DU LYS ACHETE ET ACHETEUR
Quelques semaines après cette conversation, M"* Duclerc qui, depuis plusieurs jours, observait sa fille avec une vive attention, découvrit, à mille symptômes, que Denise devait être enceinte, dans le second mois de sa grossesse, suivant toute probabilité,
Elle ne pouvait guère s'y tromper, ayant été elle-même mère deux fois.
Elle interrogea Denise, et se confirma dans sa conviction par les réponses de sa fille, qui avoua certains malaises qu'elle ne comprenait pas et qui ne l'inquiétaient point.
Quand M"^ Duclerc lui annonça la vérité, ce fut, pour la malheureuse enfant, une affreuse révélation, un nouveau coup à ajouter à tous ceux qui la frappaient successivement et sans relâche, comme si le sort s'acharnait après elle.
Enceinte ! mère bientôt !
Non-seulement la honte pour elle, mais la honte pour le petit être innocent qu'elle allait sentir avant peu dans ses entrailles et que les malheurs de sa mère jetaient en dehors de la société, marquaient d'avance d'une tache ineffaçable aux yeux du monde, dont l'impitoyable cruauté et la féroce injustice ne vengent jamais h morale que sur les êtres faibles et le> vaiiHui-^.
Entre Denise femme, et Denise mère, la lutte fut horrible, mais courte : la mère l'emporta.
— M. Du Lys est-il toujours au château ? demanda-t-elle un jour à M™* Duclerc,
Elle n'était pas sortie de sa chambre depuis le moment où on l'avait ramenée, folle et mourante, et M"'^ Dnclerc n'avait plus prononcé le nom du marquis depuis rex:)liration pénible que nous avons rapportée dans le chapitre prec^'-dent.
— Oui, répondit Irma, en regardant sa fille avec un mélange de surprise, d'inquiétude et d'espérance.
— Je désirerais lui parler, et lui parler sans témoins, reprit M"« Duclerc.
— Rien de plus facile ! s'écria la mère, sans dissimuler un joyeux empressement. Je n'ai qu'un mot à lui dire, et il sera ici quand tu voudras.
— Eh bien, alors, je l'attends. Aie la bonté de l'en préveinr.
— Ecoute, mon enfant, fit M^e Duclerc en se penchant à l'oreille de Denise, par un geste qui rappelait Irma, pas de fausse délicatesse, ni de délicatesse exagérée... Tu me comprends. Il ne demande qu'à fermer les yeux. Ne les lui ouvre pas de force, plus qu'il n'est essentiel... Dans ta position, il'faut do la prudence et de la sagesse.
— Je sais ce que j'ai à faire, et je le ferai ! répondit Denise avec un sourire d'amère ironie.
Cinq minutes après, M"ie Duclerc introduisait le marquis dans la chambre de sa fille, et se retirait discrètement, en apparence, car il est probable qu'elle écoutait l'oreille collée au trou de la 'serrure.
Du Lys salua Denise avec sa désinvolture habituelle, tempérée pourtant de quelque respect.
La jeune femme lui indiqua un siège, et resta debout en face de lui.
— Monsieur le marquis, commença-t-elle d'une voix assez calme, «n laissant ses yeux fixés sur lui, on m'a dit que vous désiriez m'épouser.
• — C'est mon plus vif désir, mademoiselle.
— Vous savez que mon cœur n'est pokit libre ?
— Je le savais, puisque c'est moi qui, le premier, ai eu le malheur do vous faire toucher du doigt la trahison dont vous étiez victime,
— Oui, je me le rappelle !... Vous savez aussi, sans doute, qu& j'ai appartenu...
La voix de Denise était devenue basse et tremblante.
— Je le sais également, répondit Du Lys, sans changer de ton. Mais je vous ai dit aussi que vous me trouveriez le jour où vous auriez besoin de moi.
Denise devint très-pâle,
— Je dois ajouter, monsieur, poursuivit-elle rapidement, que jesu.'s enceinte de deux mois !
Le marquis ne sourcilla pas.
— Je m'en doutais, nt-il froidement, et j'en conclus que notre mariage n'en est que plus pressa'nt. Avant peu cette grossesse paraîtra, mais elle n'aurait rien d'extraordinaire, ni de compromettant chez M™^ la marquise du Lys.
• — Vous n'ignorez pas non plus, reprit-elle, que je ne vous aime pas, que je ne vous aimerai jamais !
Ces deux mots furent prononcés avec une fierté indignée, tandis qu'un flot de sang montait à ses joues.
— J'espère que vous vous trompez, mademoiselle, répondit-il sans se départir du plus grand calme ; mais je n'ai point le talent de lire dans Tavenir, ni la prétention de m'imposer à votre cœur.
— Puisqu'il en est ainsi, je vous serai obligée de vous entendre avec ma mère pour le règlement des détails -et. des formalités nécessaires
— C'est ce que je vais faire à Tinstant.
Le marquis se leva^ salua et sortit comme il était entré.
— Il le fallait! murmura Denise restée seule,, en essuyant la. .s-.ioiir froide qui inondait son joli visage. Il le fallait! kon enfant aura un nom, et l'honneur... ce que le monde appelle Ihonneur !
Le mariage se fit avec une grande célérité.
M""-' Duclerc, qui y voyait, k rélMbilitation de sa fille, et Du Lys-
ai voyait les trois millions de. la .dot et Honorine au bout,
uclivaicnt, abrégeaient de leur mieux toutes les formalités crai-
gnant toujours que Denise ne changeât d'idée, ou que sa grossesse
ne devînt apparente et ne fut connue des étrangers.
La cérémonie s'accomplit, sans bruit et sans pompe, dans le village voisin du château, que les époux quittèrent, le même jour, pour Paris.
Pendant le voyage, ils n'échangèrent pas dix paroles, et le marquis n'essaya pas de se rapprocher de sa femme.
En arrivant à Paris, ils descendirent dans le magnifique hôtel des Champs-Elysées, que Du Lys avait acheté et mis sur un pied princier, pendant les délais qui avaient précédé le mariage, — le tout payable sur la dot de sa femme et avec le consentement de celle-ci et de ses parents.
Us arrivèrent le soir, à la tombée de la nuit, et dînèrent en tête à tête, mais entourés de domestiques.
Le marquis buvait sec, en homme qui ne doute point de luimême, à la vérité, mais qui est bien aise, néanmoins, de se monter d'i'u demi-ton.
Le repas fini, lorsqu'ils furent seuls, le marquis voulut s'approcher de sa femme, d'un air à la fois galant et résolu qui ne laissait aucun voile sur ses intentions.
— Pardon, monsieur le marquis, dit alors Denise avec une extrême fermeté, je crois que vous vous trompez sur mes intentions et sur notre situation réciproque, et surtout que vous oubliez nos conventions. Nous avons à régler notre existence et à causer d'affaires sérieuses.
— Demain, fit-il.
Il s'avança vers sa femme, les bras tendus.
— Arrêtez ! s'écria-t-elle en le repoussant avec une violence qui le surprit. Si j'ai su vous résister une pretnière fois, alors que, mourante, affaiblie, presque inconsciante, j'étaisà votre merci, aujourd'hui que j'ai ma pleine volonté et ma pleine conscience, vous ne me prendrez pas de force, croyez-le bien.
— Vos paroles sont dures, répliqua Du Lys, tenu à distance par le regard et l'air de résolution de la jeune femme. Vous me haïssez un peu, ma chère Denise... je le comprends. J'ai été vif, soit, et indélicat même, j'en conviens, lorsque je vous eus retirée de
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Tetang; mais vous êtes trop jolie pour que je ne tienne pas à votre pardon ; et, d'ailleurs, en m'cpousant vous avez tout effacé. ) — Excepté le souvenir d'une tentative déshonorante et lâche qui m'a éclairée sur votre compte. Vous ne m\umez point, monsieur. Lin homme qui aime ne cherche pas à abuser d'une femme folle de désespon-, épuisée par Tagonie d'un suicide, à qui il vient de sau-
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SiQ L'ÉTANG DES SŒURS-GRISES
ver la "vie, et qui n'a pour la protéger que sa faiblesse et les sentiments d'honneur et de respect qu'elle doit s'attendre ta trouver chez un gentilhomme... Je ne suis plus la jeune fllîe romanesque, ignorante et candide d'il y a trois mois. J'ai appris et compris bien des choses. Vous auriez pu me surprendre par la reconnaissance, me toucher par le dévouement, m'inspirer admiration, estime, amitié... Votre brutalité, derrière laquelle se cachait un calcul honteux, m'a éclairée. Je vous ai vu tel que vous êtes, et je vous ai jugé! Tout est fini. Je ne serai pas à vous ! Je vous ai prévenu, du reste, que je ne vous aimerais jamais. Vous avez consenti. Ne sortons pas des termes du contrat passé librement entre nous.
— Et vous croyez quo j'endurerai cette situation, que je vous aurai donné mon nom, et que je ne recevrai rien en échange? Détrompez- vous, ma chère enfant. Jo ne suis pas du bois dont on fait les dupes.
— Vous recevrez en échange, monsieur le marquis, trois millions de dot. Il fallait un nom à mon enfant, et, pour lui, de la considération dans le monde... Je vous achète ce nom et cette considération. Donc, nous sommes quittes.
— Mais votre dot m'appartient... en tout cas.
— C'est une erreur. Je connais mes droits et les vôtres. On nous a mariés sous le régime de la séparation de biens. Je pourrais me prévaloir de cet avantage... je ne I© ferai point. Je vais vous donner, à l'instant, toutes les procurations, tous les pouvoirs en blanc dont vous avez besoin pour disposer à votre gré, et sans avoir de comptes à me rendre et d'autorisations à me demander, de toute ma fortune.
— Vous êtes charmante, interrompit Du Lys, qui écoutait avec une grande attention et un plaisir marqué, mais...
— Il n'y a de réservé que le château Du Roveray, où mes parents habiteront leur vie durant, et une somme de cinq cent mille francs sur laquelle seront prélevés les vingt-cinq mille francs de ixmiô viagère à laquelle ils ont droit par les termes du testament 'lu comte Denis Du Roveray, A ceci, vous le savez, il ne peut être '■ Jfuché â aucun prix, sous aucun prétexte.
<— Je la sais. C est une affaire réglée par le contrat...
— Mais, si je vous cède tous mes droits sur le reste, si je voua fais don do ma fortune, je veux demeurer libre de ma personne.
— Voyons, ma chère Denise, cela n'a pas le sens commun.
— Vous m'avez épousée pour mon argent. Mon argent, je vous le donne... vous savez à quelle condition. Demain, nous nous rendrons chez mon notaire, où vous aurez fait préparer les actes nécessaires. Je les signerai. Ainsi, nous ne serons dupes ni l'un ni l'autre. L'hôtel vous appartient. Voici ma chambre, et, dans cette chambre, vous n'entrerez jamais. Acceptez-vous?
— Mais, madame..., c'est impossible î
— Cela sera pourtant, je le jure !
Du Lys fit quelques tours dans le petit salon où so passait cetto scène.
Denise le tenait, en effet.
Du Lys ne l'aimait pas, il n'avait jamais convoité que son argent. S'il repoussait ses conditions, elle pouvait le gêner, l'entraver à chaque instant sur le chapitre des dépenses. II aurait bien la jouissance de sa part de revenu, maio', quoi qu'il arrivât, il no pourrait toucher au fonds. II entrevoyait mille humiliations et une tutelle aussi désagréable qu'avilissante et ridicule pour un homme dans sa position, ayant ses habitudes de luxe et de désordre. C'était se préparer une vie de luttes incessantes qui l'ennuyait d'avqnce. Les querelles de chaque jour, les scènes, les larmes, les récriminations, les violences et la portion congrue, fmancièroment parlant, no faisaient nullement son affaire. Or, il connaissait toute l'énergie renfermée sous l'enveloppe frôle de Denise.
D'autre part, on "ne prend pas une femme de force, quand elle est décidée à se refuser, comme l'était Denise.
Il faudrait pour cela des batailles, des surprises ou des brutalités qu'on ne recommence pas tous les jours, et qui finiraient par tomber sous le coup de la loi.
Elle pourrait en profiter pour plaider en séparation, et alors quel sot rôle ne jouerait-il pas, sans compter la perte de la dol?
S il avait insisté, une minute, c'était par amour-2)ropre.
— Ba?te! se dit-il, le monde n'en saura rien, Honorine me consolera, et me voilà encore plus riche que jo ne comptais. Apres tout, je ii'ai jamais voulu autre chose.
N'avait-il pas, à coup sûr, obtenu le plus important ? Il était de nouveau à Paris. Il y rentrait millionnaire, — et la bride sur le cou !
Cela valait bien le sacrifice d'une fantaisie passagère et d'un droit conjugal, auquel il eût vite renoncé de lui-même, Denise, malgré sa beauté et ses grâces, n'ayant pas cette saveur de corruption savante qui pouvait l'attacher à une femme et renouveler ses désirs.
Il consentit donc et s'engagea, sur sa foi de gentilhomme, à garder la parole qu'il donnait.
Quant à la grossesse de Denise, il la passait aux profits et pertes.
La dot était grevée d'une servitude. Pourvu que le monde ne s'en doutât pas, c'était tout ce qu'il demandait. La marquise, au pis-aller, serait censée avoir accouché à sept' mois. C^-ki s'est vu, cela se voit tous les jours. On ne redore pas un blason aussi dcdoré que le sien, sans qu'il en coûte quelque chose.
C'est du côté d'Honorine qu'il tournait les yeux.
Il avait rempli le, programme. Denise était sa femme. A M"'' Bissy de s'exécuter à son tour.
Il se doutait bien qu'elle avait voulu tricher, qu'elle avait poussé sa sœur au suicide en excitant sa jalousie outre mesure, à la fîiveur de son absence à lui, quoiqu'il n'allât pas jusqu'à deviner les détails vrais de cette perfidie si infernalement féminine ; mais il se disait aussi qu'il en savait trop sur son comjDte, qu'ils étaient trop complices pour qu'elle osât lui fausser parole, et qu'en déjouant sa ruse, si elle l'avait réellement calculée, préméditée, c'était encore une victoire qu'il remportait sur cette femme, dont le souvenir seul faisait bouillonner son sang.
Peut-être aussi aimait-elle Bertrand, ou l'avait-elle aimé.
Mais Bertrand malade et retourné à Paris, il supposait le caprice d'Honorine fini, s'il avait jamais existé. En tout cas, elle allait lui appartenir dorénavant par l'appât du luxe dont il devenait le dispensateur indépendant, grâce à son mariage et aux clauses du traité passé avec Denise, grâce surtout à la nécessité pour M'»« Bissy de ne pas se faire un ennemi acharné, irréconciliable, du marquis.
Dompter cette femme, s'imposer â elle envers et malgré tout, la posséder en un mot, qu'elle l'aimât ou non, était un rêve qui satisfaisait et aiguillonnait à la fois sa vanité de viveur sans scrupules et la passion sensuelle (:]u'ellc lui avait toujours inspirée. Il comprenait moins la conduite de Bertrand. Avait-il abandonné brutalement Denise, une fois sa passion assouvie, pour se retourner du côté d'Honorine ?
Avait-il poursuivi une double fantaisie près des deux sœurs ? C'était bien possible, en somme, car Du Lys se sentait parfaitement capable lui-n?.cme d'une pareille équipée,
La maladie et le désesiDoir du peintre à la suite des événements prouvaient simplement qu'il n'en avait pas prévu les conséqu(,'nces sinistres.
— Après tout, concluait-il, que m'importe? Si Honorine m'a trompé avec lui, j'aurai en plus la joie d'une petite vengeance et d^^ déposséder celui qui aurait voulu prendre ma place!
Honorine, qui avait toujours méprisé Du Lys, — et de ce mé- ^ pris même était née chez elle l'idée de l'employer à séparer Denise de Bertrand, — Honorine l'avait pris en haine depuis qu'elle devait, à son intervention inopportune, la résurrection imprévue de sa sœur.
O'i d .'YÏne quelle avait été la terreur de M™^ Bissy en voyant rentrer vivante , dans le château du Roveray, celle qu'elle croyait morte !
Si Denise parlait, l'accusait !
L'état de Bertrand, son expulsion par M'"^ Duclerc, puis, enfin, son départ pour Paris, où Camille Richard l'emmenait sans qu'il eût rien appris, la rassurèrent bien vite.
Du moment où Bertrand était loin de Denise et du milieu dont la vérité eût pu jaillir, elle craignait peu le reste. Lui seul, en effet, aurait pu dévoiler son mensonge et l'accuser d'assassinat.
Les autres croiraient ce qu'ils voudraient» Ils ne pouvaient la convaincre de son crime.
Aux yeux de sa mère, elle passerait pour avoir été, en effet, la maîtresse de Bertrand. Mais sa mère garderait le secret, quels que fussent ses sentiments, par crainte d'aggraver, de rendra plus terrible le scandale qui frappait la famille.
D'ailleurs, elle pourrait toujours répondro aux accusations de Denise en soutenant que cette dernière était folle ou voulait se venger d'elle par jalousie.
Enfin, si elle le jugeait nécessaire, çuivant les circonstances, elle aurait sa correspondance avec M™* Terrenoire, laquelle prouverait que, loin d'avoir volé son amant à sa sœur, elle ne s'occupait que de faciliter son mariage avec Bertrand.
Quand elle vit que la maladie de ce dernier se prolongeait, quand elle sut que Denise épousait Du Lys, elle se sentit presque absolument rassurée.
-y- Maintenant, je la tiens ! se dit-elle avec joie. J'ai cru tout perdu, et tout est sauvé... autant que cela peut l'être, elle vivante ! Ce mariage, si je sais m'en servir, les sépare autant que la mort elle-même î
Elle avait immédiatement conçu, établi, le plan qui devait enfin la rapprocher de Bertrand, et lui promettre do tuer, à son tour, l'amour dans le cœur de l'amoureux.
Il va sans dire qu'elle n'assista pas au mariage de sa sœur. Sa mère lui avait signifié, par une lettre, qu'elle n'eût jamais à remettre les pieds chez elle, et elle ne tenait nullement, de son côté, à se retrouver en face de Denise.
Elle feignit d'être malade, et tout fut dit pour le public et pour M. Bissy.
Le seul être qu'elle pût redouter, à certains égards, pour sa perspicacité, c'était le marquis.
Mais celui-là l'aimait, ou, tout au moins, la désirait, et cllo avait moyen de lui fermer la bouclie.
Un soir, il était tard, et elle veillait dans le petit ca])inetoù nous l'avons déjà vue une fois, dans ce cabinet relire où elle avait donné son premier rendez-vous au marquis, où elle avait passé avec lui le marché dont les conséquences venaient de se développer à travers tant de péripéties et de l'amener finalement au but poursuivi par elle : la séparation de Denise et de Bertrand.*
M. Bissy reposait dans son appartemeiit, suivant l'habitude du ménage. Elle n'avait donc pas à craindre d'être troublée au milieu de ses méditations, et pouvait se donner toute entière à ses rêves et à ses combinaisons machiavéliques.
Elle se disait t[ue le plus rude du chemin était fait, qu'elle avait semé, qu'il s'agissait de récolter.
Un bruit léger la tira de sa rêverie.
Elle leva la tête, tourna les yeux vers la porte, et aperçut Du Lys qui s'avançait vers elle, le sourire aux lèvres, l'œil étincelant, introduit silencieusement par la femme de chambre que nous connaissons et qu'Honorine avait gardée.
A la vue du marquis, un nuage passa sur le front de la jeune femme, et tout son sang lui reflua au cœur.
■7-. Oh! cet homme! murmura-t-elle.' C'est vrai... Je l'avais presque oublié... Il vient toucher sa créance !
Elle lui sourit de l'air le plus aimable, mais un léger tremblement agitait imperceptiblement ses lèvres entr'ouvertes et un frisson glacé courait dans ses veines.
QUI PAIE SES DETTES s'eNIUCHIT!
Le lendemiiin, le marquis se présenta officiellement chez M. Bissy, qui le reçut à bras, ouverts, ne se sentant pas de joie de compter, désormais, dans sa famille... par alliance, un gentilhomme aussi éblouissant.
— Je traverse seulement Poitiers, lui dit Du Lys. Je viens vi« siter les propriétés de ma femme dans le Poitou, mais j'ai voulu vous serrer la main en passant, et présenter mes hommages à ma charmante belle-sœur.
Il consacra toute la journée au sous-intendant, ne devant partir que le soir par k dernier train, et gagner Châtellerault, où se trouvaient la plupart Cv^is terres que Denise lui avait apportées en dot,
Honorine avait ex^gé,en effet, que cette première visite ne durât pas davantage, et Du Lys, au comble de ses vœux, respectait les
volontés d'Honorine qui redoutait de se voir bientôt compromise dans cette petite ville ennuyée, où tous les yeux sont ouverts sur le prochain.
Elle lui avait promis, d'ailleurs, de décider M, Bissy à venir à Paris, à s'y installer.
— Là, nous serons libres, lui disait-elle. Ici, prudence et abstinence. 11 me laudra peut-être quelque temps pour déraciner mon mari de Poitiers, où il.se plait ; mais tant que nous y demeurerons, votre présence fréquente me perdrait, car on ne tarderait pas à savoir ou à deviner tout.
Du Lys partit donc le soir m.ême, se rendit à Châtellerault, parcourut ses biens, — il avait la procuration de Denise en poche, — vérilia soigneusement leur valeur, et retourna à Paris sans repasser par Poitiers.
Maintenant il se croyait sûr d'Honorine, et se piquait d'être homme de parole avec elle, comme elle avait été femme de parole avec lui.
Peu de jours après, M. Bissy entra chez sa femme, l'air rayonnant. Il tenait une lettre d'une main, de l'autre un petit coffret charmant, œuvre d'art sortie des ateliers de Tahan.
— Je viens de recevoir ce billet de mon beau-frère, dit-il à M'"*" Bissy. C'est un homme ravissant! Tiens, lis toi-même.
. Et il lui tendit la lettre en tête de laquelle s'étalaient les armes du marquis.
Honorine regarda son mari, prit la lettre et lut ce qui suit : « Mon cher Bissy,
« Voulez-vous être assez aimable pour faire accepter à M"^^ Bissy la petite marque de bon soiivenir que je vous adresse pour elle?
« Cela n'a guère de valeur, mais mon titre de beau-frère me donne des droits, et vous ne m'interdirez pas d'en user.
« La parure que vous trouverez dans cet écrin a été achetée avec la corbeille de noces de la marquise, et je Teusse offerte, le jour du mariage, si la maladie n'avait retenu M"'* Bissy loin de nous.
« Merci, et tout à vous.
te Votre beau-frère, a Gaston, Marquis Du Lys. 3
a!iimil:iit!!iiiiiiiiii
Elle aperçut Du Lys qui s'avançait levs elle.
Pendant qu'Honorine lisait le billet, l'ex-sous-inteidant militaire avait ouvert le coffret, et faisait chatoyer à la lumière une parure de diamants qui valait, au moins, cent mille francs.
Honorine Otait devenue livide. Eilc releva les yeux sur son mari.
— Cela est fort beau î disait M. Bissy, et il n'y a, ma foi, que 45^'-- Liv. ^
les vrais cccntilsliommcs pour savoir donner de cette façon si délicate. Hein! qu'en dis-tu?
— Laissez donc cela ! s'écria Honorine d'un ton sec, en lui arrachant la parure des mains.
Elle contempla les bijoux une seconde, et fit le geste de les jeter par terre pour les broyer sous son talon, puis s'arrêta,
— Qu'as-tu, chère amie? demanda M. Bissy surpris. On dirait que cela te déplaît. Puisque je t'y autorise... On le blesserait en le refusant, et, d'ailleurs, entre parents...
— Oui, oui, vous avez raison, répliqua Honoriao en lui tournantie dos, M. Du Lys est un fort galant homme, et je vous engage à le remercier, en votre nom.
Le premier mouvement d'Honorine, en recevant la parure que lui envoyait galamment Du Lys, avait été do la briser dans un accès de fierté et de révolte contre cet homme.
— Il me paie!
Telle avait été la pensée qui traversa son esprit.
Après l'avoir méprisé, puis haï, elle ressentait de l'horreur pour lui, à présent qu'il s'était imposé, fort de leur complicité morale et des ménagements qu'elle devait garder envers lui.
— Il croit me tenir par l'argent, le misérable, ou par le cœur, le sot! se disait-elle. Oh! Bertrand, que tu me coûtes cher!
Mais elle avait réfléchi.
Cette parure, c'était une petite fortune, et, pour rejoindre Bertrand, pour vivre où il vivrait, loin de son mari, loin de Du Lys, pour être libre de le suivre, de le veiller, de l'entourer, de le conquérir, en un mot, lentement, prudemment, à son heure, sans îiutre souci ni préoccupation, pour pouvoir se cacher à tous les regards, effacer sa trace, échapper à toutes les poursuites, il lui fallait de l'argent !
— Baste ! se dit-elle, la honte est bue... Qu'elle me serve du rcoins jusqu'au bout !
Et c'est en vendant le^ diamants du marquis qu'elle avait pu s'installer à Rome, ù côté de Bertrand, et piirvenir à son but.
Nous avons déjà dit, et l'on a constaté qu'Honorine n'était pas scru-puleusc sur les moyens, pourvu qu'elle réussit.
Du Lys ne la revit plus.
Un beau jour, cllo avait disparu. Pas plus que M. Bissy, qui tint l'aventure secrète le plus longtemps possible, il ne sut où die était^ bien qu'il s'informât de son côté avec acharnement, et, quand lo sous-intendant, plus heureux, connut enlin, par un hasard, la retraite choisie par sa femme et la façon dont elle y occupait ses loisirs, Du Lys venait de quitter Paris à son tour, à la suite de Nina Durandal
Cette déception, jointe au mépris implacable que lui montrait Denise, devenue mère, acheva de dégrader et de perdre le marquis .
Il avait toujours aimé le plaisir et la dépense. Il s'y jeta avec fureur, ayant un prétexte à ses propres yeux, et, poussé par le besoin de se distraire de la double déconvenue qu'il éprouvait auprès de deux femmes, — la sienne et celle qu'il désirait, — il se prit à haïr Denise et finit par oublier peu à peu Honorine au milieu des filles et du jeu.
Son ancienne vie le reprenait. Il y apportait cette fureur qu'on apporte à toutes ses passions quand l'âge d y renoncer étant venu ou s'approchant, elles se cramponnent après nous et grandissent de toute la faiblesse do la volonté diminuée.
Nous savons en gros, par le récit du valet de pied, l'histoire do sa nouvelle ruine.
Du reste, Denise ne faisait rien pour l'arrêter sur cette pente fatale. Elle lui avait abandonné sa fortune, et semblait heureuse do la voir fondre et disparaître.
Elle avait horreur de cet argent qui avait causé tous ses malheurs en empêchant Bertrand de demander sa main, au début, alors qu'il l'aipait.
Elle avait horreur de cet argent, dont la source impure, depuis qu'elle la connaissait, lui faisait monter la honte au front. ■ Elle ne voulait pas qu'il revînt un jour à sa fille. Elle voulait l'élever seule, la nourrir de son travail, qu'elle fût pauvre au besoin, mais fière de sa pauvreté.
Du moment où la part de ses parents était réservée, lo reste lui appartenait, et elle avait le droit de s'en laisser dépouiller sans que personne pût le lui reprocher, pas même son enfant qui, si elle lui ressemblait, l'en remercierait le jour où sa mère pourrait tout lui dire, lui raconter sa vie entière, jugeant qu'elle n'avait à rougir
de rien, et que le récit de ses malheurs fortifierait sa fille, la préserverait des pièges où l'excès de sa candeur et do son ignorance avait fait tomber elle-même-
Ce fut Nina Durandal qui aida le marquis à mang^^r les dernières bribes des millions de Denise.
Il avait fini par s'éprendre sérieusement d'elle et se cramponner à ce caprice avec une ardeur dont il ne se croyait plus capable.
Nina, de son côté, se sentait pour lui dutant de pimchant que sa nature égoïste et molle lui permettait d'en éprouver pour qui que ce soit qui ne fût pas elle-même.
Lorsqu'il n'eut plus le sou, elle ne l'abandonna pas, ce qui le surprit et le charma, et il s'établit entre eux une sorle d'union sans estime et sans déhcate^se, mais qui aurait. Pourquoi? Personne n'eût pu le dire, eux moins que personne.
Un beau jour il ne rentra plus à son hôtel, en dehors duquel il vivait, d'ailleurs, presque continucllf.'mens, laissant à sa femme i;:i mot ainsi conçu :
« Madame,
« La vie commune n'a jamais été assez intime et assez agréai»! j entre nous pour que vous teniez à ma présence.
« Je reprends donc ma liberté et vous rends la votre
« De fausses spéculations ont englouti notre f.jrtune. Mais je suis sans inquiétude de votre côté et sans remords, car vous trouverez toujours, au RoYeray,près de vos parents, une existence assurée et très-suffisante pour vous mettre à l'abri du besoin. Je suis certam qu'ils vous accueilleront avec joie.
« Quant à moi, j'ignore où le hasard me conduira, et je pense que cela vous intéresse fort peu.
« Adieu ! »
Pendant les quelques semaines qui suivirent, Denise prépara son départ, vendit les bijoux qui lui restaient, réunit la petite somme nécessaire à ses premiers besoins, bien modique?, jusqu'au moment où elle pourrait gagner sa vie en utilisant les talents de musicienne et de peintre qu'elle possédait. Ensuite, elle alla au château du Roveray pour embrasser sa mère, ne sachant pas &i ode la reverrait, car elle avait résolu désormais de vivre seule avec
sa lîlle, loin de tout ce passé de douleur et de honte qui venait de peser sur elle si cruellement durant des années.
Enfin, après une courte hésitation et plusieurs essais, elle se décida à se fixer à Lyon sous un faux nom. L\ elle trouva bientôt quelques leçons. Elles suffisaient à l'entretenir péniblement au sein d'une gcne dont les privations, qui la relevaient à ses propres yeux, lui auraient paru douces sans le souvenir toujours- vivant et toujours poignant de son amour trahi pour Bertrand.
C'est là que Richard la retrouva, et c'est là que nous l'avons laissée au moment où elle perdait connaissance en apprenant que sa sœur Pavait trompée, que Bertrand était innocent, et qu'elle avait, dans son désespoir, de ses propres mains, creusé l'abîme qui les séparait.