on a besoin d'être estimé de ceux qu'on aime, bien qu'on n'ait pas toujours besoin de les estimer.
— Ma mère, répondit Denise, je n'ai|>asà vous juger. Je n'en ai le droit, ni comme fille ni comme femme, à présent !... De tout cela je ne veux me rappeler qu'une chose, c'est que vous m'avez aimée, c'est que vous m'aimez, et que ma mort vous ruinerait... Je vivrai donc pour toi, lui dit-ellç^ pî^tendreJrnent. C'est le plus grand sacrifice que je puisse te faire, et, crois-moi,^ il paie tout ce que tu as; fait pour moi !
— Oh I ma Denise, ne sois pas dure, ne sois pas sévère pour moi, car c'est pour toi que J^ai reçu cette, fort^itte 9i\^ joie, c'est pour assurer ton bonheur q^ne je l'ai bénie^,.
— • Et pourtant, cette fortune. Je la hais: î répiiqwsk, Beaise ave<5 force. Cet or donné,, reçu p-our assurer mon bonheur, n'a assuré' tjjue mon malheur irréparable, en créaat,, qm exaspérant dans le cœur de ma sœur resté© pauvre, une haine affreuse, implaeablei,. Qç\(M- m'^a séparée de rhomm© que j'aimais, et qui, pouvant m'épouser, si je n'eusse été aussi riche, ne m'eût peut-être pas trahie, abandonnée pour une autre,, las d'attendre et convaincu qu'il nt^ nV ©obtiendrait pasj
— No me parle pas de ce lâche, interrompit M'"* Duelerc. Soas mon toit, abusant de ma bonté et de ma confinace, iî t'a flétrie et poussée au dése«|)oir..* Oh l. celui-là et Honorine, malheur à eux î
— Où est-il ?• demanda tout à coup Denise, en devenant plus pâle et en serrant les mains de sa mère. *
— Qui?
— Lui!
— Il est parti! Je l'ai chassé! répondit M™« Duclerc avec vioknce.
Di.'uise pâlit encore. On sentait qu'elle faisait un effort extrême pour poser une question qui remplissait son cœur et qui ne pouvait pas sortir de ses lèvres. Cependant, elle eut le courage de p.u'ior.
— Sait-il que je ne suis pas morte ? fit-elle enfin d'une voix que l'umoiion rendait basse et saccadée.
— Est-ce que je sais ? Évidemment ! Tout le monde le sait, et il a dû l'apprendre comme tout le monde.
Ce fut un miracle que Denise ne tombât pas en entendant ces paroi; 'S.
— Et il a quitté le pays ? demandu-t-elle encore.
— Sans doute. Il est retourné à Paris avec son ami. Il ne pouvait rester. Je crois qu'on l'aurait lapidé, tant l'indignation conlr;^ lui était violente. Mais qu'as-tu, ma fille chérie? Qu'as-tu ? s'écria Irma on retenant Denise dans ses bras, Denise qui chancelait et semblait prête à mourir.
Ce qu'elle avait ?
Elle avait qu'au fond de son cœur, bien au fond, malgré toutes les preuves, elle ne pouvait croire à une trahison si complète, à un abandon si jjrutal de son amant.
Au fond de son cœur, elle espérait qu'en apprenant son suicide, Bertrand aurait été touché, frappé de remords, qu'il aurait voulu la revoir, lui demander pardon, lui dire que c'était elle qu"il aimait, que l'autre n'avait surpris que ses sens ou son imagination, pour un quart d'heure vite oublié, toujours regretté.
En apprenant qu'il était parti sans essayer de se rapprocher d'elle, de la voir, de se justifier, car elle ignorait sa maladie et son véritable état, elle comprenait que tout était fini, et la dernière lueur d'espoir, la dernière possibilité insensée de retrouver Bertrand, et son bonheur, et son amour, venait de s'éteindre, de disparaître.
Ce second coup lui était presque aussi cruel que le premier.
Cependant elle réagit, et puisa, dans sa désespérance même, la force de se redresser vaillante.
C'eût été trop d'humiliation ajoutée à trop de douleur, que de^ succomber pour un pareil ingrat !
— Rien, maman. Ce n'est rien. Une faiblesse.dont je n'ai pas été maîtresse,.. Je ne suis pas encore bien forte, continua-t-elle avec un triste sourire qui eût arraché des larmes à son plus cruel ennemi.
— Oh ! mon enfant ! disait Irma profondément émue, prends courage. Vis, vis pour moi, qui t'aime tant, qui t'ai aimée si passionnément depuis le jour de ta naissance.
— Oui, soupira Denise, je vivrai, puisqu'il le faut, pour toi, maman, pour toi seule... Je vivrai avec ma honte et ma flétrissure !
Sa faute, dont elle étiut heureuse et presque fière, tant qu'elle avait cru à l'amour, à l'honneur de Bertrand, lui inspirait, aujourd'hui, des sentiments bien différents et l'avilissait à ses propres yeux, d'où la traliison avait arraché le bandeau mis par la passion.
— Tout peut se réparer, mon enfant, reprit alors la mère en la regardant avec inquiétude.
— Se réparer !
— Oui, certes. M. Du Lys t'offre son nom. Denise frémit des pieds à la tête.
— Jamais ! Oh ! jamais ! s'écria-t-elle.
— Songe, poursuivit M"* Duclerc, que l'on parle de ton aventure avec cet homme, ce peintre, que tout le monde la connaît, ou la connaîtra bientôt... Que, dans ces conditions, quelque riche que tu sois,' quand ce scandale sera répandu, grossi par les commentaires, il ne se trouvera plus un mari présentable pour effacer tout cela par l'octroi de son nom... Que c'est la honte, le déshonneur pour toi, pour les tiens; qu'au contraire, en épousant le marquis, puisqu'il y consent, dans ces tristes circonstances , et c'est un grand bonheur, vois-tu ! qui aurait pu nous manquer, tout disparait, tout s'oublie... Vous quittez le pays, vous allez à Paris, on ne connaît plus que la marquise Du Lys. Quand il m'a demandé ta main, après ce qui s'était passé, je suis tombée à genoux, et j'ai remercié le ciel! Peut-être fait-il une simple spéculation, cegentilnomme, car il est ruiné...
-— Oui, murmura Denise^ les dents serrées. Il ne tient qu'à l'argent, et, s'il me veut, c'est qu'il ne peut avoir les millions sans moi.
— Mais cette spéculation, continua M"^ Duclerc sans entendre sa fille, nous sauve tous, te sauve au moins du mépris de la société.
— Jamais, non, jamais! répondit encore Denise à haute voix ; avec des frissons d'horreur. Ce serait au-dessus de mes force' puis vivre pour toi, parce que je le veux, parce que je le
mais me demander davantage... non, c'est impossible! N'insiste
pas.
— C'est ton sauveur, après tout. Sans lui, tu périssais noyée.
Hélas! que n'en a-t-il été ainsi? Ce serait fini, Mais encore
une lois, n'in^:istez pas, ma mère. Laissez-moi me remettre, oublier, si je dois jamais oublier !